Rétrospective : En principe, on devrait déjà pouvoir distinguer au moins les contours du nouveau Südspidol sur le site de l’ancien ensemble de jardins familiaux d’Elsebréch. Or, jusqu’à présent, ce terrain de huit hectares n’est rien d’autre qu’une friche. Il y a dix ans, le Conseil d’État avait approuvé ce projet de construction, qui vise à regrouper les trois sites du Centre hospitalier Emile Mayrisch (Esch-sur-Alzette, Dudelange, Niederkorn) au sein d’un complexe hospitalier moderne et performant. En 2012, ce grand projet avait été officiellement présenté par Lydia Mutsch (LSAP), alors maire d’Esch. Un an plus tard, Mme Mutsch est devenue ministre de la Santé. Le Südspidol devait être achevé d’ici 2020, mais des retards se sont succédé.
En octobre 2015, le consortium Health Team Europe (HTE) a remporté le concours européen d’architecture. Outre le cabinet d’architecture autrichien d’Albert Wimmer, Health Team Europe comprend également le bureau d’aménagement paysager britannique Martha Schwartz Partner, ainsi que les bureaux d’études luxembourgeois Felgen et Associés et Schroeder & Associés. La date d’achèvement avait entre-temps été repoussée à 2023. En juillet 2017, le projet de Wimmer pour le Südspidol a reçu, lors du Congrès mondial sur le design et la santé, l’International Academy Award dans la catégorie « Future Healthy Built Environment Project ».
En juillet 2018, le Parlement a adopté à l’unanimité la loi de financement du Südspidol. Les députés de tous les partis se sont montrés enthousiastes face à ce projet d’avant-garde, dans lequel les chambres individuelles deviendraient la norme, où l’accent serait mis sur la « médecine personnalisée et prédictive » et où des synergies avec l’Université du Luxembourg seraient fermement prévues. Selon la loi, l’État prend en charge 80 % des coûts de construction, soit un total de 433,5 millions d’euros (522 millions d’euros selon l’indice de construction actuel). Les 20 % restants doivent être pris en charge par la CNS. Le financement public ne couvre toutefois que la construction des trois bâtiments principaux. L’ancien directeur du CHEM, Michel Nathan, avait en outre prévu un centre médical
dans lequel les médecins exerçant au CHEM pourraient louer des cabinets à proximité de l’hôpital. La Fondation CHEM entend préfinancer elle-même ce centre médical et le parking qui lui est associé, tous deux conçus par l’architecte d’Esch Jim Clemes, et couvrir les coûts grâce aux revenus locatifs.
Politique de santé Cinq semaines avant le vote de la loi de finances, le journal *Das Wort* avait fait état d’un scandale lié à la construction de l’hôpital Nord de Vienne, dans lequel l’architecte du Südspidol, Albert Wimmer, aurait également été impliqué. Un rapport de la Cour des comptes lui reprochait son manque d’expérience et une trop grande proximité avec le SPÖ, au pouvoir à Vienne. En conséquence, la ville de Vienne a mis en place une commission d’enquête dont le rapport, publié en avril 2019, a innocenté M. Wimmer de ces accusations. Le rapport a également réfuté toute ingérence politique dans l’attribution du marché, ainsi que toute responsabilité de Wimmer dans l’explosion des coûts. Il a en revanche été constaté que la planification et la mise en œuvre du projet auraient dû être confiées à un « maître d’œuvre général » chargé de superviser l’ensemble des processus. Or, cela n’a pas été le cas à Vienne.
La même erreur s’est apparemment produite avec le Südspidol. Après le départ à la retraite de Michel Nathan, Hansjörg Reimer a pris la direction générale du CHEM en janvier 2018. Nathan a toutefois accepté de continuer, dans un premier temps, à s’occuper de la planification du Südspidol aux côtés de Reimer. À l’issue de sa période d’essai, Reimer a déclaré mi-2018 que le Südspidol était une « priorité absolue ». Nathan s’est progressivement retiré, jusqu’à ce qu’il cesse complètement toute activité fin 2019. Ce départ s’explique également par le fait que Reimer s’était trop impliqué auprès de l’Association des médecins du Grand-Duché de Luxembourg (AMMD). Son président, Alain Schmit, gastro-entérologue au CHEM, entretenait depuis longtemps des relations tendues avec Nathan. Ces tensions portaient principalement sur des divergences de vues concernant le système de santé. L’AMMD critique depuis des années le fait que le système luxembourgeois soit trop « axé sur les hôpitaux » et se prononce en faveur de centres de soins privés, dans lesquels les médecins peuvent employer d’autres médecins. Le ministre de l’Économie, Etienne Schneider (LSAP), qui est entre-temps également devenu ministre de la Santé, avait soutenu cette stratégie « hors hôpital », présentée comme une modernisation du système de santé, et l’avait fait inscrire en 2018 dans l’accord de coalition du gouvernement. Dans les semaines à venir, la successeure de M. Schneider, Paulette Lenert (LSAP), prévoit de déposer au Parlement son projet de loi visant à permettre la création de sociétés médicales à but lucratif.
Après que Vera Spautz, ancienne maire d’Escher et actuelle conseillère municipale de l’opposition (LSAP), qui est également membre du conseil d’administration du CHEM, avait révélé en décembre 2019 au conseil communal que Reimer, sous l’influence de l’AMMD, aurait l’intention d’externaliser des services médicaux du Südspidol, il était déjà clair que le directeur général ne pourrait plus rester en poste. Selon des sources proches de l’hôpital, Reimer se serait rendu au moins deux fois à Vienne sans mandat du conseil d’administration pour rencontrer Wimmer. La teneur exacte de ces rencontres reste inconnue en raison de l’absence de procès-verbaux.
Exclusivité : à partir de 2017, le ministère de la Santé et la direction du CHEM ont apporté plusieurs modifications profondes au projet Südspidol, et ce bien que l’avant-projet détaillé fût déjà achevé. Par ailleurs, le CHEM a demandé pas moins de 115 modifications mineures au cours des dernières années, dont certaines n’ont pas encore fait l’objet d’une décision. Cela a nécessité la révision d’environ la moitié des plans élaborés par HTE. Ces modifications ont sans doute été la principale raison pour laquelle les coûts ont été dépassés de 15 % et que le début des travaux a été sans cesse reporté. De nombreux éléments laissent penser que le conseil d’administration du CHEM n’a pas toujours été informé de ces modifications ou qu’il n’y accordait pas beaucoup d’importance. Quoi qu’il en soit, les décisions à ce sujet ont été reportées à maintes reprises. Ce n’est qu’en août 2020 que Reimer a été écarté par le conseil d’administration. Déjà à l’époque, des critiques s’étaient élevées, reprochant au conseil d’administration d’avoir trop longtemps hésité et au président du CHEM et maire d’Escher, Georges Mischo (CSV), d’avoir trop longtemps soutenu Reimer.
Après la démission de Reimer, le directeur financier Daniel Cardao a été nommé directeur général par intérim. Peu de temps après, il a commencé à remettre en question le travail de HTE. Dès le début de l’année 2020 (c’est-à-dire encore sous la direction de Reimer), des experts suisses auraient réalisé un audit qui aurait mis en évidence des problèmes dans la phase d’exécution, a déclaré il y a dix jours l’actuel directeur de CHEM, René Metz, sur Radio 100,7. Mais Wimmer serait intervenu en personne pour demander une dernière chance, a estimé Metz, qui a justifié le report de la résiliation du contrat en expliquant qu’on avait sans doute succombé trop longtemps au charme de Wimmer.
Au cours de cette année-là, la décision de se séparer de Wimmer s’est peu à peu concrétisée. En février, le CHEM a mis en place des groupes de travail dirigés par des collaborateurs du cabinet de conseil en construction Paul Wurth Geprolux, auquel le CHEM avait confié la mission de surveiller l’évolution des travaux et des coûts. René Metz a pris la direction du CHEM en janvier 2021. Sam Saberin a été nommé à ses côtés en tant que coordinateur général pour le Südspidol. Tous deux travaillaient auparavant au CHL. Le neurologue Metz, fils de l’ancien directeur du CHL et homme politique du CSV Henri Metz, et frère de la députée européenne verte Tilly Metz, a été président du Collège médical de 2006 à 2011, puis directeur médical adjoint au CHL de 2012 à 2017. Saberin a été coordinateur des projets de construction de 2013 à 2019 (il a notamment supervisé la planification du nouveau bâtiment du CHL). Selon les détracteurs, le recrutement de Saberin aurait eu lieu bien trop tard. Un coordinateur général pour le Südspidol aurait dû être nommé au plus tard après le départ de Michel Nathan, fin 2019. Or, le CHEM n’a entamé ses recherches qu’à la mi-2020.
Il y a deux semaines, le CHEM a annoncé qu’il allait résilier son contrat avec HTE. L’actuel directeur général a invoqué trois raisons qui l’auraient finalement conduit, lui et le conseil d’administration, à prendre cette décision. L’absence de calendrier de construction raisonnable, des informations peu fiables et contradictoires concernant l’estimation des coûts, ainsi qu’un accompagnement insuffisant de la part de HTE lors de la mise en œuvre sur le terrain. HTE conteste ces accusations.
De nombreux travaux préparatoires réalisés par HTE sont de bonne qualité et pourraient être réutilisés ; ce n’est pas le concept architectural que remet en cause le CHEM, mais la capacité de HTE à le mettre en œuvre, a déclaré M. Metz sur Radio 100,7, se montrant optimiste quant à la possibilité de trouver un cabinet d’architectes expérimenté pour reprendre le projet (ni René Metz ni Georges Mischo n’ont souhaité s’exprimer cette semaine au sujet du Südspidol à la demande du journal Land). Selon les calculs officiels du CHEM, 37,8 millions d’euros au total ont été investis à ce jour dans le Südspidol, dont 14,4 millions ont été versés à HTE.
Conséquences : on peut douter que HTE accepte sans autre la résiliation des contrats. Selon des informations de Land, HTE fait valoir que ce n’est pas le consortium de construction, mais le maître d’ouvrage qui a violé les contrats, et critique la gestion défaillante du projet au sein du CHEM. En effet, depuis le début du projet, HTE a dû composer avec quatre directeurs généraux différents, deux présidents de conseil d’administration différents et trois ministres de la Santé. Avec les accusations et les reproches désormais formulés, le CHEM tenterait simplement de trouver un bouc émissaire pour la situation difficile actuelle et chercherait un prétexte pour pouvoir conclure un nouveau contrat avec un autre architecte. Enfin, les avocats de HTE estiment qu’il n’existe aucune base juridique permettant de résilier le contrat existant et de relancer l’appel d’offres pour le projet.
Début 2016, HTE avait mandaté le cabinet d’avocats Schiltz & Schiltz, dirigé par Jean-Louis Schiltz, ancien ministre du CSV et actuel président de la fondation des Hôpitaux Robert Schuman, pour conseiller le consortium sur les questions juridiques. Suite à la résiliation du contrat par le CHEM, Schiltz & Schiltz s’est toutefois également retiré et n’intervient plus depuis cette semaine en tant que conseiller de HTE, comme l’a confirmé le cabinet au Land. Il invoque comme motif d’éventuels conflits d’intérêts dans le cadre d’un litige. La collaboration aurait pris fin d’un commun accord.
La probabilité d’un long litige est donc grande. Au plus tard lorsque la question de la responsabilité politique sera posée, l’affaire Südspidol pourrait se transformer en fiasco pour le président du conseil d’administration. Sur le plan de la communication également, Mischo ne fait pas bonne figure. Interrogé par Land, le président a indiqué que Metz était l’interlocuteur à contacter pour tout ce qui concerne Südspidol. Alors qu’on lui reprochait il y a deux ans d’avoir pris la défense de Reimer à tort, on a désormais l’impression qu’il se cache derrière Metz.
Questions en suspens Il y a deux semaines, René Metz a présenté un nouveau calendrier prévoyant l’achèvement du Südspidol en 2030 ou 2031. On peut toutefois se demander si ce calendrier est réellement réaliste au vu de la situation actuelle. Par ailleurs, toute une série d’autres questions restent en suspens, auxquelles ni M. Metz ni M. Mischo n’ont souhaité répondre au Land. Selon l’ampleur du dépassement de coûts, une nouvelle loi de financement pourrait s’avérer nécessaire pour le Südspidol. On peut douter que le « Concept médical » obligatoire, qui était à la base de la loi de 2018, soit encore d’actualité. On ignore si un nouveau concept a déjà été élaboré. Metz a déclaré sur Radio 100,7 que l’on souhaitait encore mettre en œuvre « de très nombreux projets » dans le cadre de la transition vers les soins ambulatoires. Il faudrait également améliorer « certaines choses dans les services d’urgence » et faire progresser l’accessibilité ainsi que la numérisation. À Niederkorn, on souhaite mettre en place un « projet dédié à la chirurgie ambulatoire ». Pour les sites CHEM de Niederkorn et de Dudelange, qui devaient en principe fermer après l’ouverture du Südspidol, l’autorisation d’exploitation expire en 2025. Pour que l’inspection du commerce renouvelle l’autorisation, des adaptations structurelles doivent être réalisées, notamment à Niederkorn, ce qui devrait entraîner des coûts supplémentaires considérables (cf. d’Land du 04/09/2020).
La résiliation du contrat avec HTE a également des répercussions sur le centre médical et le parking. Un contrat avec l’architecte Jim Clemes, qui avait remporté l’appel d’offres public il y a trois ans, n’a toujours pas été signé à ce jour. L’année dernière, le contrat avait certes été validé pour signature par le conseil d’administration du CHEM, mais comme le programme des locaux est remis en question par la résiliation du contrat avec HTE, Metz a décidé de rediscuter du centre médical avec Clemes et de laisser le contrat en suspens pour l’instant. Comme on a longtemps affirmé que le début des travaux était imminent, Clemes avait spécialement mis à disposition des collaborateurs chargés de s’occuper de ce projet, pourtant assez important pour son cabinet. Ces compétences restent désormais inutilisées. La question de savoir si le concept du centre médical, critiqué à plusieurs reprises par l’AMMD, est désormais remis en cause ou s’il sera maintenu reste également en suspens. On ignore également si l’hôpital militaire que l’État prévoit de construire sur le site du Südspidol (les résultats de l’étude de faisabilité ne sont pas encore connus) pourra voir le jour. D’autres groupes hospitaliers se feront certainement un plaisir d’accueillir cet « hôpital militaire » cofinancé par le budget de l’OTAN.