d’Land : Madame Back, dans votre discours du 1er mai, vous avez qualifié le gouvernement de « le plus hostile aux salariés de ces dernières décennies ». Maintenez-vous cette opinion après la réunion tripartite ?
Nora Back : Oui, toujours. Le gouvernement est toujours le même, tout comme sa philosophie. Les négociations se sont bien déroulées, le résultat est satisfaisant. Mais cela tient uniquement au fait que le gouvernement a tiré la leçon suivante : au Luxembourg, on ne peut pas se contenter de s’en prendre aux syndicats et de s’opposer uniquement aux travailleurs. Les deux prochaines années montreront s’il a réellement intégré cette leçon.
Pourquoi ce résultat est-il satisfaisant ? La confédération syndicale OGBL-LCGB souhaitait une augmentation structurelle du salaire minimum de 10 % ou de 300 euros. Elle a obtenu une augmentation de 200 euros nets, incluant l’ajustement légal qui est de toute façon accordé au 1er janvier et qui s’élève à 105 euros nets. Le Trésor public prendra en charge ce supplément sous la forme d’un crédit d’impôt majoré. Il en va de même pour les subventions sur les prix de l’énergie, afin qu’aucune tranche d’indexation supplémentaire ne soit due à l’automne.
Jusqu’à présent, les comités tripartites avaient toujours un coût pour les syndicats. Ce n’est pas le cas cette fois-ci. Nous avons fait des concessions, nous n’avons pas obtenu tout ce que nous voulions, mais nous n’avons pas dû payer de contrepartie, comme le report d’une tranche d’indexation par exemple. L’augmentation du salaire minimum, même si c’est l’État qui la prend en charge, constitue une amélioration. Et un accord a été trouvé sur la mise en place de trois instances tripartites.
Luc Frieden avait besoin d’un accord pour marquer un succès politique.
Avant même la réunion tripartite, il avait déclaré : « Cet indice est gravé dans le marbre. » Une telle situation ne s’était encore jamais produite. Ce faisant, il a même renoncé à cet indice sur le plan tactique et savait qu’il ne pourrait pas s’en servir lors des discussions.
Comment les ministres du DP se sont-ils comportés au sein de la tripartite ?
Astucieux, comme toujours. Ils se sont montrés plutôt discrets.
Pourquoi le fait d’éviter une tranche d’indexation grâce au subventionnement des produits énergétiques ne constitue-t-il pas une contrepartie de la part des syndicats ?
Car il ne s’agit pas de reporter une tranche. L’indice sert à compenser l’inflation. Si nous freinons l’inflation, il n’est plus nécessaire de la compenser. Il ne s’agit donc pas d’une contrepartie, car le ralentissement de l’inflation profite également aux ménages.
À l’issue de la réunion tripartite préliminaire du 12 mai, vous avez déclaré que le sauvetage du modèle social ne se mesurerait pas seulement en euros, mais aussi en termes d’engagement et de geste politique. Qu’entendez-vous exactement par « modèle social » ? Et : l’accord du gouvernement sur l’augmentation du salaire minimum de 200 euros nets constituait-il le geste nécessaire ?
Pas l’augmentation du salaire minimum, cela a un coût. Ce que j’entendais par « engagement », ce sont des concessions que Luc Frieden et son gouvernement ne voulaient pas faire, mais que nous avons obtenues sur trois points. D’une part, le Comité de suivi du logement, au sein duquel les partenaires sociaux siégeront et participeront aux discussions sur l’orientation future de la politique de construction de logements. On sentait bien que Luc Frieden n’en voulait pas. Deuxièmement, les « Cellules de reclassement et de reconversion », inspirées de la tripartite de la sidérurgie à l’époque de la crise de l’acier. Nous estimons que ce qui nous attend, par exemple avec l’intelligence artificielle, aura une ampleur comparable à celle de la crise de la sidérurgie. Nous perdons déjà des emplois, nous ne pouvons pas rester les bras croisés. Le troisième organe est le Comité de suivi tripartite. C’est peut-être le plus important.
La Tripartite se poursuit donc.
Exactement. Luc Frieden ne voulait pas du tout d’une table ronde tripartite. Or, celle-ci se réunit désormais une fois par trimestre. C’est ce que j’entendais par « engagement » : nous avons besoin d’un changement de cap politique quant à ce que signifie le fait de s’asseoir ensemble autour d’une table. Le fait que nous ayons réussi à faire passer cette approche à trois niveaux a probablement fait plus mal que l’augmentation du salaire minimum. Et voilà la réponse à votre première question : en quoi consiste le modèle social ? Il réside dans le fait que toutes les grandes décisions sont prises en concertation avec les partenaires sociaux. Il y a là, pour ainsi dire, une égalité de statut avec le gouvernement. À mes yeux, c’est là que réside la réussite du Luxembourg.
L’UEL partage-t-elle ce point de vue ? Le dialogue avec elle a-t-il été rétabli ?
Pour l’instant, c’est difficile à évaluer. Au sein de la Tripartite, l’UEL a plutôt joué un rôle d’observatrice. On lui a assez rapidement fait savoir que ce n’étaient pas les entreprises qui devraient prendre en charge l’augmentation du salaire minimum ; elle s’est donc contentée d’observer les discussions entre le gouvernement et nous. Nous estimons toutefois que ce sont les entreprises qui doivent en assumer le coût. Nous avons approuvé le crédit d’impôt, car il profite à 70 000 bénéficiaires du salaire minimum. Si nous avions dit non, nous n’aurions pas rempli notre mission en tant que syndicat. Nous allons toutefois lancer une offensive salariale et nous engager sur la voie de la confrontation avec l’UEL. Bien sûr, nous savons qu’il existe des entreprises qui ne peuvent pas si facilement payer un salaire minimum plus élevé et auxquelles il faut faire des concessions. Nous ne sommes pas des ploucs. C’est ce dont nous voulions discuter au sein de la tripartite. Mais l’UEL a dit non, et le gouvernement a estimé : « L’UEL ne le veut pas, donc nous augmentons le crédit d’impôt. »
Le « oui » de l’OGBL et du LCGB à cette mesure constitue-t-il un risque pour les négociations de conventions collectives ? On pourrait vous répondre : « Vous savez bien que les entreprises ne peuvent pas donner davantage, vous avez approuvé le crédit d’impôt lors de la réunion tripartite. »
Le risque existe. C’est pourquoi je dis que des affrontements vont se produire. Mais nous savons aussi que toutes les entreprises ne sont pas comparables à Amazon.
Ne faudrait-il pas débattre de la question du salaire minimum de manière beaucoup plus large ? En tenant compte de l’impact des prestations sociales qui s’ajoutent aux revenus. En tenant compte du fait que toutes les hausses du salaire minimum ne se traduisent pas par une augmentation de la consommation dans notre pays, mais profitent également à l’étranger. En tenant compte de l’impact des frais de logement, qui, pour les résidents, absorbent une bonne partie des hausses du salaire minimum. En fin de compte, cela soulève la question de savoir comment générer de la croissance au Luxembourg, comment répartir les bénéfices et comment procéder à la redistribution. Une question qui relève du modèle économique. Un tel sujet relève-t-il de la Tripartite ou s’agit-il d’un thème qui concerne le gouvernement et le Parlement ?
À mon sens, cette discussion importante a sa place au sein de la tripartite. Mais est-ce le bon moment pour cela, avec ce gouvernement, avec ce patronat ? Cela me semble difficile. Nous aurons toutefois besoin, à un moment donné, d’une approche plus visionnaire. Notre démarche avec les nouveaux organes s’inscrit dans cette perspective. Nous souhaitons participer au débat sur ce que la crise du logement signifie pour les personnes qui travaillent ici, et sur les pertes d’attractivité et les problèmes de compétitivité qu’elle entraîne pour les entreprises. Comment mobiliser les logements vacants, créer davantage de logements abordables, et comment faire face à la hausse des loyers.
Le Comité de suivi du logement s’engage-t-il réellement dans cette voie, ou s’agit-il simplement d’une consolation pour le fait que les syndicats n’aient pas été invités au « Logementsdësch » ?
C’est là la grande question. Nous avons un accord qui a été conclu de justesse. Le week-end suivant l’accord de principe, les négociations se sont poursuivies par téléphone jusqu’à dimanche soir. Pendant un instant, il a même semblé que nous devrions retourner à Senningen. À nos yeux, le texte est suffisamment clair en ce qui concerne le Comité de suivi du logement, ce qui nous a permis de le signer. Il faut désormais lui donner vie.
Quelles seraient les relations entre le Comité et le Parlement ?
Nous respectons bien sûr la démocratie parlementaire. C’est d’ailleurs inscrit dans nos statuts. La Chambre adopterait les lois proposées par le Comité, mais elle pourrait bien sûr les modifier.
Toutefois, ce qui ressort d’une réunion tripartite revêt une grande importance sur le plan politique.
Ce sont de toute façon l’argent et les ressources qui définiront le cadre. Des ministres et des fonctionnaires seront également présents à la table des négociations. Un comité tripartite comprend trois parties.
Pour en revenir à la « Tripartite » elle-même : existe-t-il un plan au cas où la situation au Proche-Orient venait à s’aggraver à nouveau, même si cela ne semble pas être le cas pour l’instant ? Et si, malgré les subventions sur les prix de l’énergie, une tranche d’indexation devait être versée ?
C’était là un autre point d’achoppement le week-end précédant la signature définitive. L’UEL souhaitait préciser dans l’accord que, dans ce cas, des modifications seraient tout de même apportées à l’indice. Pour nous, il était hors de question d’inclure une disposition relative à l’indice dans le texte, tout comme pour la CGFP. Si une nouvelle tranche devait être mise en place, la tripartite se réunirait à nouveau.
L’OGBL et le LCGB avaient-ils intérêt à sortir de cette situation de confrontation au sein de la tripartite ?
Bien sûr, et nous y sommes d’ailleurs parvenus dans une certaine mesure. Mais nous restons prudents. Et sans vouloir pour autant peindre un scénario catastrophe, il se pourrait que le prochain différend porte sur les horaires de travail. Ce point doit être abordé au sein du CPTE.
L’accord de coalition annonce une réforme des plans d’organisation du travail. Ceux-ci ne répondraient plus aux besoins organisationnels.
Il y est également question de l’allongement de la période de référence à un an. Cela pourrait nous priver d’un grand nombre de conventions collectives, car jusqu’à présent, l’assouplissement du temps de travail sur une année entière n’est possible que par le biais d’une convention collective. Ces conventions existent. Nous comprenons qu’une organisation flexible du temps de travail soit nécessaire dans divers secteurs et entreprises. Mais la flexibilisation sur une année entière implique une disponibilité extrême. Ce sont les conventions collectives qui doivent réglementer cela. Sinon, la voie serait ouverte aux abus, et moins d’employeurs auraient intérêt à conclure une convention collective.
Y a-t-il déjà eu des discussions préliminaires avec l’UEL ?
Malheureusement non. Chaque partie a exposé ses positions, c’est tout. Il n’y a pas encore eu de dispute, nous n’en sommes pas encore là. Mais chacun se rend bien compte à quel point nos points de vue divergent. Le ministre du Travail, Marc Spautz, souhaite organiser un débat d’orientation parlementaire à ce sujet en juillet. Tous les partis devront se prononcer clairement, afin de faciliter la tâche du gouvernement. Je ne sais pas si c’est une bonne idée, cela pourrait aussi se retourner contre nous. Donc, oui, nous voulons sortir de cette logique de confrontation. Mais d’une part, nous restons prudents et, d’autre part, nous savons que cela ne sera pas facile compte tenu de tout ce qui nous attend encore.
Vous souhaitez mener cette offensive salariale en plus des discussions au sein du CPTE…
… et discuter de la mise en œuvre de l’objectif de 80 % de couverture par les conventions collectives, conformément à la directive européenne. Concernant l’économie des plateformes, nous accueillons aujourd’hui ici même les livreurs de Wolt (voir également p. 10 de ce numéro). Rien n’a encore été fait à ce sujet. Ou encore la transparence salariale : une directive européenne à ce sujet aurait dû être transposée avant le 7 juin. L’UEL s’y oppose bec et ongles, comme si le pire était que chacun sache ce que gagne l’autre. Il n’y a toujours pas de projet de loi à ce sujet, pas d’avant-projet, pas même d’avant-avant-projet. Et puis, il y a l’assurance maladie et les différends avec l’AMMD. Martine Deprez rassure, présente les choses sous leur meilleur jour. Mais que se passe-t-il concrètement ? Il existe encore un fort potentiel de conflit pour les deux prochaines années.
David Angel, membre du comité exécutif de l’OGBL et secrétaire général de cette confédération syndicale, a qualifié la semaine dernière dans le *Tageblatt* les syndicats de « principale force d’opposition ». Le principal parti d’opposition ne joue-t-il pas son rôle ?
(réfléchit) L’idéal serait que les partis d’opposition et les autres forces d’opposition s’unissent aux syndicats. Cela n’a pas toujours été le cas, mais c’est ce à quoi nous nous efforçons.
Êtes-vous membre d’un parti politique ?
Non. Je n’ai jamais souhaité cela, et cela poserait problème à la présidente de la fédération syndicale Onofhägege. L’OGBL et le LSAP se sont émancipés l’un de l’autre, dans les deux sens. La meilleure preuve en est la concertation tripartite du printemps 2022, dont nous n’avons pas soutenu la décision relative à l’indice, bien que le LSAP fût au gouvernement. Au sein du comité national de l’OGBL, tous les membres ne font pas partie du LSAP. À la base, on trouve des membres issus de tous les partis, dont beaucoup du CSV et des Verts. Il y a également des socialistes, mais les relations privilégiées qui existaient entre l’OGBL et le LSAP à l’époque de John Castegnaro n’existent plus.
L’OGBL semble être plus à gauche que le LSAP.
Cela tient, selon moi, à la politique actuelle du LSAP. Cela peut sembler être un lieu commun, mais je pense que nous pouvons soutenir tous les partis qui partagent notre vision politique. Cela n’a en effet pas toujours été le cas avec le LSAP. Cependant, à bien des égards, nous sommes relativement proches de tous les partis de gauche. C’est tout à fait normal pour une organisation ouvrière.
En quoi consiste donc la différence entre les partis d’opposition et la « principale force d’opposition » ?
Beaucoup ont été déçus par la décision tripartite. Déçus qu’elle ait vu le jour. Je ne saurais dire combien exactement, c’est simplement une impression que nous avons retirée des réactions. On avait souvent dit que le sort politique du Premier ministre dépendrait de la conclusion ou non d’un accord. Un accord a été conclu. On nous reproche désormais de jouer le jeu de ce gouvernement néolibéral et hostile aux salariés. Parce que nous faisons financer l’augmentation du salaire minimum par l’argent des contribuables et que nous admettons ainsi que les entrepreneurs n’en auraient pas les moyens. Je me dois de rappeler que nous sommes un syndicat, et que nous constituons également la principale force d’opposition. Si une proposition est sur la table qui, dans les circonstances actuelles, apporte quelque chose aux travailleurs, alors nous avons fait notre travail. Notre travail n’a jamais été, et n’est toujours pas, de renverser Luc Frieden.
Est-ce parce que l’Union renforce l’OGBL et le LCGB que certains interprètent ainsi leur fonction ?
Oui, je pense que si nous sommes aussi forts dans le rapport de forces, cela tient moins au fait que les partis d’opposition ne sont pas aussi puissants qu’ils devraient l’être, qu’à notre alliance. Celle-ci nous a apporté plus de force que je n’aurais jamais pu l’imaginer. D’une part, sur le plan moral, dans les esprits. D’autre part, on fait tout à fait figure d’acteur différent lorsqu’on entre dans une tripartite en bloc et qu’on sait qu’on en sortira également en bloc. Les autres le ressentent aussi, et cela les dérange. Cela les dérange vraiment.
Quel avenir pour la confédération syndicale ?
C’est là la question clé. Je ne connais pas la réponse. Il est encore trop tôt pour cela.
Les prochaines élections sociales auront lieu en 2029.
J’ai l’impression que le printemps 2024 n’est pas si lointain. À l’époque, l’OGBL et le LCGB étaient encore les principaux concurrents ; aujourd’hui, nous sommes si proches les uns des autres. Ce soir (l’interview a eu lieu le 16 juin), les deux comités nationaux se réunissent pour leur première séance commune. Je pense qu’il faut simplement laisser la vie suivre son cours.
N’y a-t-il pas de délai prévu pour la prise de décision ?
Non, mais nous travaillons d’arrache-pied pour approfondir encore notre coopération. Il s’agit de déterminer où subsistent, sur le terrain, des divergences qu’il faut surmonter, notamment au sein des délégations chargées des ressources humaines. Il n’y a pas d’agenda caché derrière tout cela. p