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Social 8 min de lecture

Avec une retraite modeste

Au Luxembourg, la pauvreté chez les personnes âgées reste faible, mais elle augmente, et même rapidement

Article paru dans Édition août 2024
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Lorsque, en juillet, l’OGBL, le LCGB et la CGFP ont rejeté toute détérioration du système de retraite dans l’avis du Conseil économique et social sur les retraites, ils ont notamment justifié leur position par l’augmentation de la pauvreté chez les personnes âgées : alors qu’en 2010, 3,9 % des retraités étaient encore menacés par la pauvreté, cette proportion serait passée à 10,4 % en 2022, soit deux fois et demie plus. Certes, le risque de pauvreté pour l’ensemble de la population était encore plus élevé en 2022, à 17,3 %. Mais par rapport aux 14,5 % enregistrés en 2010, la hausse était moins importante.

Le seuil de pauvreté est une notion statistique. La norme européenne utilisée pour son calcul est exprimée par cette formule alambiquée : « 60 % du revenu médian national en équivalents adultes après transferts sociaux ». Selon ce calcul, en 2021, dans notre pays, était considéré comme pauvre toute personne devant vivre avec 2 124 euros par mois ou moins. Il s’agit du chiffre le plus récent. Le Statec l’a publié en octobre 2023 dans son rapport « Travail et cohésion sociale ».

À la lecture du « Pension Adequacy Report », publié en juin par la Commission européenne sur l’« adéquation » des retraites dans les 27 États membres de l’UE et en Norvège, la situation des personnes âgées au Luxembourg apparaît encore un peu plus préoccupante que ne le décrivent les syndicats : ceux-ci évoquent le risque de pauvreté chez les retraités. Cela inclut également les personnes de moins de 65 ans. En revanche, le rapport de l’UE se concentre sur les personnes âgées de 65 ans et plus. Et il indique pour cette tranche d’âge au Luxembourg un taux de pauvreté monétaire de 11 % en 2022 : 9 % chez les hommes et 13,6 % chez les femmes.

Le fait que les femmes soient davantage exposées au risque de pauvreté que les hommes s’explique par les écarts en matière de retraites : selon l’Inspection générale de la sécurité sociale (IGSS), en 2022, dans le régime du secteur privé, la retraite mensuelle moyenne des femmes s’élevait à 2 464 euros, contre 4 063 euros pour les hommes. Un « écart de retraite entre les sexes », comme l’appelle la Commission européenne, existe dans tous les États membres de l’UE (ainsi qu’en Norvège). Au Luxembourg, cet écart, qui s’élève à 38,3 %, est le troisième plus important après celui de Malte (45 %) et des Pays-Bas (40 %).

L’impression selon laquelle la pauvreté des personnes âgées concerne avant tout les femmes retraitées se renforce à la lecture d’une statistique de l’IGSS qui ventile les pensions des hommes et des femmes par tranches de 100 euros et indique la fréquence des pensions par tranche. Parmi les retraités résidents, qui constituent le groupe concerné lorsqu’on évoque la pauvreté des personnes âgées au Luxembourg, 53 % des femmes relevant du régime « Privé » ne perçoivent que la pension minimale, voire moins. En revanche, seuls 14 % des hommes se trouvent dans une situation aussi précaire. Le droit à la pension minimale s’acquiert après 40 années de cotisation (ou de périodes assimilées, telles que les « années bébé »). Pour chaque année manquante, la retraite est réduite d’un quarantième. C’est ainsi que les statistiques de l’IGSS indiquent, chez les femmes, dans la tranche de 500 à 599 euros, des pourcentages de retraitées percevant des montants aussi faibles. Les retraités masculins, en revanche, sont déjà si rares à partir de la tranche comprise entre 1 600 et 1 699 euros que leur proportion est inférieure à 1 %.

Le faible niveau des retraites des femmes s’explique par des parcours professionnels courts ou interrompus, voire, dans le pire des cas, par l’absence totale de parcours professionnel, ainsi que par le travail à temps partiel. Cela peut également concerner les hommes, mais c’est manifestement beaucoup plus rare. Lorsque les immigrés et immigrées partent à la retraite, ils ne disposent souvent que d’une carrière de cotisation partiellement luxembourgeoise, ce qui réduit le montant de leur pension.

On ne dispose d’aucune information détaillée sur ces liens. La Caisse nationale de prévoyance (CNAP) a fourni un indice lors des débats sur la réforme des retraites de 2012 : parmi les hommes ayant pris leur retraite entre 2000 et 2005, aucun de ceux ayant opté pour une retraite anticipée à 60 ans ne se trouvait à moins d’une année des 40 d’années de cotisation nécessaires pour avoir droit à une retraite à taux plein. Les femmes nouvellement retraitées du même âge en manquaient en moyenne six. Et les hommes qui ne prenaient leur retraite qu’à 65 ans l’avaient apparemment fait assez souvent pour améliorer leur parcours de cotisation, puisqu’ils auraient encore dû justifier en moyenne de quatre années supplémentaires pour bénéficier d’une retraite complète, même à l’âge légal de départ à la retraite, les nouvelles retraitées de 65 ans avaient quant à elles un déficit de 13 années (d’Land, 13 avril 2012).

Le fait que la pauvreté des personnes âgées soit, d’un point de vue structurel, avant tout synonyme de pauvreté des femmes s’explique également par le nombre considérable de celles qui ne perçoivent aucune pension de retraite. Le chiffre exact est inconnu, mais le nombre des bénéficiaires d’une pension de 86,54 euros versée par le
est déjà élevé, avec 7 322 bénéficiaires. Certes, ce chiffre est en baisse, mais il était presque deux fois plus élevé en 2006 (14 572). Elle n’en reste pas moins significative par rapport aux 33 437 bénéficiaires de retraite résidant dans le régime du Privé, si l’on considère que 53 % de ces retraitées perçoivent au maximum la retraite minimale.

En revanche, ces corrélations structurelles ne permettent pas d’expliquer pourquoi le taux de pauvreté chez les retraités, c’est-à-dire chez les personnes âgées de 65 ans et plus, a augmenté plus fortement que dans l’ensemble de la population entre 2010 et 2022.- On pourrait s’attendre à ce que ce soit le contraire, car l’activité professionnelle des femmes augmente, ce qui se traduit par davantage de droits à la retraite. En 2019, le Luxembourg affichait encore un écart de retraite entre les sexes de 46 %, ce qui le plaçait en tête du classement européen. Un vestige d’une époque où, dans ce pays, le mariage de la femme au foyer, avec une dépendance économique vis-à-vis de son époux jusqu’à la mort, était considéré comme un idéal.

Néanmoins, selon les chiffres de la Commission européenne, le taux de pauvreté des personnes âgées de 65 ans et plus a augmenté entre 2019 et 2022, passant de 9,3 % à 11 %, soit une hausse de 1,8 point de pourcentage tant chez les hommes que chez les femmes.

Il se pourrait que la réforme des retraites de 2012 ait une incidence à cet égard, car elle a entraîné une réduction structurelle, étalée sur plus de 40 ans, y compris pour les petites retraites, issues par exemple de cotisations calculées sur le salaire minimum de base. En revanche, la réforme a légèrement amélioré le montant de la retraite minimale.

La raison principale de l’augmentation du taux de pauvreté chez les personnes âgées est peut-être tout simplement que la retraite minimale est trop faible. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, elle ne protège pas de la pauvreté, comme le montrent d’ailleurs les chiffres officiels : en 2021, année pour laquelle le Statec avait fixé il y a dix mois le seuil de pauvreté à 2 124 euros, la retraite minimale, qui s’élevait à 1 908 euros, se situait nettement en dessous de ce seuil. Le montant net moyen de la pension minimale, soit 1 810 euros, se situait encore plus nettement en dessous de ce seuil.

Le fait que cette prestation ne puisse être considérée comme suffisante apparaît clairement lorsqu’on la compare au « budget minimum des seniors » présenté par le Stacec en juin 2023 : Pour pouvoir mener une « vie décente », une personne seule à l’âge de la retraite aurait eu besoin, aux prix de novembre 2022, d’au moins 2 551 euros par mois, et un couple de 3 471 euros. Il convient de noter que ces montants ont été calculés pour des ménages vivant en location. En fin de compte, l’augmentation constante des coûts du logement se répercute également sur le risque croissant de pauvreté chez les plus de 65 ans. Le rapport de la Commission européenne indique que 6,1 % des Luxembourgeois de cette tranche d’âge souffrent d’une « charge excessive liée au logement », car ils doivent consacrer plus de 40 % de leur revenu disponible au logement. Certes, la moyenne européenne en 2022, à 9,7 %, était encore nettement plus élevée, mais c’est déjà ça.