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Institutions et démocratie 16 min de lecture

#Luc, le chanceux

Les calculs liés aux sièges restants et l'effondrement spectaculaire des Verts ont empêché un troisième tour « Gambie ». Et ont conduit le CSV à s'allier au DP, qui lui a permis d'obtenir la majorité.

Article paru dans Édition octobre 2023
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#Luc, le chanceux
Des électeurs et électrices en train de voter à Luxembourg-Bonneweg © Photo : Sven Becker

Le soir des élections, alors que le décompte des voix commençait, le Premier ministre du DP, Xavier Bettel, était assis, droit mais raide, le visage impassible, dans le studio de RTL Télé. Lorsqu’il a pris la parole, il s’est empressé de déclarer que le DP, passant de douze à quatorze sièges, était le « grand vainqueur » des élections législatives de 2023. Il a également exprimé toute la joie que lui procurait son résultat personnel : 34 018 voix dans le centre – Luc Frieden n’en avait obtenu que 30 999. Mais à la question suivante, à savoir s’il revendiquerait ainsi le poste de Premier ministre en cas de coalition avec le CSV, il a répondu : « Oh, ce n’est pas si important. » Ce qui n’était pas tout à fait vrai : au sein du DP, Bettel faisait partie de ceux que l’idée d’une coalition avec le CSV sous la houlette de Luc Frieden mettait mal à l’aise. Mais dimanche, il n’avait plus d’autres options.

Cinq ans plus tôt, Claude Wiseler avait siégé à l’Elefanteronn. Et s’était plaint qu’il était « anormal qu’on ne nous consulte pas ici ». Cela se serait probablement reproduit dimanche si le DP, le LSAP et les Verts avaient au moins réussi à rassembler leur faible majorité de 31 sièges. Le député du CSV, Laurent Mosar, n’avait pas tort lorsqu’il a écrit sur X (anciennement Twitter) l’après-midi précédant le jour du scrutin : « Tous ces stratèges des candidats fantômes en sont arrivés à la conclusion que le rapport était toujours de 3 contre 1. » Au final, le CSV a eu de la chance : il a en effet stagné par rapport à son résultat de 2018, ne gagnant que 0,9 % des voix et conservant ses 21 sièges. Alors que le DP a progressé de 1,79 % et gagné deux sièges, le LSAP a progressé de 1,31 % et gagné un siège, les Verts, en revanche, ont chuté de 6,57 % et perdu cinq sièges. Ce n’est pas un hasard si Luc Frieden a répété à plusieurs reprises dans l’Elefanteronn : « 21 sièges, c’est plus d’un tiers du Parlement. » Cela sonne mieux que « toujours deux sièges de moins qu’en 2013 » et « cinq sièges de moins qu’en 2009 ». Le CSV reste puissant. Il dirigera le prochain gouvernement et en nommera le Premier ministre ; dimanche, il était incontournable. Mais on peut se demander s’il redeviendra un jour aussi dominant qu’avant la chute de Jean-Claude Juncker.

Ce n’est pas le retour de l’État du CSV qui s’annonce aujourd’hui. Mais celle du parti qui, à partir de 1919, « en collaboration avec le diocèse, le Luxemburger Wort, le LCGB, d’autres groupes d’action et une armée de personnes de confiance occupant tous les postes clés de l’État, a dominé la politique nationale » (d’Land, 19 octobre 2018). L’Église et l’État ont été séparés sous le premier gouvernement DP-LSAP-Verts. Le diocèse et le Kierchefong doivent gérer leur argent ensemble, le « Wort » a été vendu par le diocèse à un groupe médiatique international. La société s’est libéralisée, le CSV avec elle. Il y a huit mois, Jean-Claude Juncker tenait à souligner au journal *d’Land* tous les efforts qu’il avait déjà déployés pour « la sortir de la sphère conservatrice et réactionnaire dans laquelle elle se trouvait » (d’Land, 24 février 2023). Il n’y aura pas de retour en arrière concernant les réformes sociopolitiques entreprises sous la coalition Bleu-Rouge-Vert : celles-ci ont permis à la société d’accéder à des libertés qui n’ont pas d’impact négatif sur l’accumulation du capital.

C’est surtout en ce qui concerne ce que l’on peut résumer sous le terme de « compétitivité » que la politique du gouvernement dirigé par Luc Frieden devrait se distinguer de celle des deux mandats de « Gambia », mais peut-être aussi de celle des gouvernements dirigés par Jean-Claude Juncker. Frieden n’est pas du genre à se poser en marxiste du Sacré-Cœur quand il le faut, comme Juncker. L’aile syndicale du CSV a perdu de son importance ; parmi les responsables politiques actifs et influents, seul Marc Spautz la représente encore. Luc Frieden est un homme de l’ABBL et des « Big Four ». La « prime au foyer », comme Xavier Bettel avait qualifié pendant la campagne électorale le doublement des allocations familiales promis par le CSV pour le « choix » d’une garde à domicile, devrait probablement être enterrée lors des négociations de coalition. Que ce soit parce que Xavier Bettel l’avait déclarée « ligne rouge » à ne pas franchir avec le DP, ou parce que Frieden lui-même n’en veut pas, compte tenu de la pénurie de main-d’œuvre qui règne actuellement. Avec un gouvernement CSV-DP, l’alliance que les organisations patronales avaient déjà souhaitée en 2018 devient réalité (p. 14). Et cela semblait à portée de main avant que, le soir des élections, le LSAP ne remporte à 21 h 20 un siège résiduel dans la circonscription sud.

Dimanche, les rapports de force au sein du bloc bourgeois du « centre » ont évolué. Étant donné qu’un nombre record de 14 sièges restants ont été attribués, il n’est pas si simple de parler d’un « glissement vers la droite » dans la société.

Après la défaite du CSV en 2013, on a observé un glissement vers la droite. Les partenaires libéraux de la coalition n’ont pas réussi à fidéliser davantage les électeurs indécis. Lors des élections européennes de 2014, le CSV a augmenté son score de 6,3 points de pourcentage par rapport aux élections européennes de 2009 ; le DP, le LSAP et les Verts ont quant à eux perdu du terrain. Le référendum de 2015 a pu être considéré comme un nouveau succès politique pour le CSV : lorsqu’il est sorti de sa réserve pour plaider contre le droit de vote des étrangers, le « non » à cette question n’avait plus rien d’une xénophobie. Et il semblait tout à fait possible que les 80 % de « non » aux trois questions référendaires reflètent également un mécontentement vis-à-vis de la politique du gouvernement, de la hausse de la TVA et du plan d’austérité baptisé « Zukunftspak ». La troisième manifestation de ce glissement vers la droite s’est manifestée lors des élections communales de 2017 : le CSV a gagné 3,3 points de pourcentage à l’échelle nationale, tandis que le DP, le LSAP et les Verts ont perdu du terrain. Le LSAP, en particulier, a cédé sa position dominante dans le district sud au CSV.

Lors des élections législatives du 14 octobre 2018, son retour au pouvoir semblait n’être qu’une simple formalité. Pendant la campagne électorale, le CSV, avec son candidat de tête Claude Wiseler, connu pour son attitude amicale, a évité toute polarisation excessive vis-à-vis des partis au pouvoir. Wiseler s’est contenté d’affirmer qu’il avait un « Plang fir Lëtzebuerg », alors que les autres n’en avaient pas, laissant ainsi entendre que la coalition bleu-rouge-vert devait être considérée comme un accident de parcours de l’histoire. Lors du scrutin de 2018, cependant, le score du CSV est passé de 34,05 % à 28,9 %, soit le pire résultat de l’histoire du parti. Les 29,21 % obtenus le 8 octobre 2023 avec #Luc en tête de liste ne marquent pas un retour à la forme d’antan. Au cours de la deuxième législature de la coalition bleu-rouge-vert, Xavier Bettel était en passe de devenir une sorte de « nouveau Juncker ». Son résultat personnel de dimanche au Centre en est l’illustration. Si l’on voulait supposer que les élections communales du 11 juin 2023 donnaient une indication quant à un éventuel désaveu des trois partis au pouvoir, cela ne semblait concerner que les Verts, qui ont perdu un sixième de leurs mandats communaux. Le DP a été le grand gagnant du 11 juin grâce à ses gains de sièges, tout comme il l’a été dimanche dernier. Le CSV a légèrement reculé, mais est resté le premier parti au niveau communal. Ce qui restait de l’État socio-conservateur du CSV avait commencé à céder la place à un État socio-libéral du DP.

Sur le plan idéologique, le CSV, qui s’est modernisé, n’est pas vraiment en contradiction avec cela. Mais cela risquait de la priver de sa raison d’être. Si les partis bleu, rouge et vert, pris dans leur ensemble, incarnaient en quelque sorte un parti populaire, qui aurait encore besoin du Parti populaire chrétien-social, qui ne voulait plus être conservateur ? Elle a cherché désespérément à se forger une identité. En 2019, il a tenté de se montrer plus écologiste que les Verts. Sous les ordres de son président de parti par intérim, Frank Engel, il s’est intéressé aux « petites gens », jusqu’à ce que le groupe parlementaire chasse Engel de ses fonctions. Au plus fort de la crise du Covid, il a voulu tantôt se montrer plus « fondé sur la science » que le gouvernement, tantôt plus strict, par exemple avec la vaccination obligatoire pour tous. Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, elle s’est montrée plus « atlantiste » que le DP et les Verts, avec son ministre de la Défense qui s’est montré si créatif pour fournir des armes à l’Ukraine que même le New York Times lui a consacré un reportage. Les contradictions et les conflits politiques au sein de la coalition, lorsqu’ils transparaissaient à l’extérieur, étaient ce que le CSV qualifiait d’« expression d’un parti populaire » lorsqu’il y avait des frictions entre ses ailes. Luc Frieden s’en est emparé sur le plan stratégique : le DP, le LSAP et les Verts restaient en effet trois partis distincts. Pendant la campagne électorale, il pourrait suffire de promettre « Eng nei Politik » (une politique proche des citoyens) avec le « leadership » adéquat partout où la coalition tripartite avait laissé des lacunes : la grande réforme fiscale due aux 5,5 milliards d’euros de dépenses liées à la crise. Le « changement de paradigme » dans la construction de logements, vers de nombreux logements abordables gérés par les pouvoirs publics, pour lequel le ministre vert Henri Kox avait effectué le travail préparatoire législatif, mais qui était ensuite resté en attente d’examen au Conseil d’État pendant un an et demi. L’amélioration des soins de santé, pour laquelle la ministre du LSAP, Paulette Lenert, n’avait aucun plan et s’en excusait en invoquant la charge de travail importante pendant la pandémie. Sans oublier : « Il nous faut des connaissances ! » Et une police communale.

Le résultat des élections reflète à quel point le DP était devenu socio-libéral au sein de la coalition tripartite. Il n’est pas si surprenant, à y regarder de plus près, que le DP ait obtenu de meilleurs résultats dans les communes où la population active comptait une forte proportion d’ouvriers que le CSV, qui était plutôt considéré comme le parti des plus aisés (p. 8).Le DP avait entièrement axé sa campagne sur son Premier ministre, très populaire. Ce n’est qu’à un stade ultérieur qu’il l’a dissocié des promesses de Luc Frieden concernant des allègements fiscaux pour tous, se démarquant ainsi également du LSAP, qui se rapprochait davantage du CSV sur ce point. Comme, d’une certaine manière, tous les candidats doivent se présenter comme des populistes pendant la campagne électorale – sous peine de se soustraire au jeu démocratique –, il était tout à fait risqué pour le DP de laisser Bettel déclarer : « Je ne promets rien. » Le présenter ainsi comme un gestionnaire responsable des finances publiques ; heureusement, une semaine avant les élections, même le directeur général de la Chambre de commerce a critiqué publiquement les idées de « trickle-down » de Friedens.

Le fait que le LSAP n’ait pas non plus fait de grandes promesses et n’ait pas présenté ses propositions fiscales de manière offensive contre Bettel a également rassuré le DP. Paulette Lenert n’a pas fixé de « lignes rouges » pour les négociations de coalition, alors qu’en 2018, sous la houlette du candidat de tête Etienne Schneider, celles-ci portaient sur le maintien de l’indexation et des prestations de retraite, ainsi que sur une augmentation de cent euros nets du salaire minimum. La réduction du temps de travail ne devait faire l’objet que d’une expérimentation. Avec Paulette Lenert comme tête de liste, le LSAP, à l’instar du CSV, était prêt à « tout » pour faire partie du prochain gouvernement, mais il ne l’a pas dit haut et fort et espérait que « l’effet Lenert » mènerait même, dans le meilleur des cas, au poste de Premier ministre – pourquoi pas dans le cadre d’une coalition avec le CSV. Sur le plan politique, un rapprochement entre le CSV et le LSAP s’était déjà opéré en 2022, à l’approche du grand débat fiscal au Parlement. Et le CSV s’est longtemps abstenu de reprocher à la ministre de la Santé du LSAP, devenue extrêmement populaire, son maigre bilan politique, mis à part la gestion de la crise du Covid. Ce n’est que cette année qu’il a ressorti le slogan polémique de « l’économie planifiée socialiste ». Lenert a si bien encaissé la critique qu’elle a encore assuré au CSV lundi soir que son parti restait « ouvert au dialogue » pour une coalition noir-rouge.

Le fait que le LSAP se retrouve dans l’opposition après deux décennies au pouvoir est, d’un point de vue mathématique, dû à un coup de malchance lors de la répartition des sièges restants. Cela mis à part, c’était probablement une erreur stratégique de faire se présenter Paulette aux élections nationales dans la circonscription de l’Est plutôt qu’au Centre. Le fait que le LSAP ait obtenu dans l’Est 17,29 % des voix, un résultat proche de celui de 1999 (17,99 %), ne sera qu’une note de bas de page dans l’histoire électorale : un deuxième siège dans l’Est a été perdu au profit de l’ADR sous forme de siège résiduel. En revanche, une candidature de Lenert dans le centre n’aurait peut-être fait que réduire les chances électorales d’autres candidat·e·s du LSAP, mais elle aurait certainement pu renforcer la position du LSAP face à Xavier Bettel et Luc Frieden. Or, la direction du LSAP n’a manifestement pas souhaité provoquer ainsi les deux autres partenaires de coalition potentiels. Le résultat du LSAP dans la circonscription sud est remarquable : son nombre de mandats dans le sud est resté inchangé par rapport à 2018, à six. Il a gagné 2,3 points de pourcentage en termes de voix. Mais alors qu’en 2018, il n’était le parti le plus voté qu’à Dudelange et à Rumelange, il a également réussi cet exploit dimanche à Differdange, Sassenheim, Pétange, Schifflingen et Steinfort. À l’échelle locale, le LSAP a regagné plus de terrain face au CSV que le DP. Ce dernier est arrivé en tête dimanche à Echternach, Fels, Mondorf, Schieren et Schüttringen. C’est une commune de plus qu’en 2018, mais à l’époque, outre Mondorf, il occupait également la première place dans la capitale, à Bartringen et à Strassen. Dimanche, ces places sont toutes revenues au CSV.

Si, dimanche, le LSAP a surtout été élu en tant que parti ouvrier (voir également l’analyse en p. 8) et a recueilli le plus grand nombre de suffrages dans les villes traditionnellement ouvrières, l’effondrement des Verts a été généralisé. Et ce recul a été spectaculaire : alors qu’en 2018, grâce à un gain de deux sièges qui leur avait permis d’atteindre neuf mandats et de former une coalition de second rang sans le CSV, ils ont cette fois perdu leur statut de groupe parlementaire et sont revenus à leur niveau de 1989 avec quatre sièges. Leurs ministres, Henri Kox et Claude Turmes, n’ont pas été élus au Parlement, respectivement dans l’Est et dans le Nord. Les Verts ont perdu dans toutes les communes. Si, selon la règle empirique, ils disposent d’un électorat fidèle de 10 %, qui a peut-être augmenté pour atteindre 15 %, cela signifie que dimanche, même leurs électeurs fidèles leur ont tourné le dos : Ce n’est que dans la capitale, à Schüttringen et à Walferdange que Déi Gréng ont obtenu plus de 13 % des voix. Parmi les grandes communes, leur score n’a dépassé les 10 % que dans la périphérie de la capitale, ainsi qu’à Betzdorf et à Mersch. En revanche, à Rumelange, leur score s’est effondré, passant de 10,8 % lors des élections de 2018 à 3,97 % aujourd’hui, et à Differdange, il est passé de 17,91 % à 4,4 %. Les raisons possibles de ce désastre sont multiples (p. 9).

Parmi les petits partis, « déi Lénk » a réussi à conserver ses deux sièges à la Chambre (un dans le centre et un dans le sud) lors du scrutin de dimanche. Parmi les partis anti-establishment, seuls les Pirates ont réussi à gagner un siège (dans le nord). Le sondage « Sonndesfro » réalisé par Ilres leur avait prédit six à sept sièges à partir de l’automne 2021. C’est l’ADR qui a capté la majeure partie du potentiel de protestation : aucun autre parti n’a obtenu une part aussi élevée de voix de liste, avec 79,79 % à l’échelle nationale ; quatre de ses électeurs sur cinq ont voté pour l’ADR par principe, pour ainsi dire (p. 10). C’est ainsi que les statistiques lui attribuaient, tôt dans la soirée du dimanche électoral, alors que seules les voix de liste avaient été publiées, sept sièges à la Chambre. Au final, grâce à un siège résiduel dans l’Est, elle a retrouvé le statut de groupe parlementaire qu’elle avait perdu en 2006 suite au départ du député Aly Jaerling. Dimanche, l’ADR a progressé de 0,99 % en termes de voix. Ce qui, tout comme le résultat du CSV, ne traduit pas un glissement vers la droite dans la société. Toutefois, le rapport de forces au Parlement en termes de sièges a réduit la gauche politique – si l’on inclut le LSAP, déi Lénk et les Verts – à 17 sièges sur 60. La suite des événements dépendra de la nouvelle coalition gouvernementale. Au sein de celle-ci, le DP est en tout cas moins bien représenté que dans le gouvernement Juncker-Polfer de 1999 à 2004. À l’époque, le CSV détenait 19 sièges, contre 15 pour le DP.