La joie était immense chez les socialistes d’Esch lorsque, à 22 h 10, le dernier des 38 bureaux de vote a publié le décompte des voix et qu’après un coude-à-coude qui avait duré des heures, il est apparu clairement que le LSAP était à nouveau la première force politique de la métropole de la Minette. C’est Liz Braz, élue en deuxième position, qui s’en est aperçue la première, car elle actualisait presque toutes les secondes l’application RTL affichant les résultats électoraux sur son smartphone. Elle sautait et criait de joie, puis s’est jetée au cou de son chef de file, Steve Faltz. Ensuite, les autres candidats et candidates, ainsi que les nombreux membres et sympathisants qui s’étaient rassemblés devant le Café Le Pirate à Lallingen, se sont également embrassés. Ils s’exclamaient « oh, wéi gäil » et entonnaient des chants : « On a gagné », « ici c’est Esch » et « ici c’est Steve » résonnaient dans les rues de ce grand quartier que le LSAP avait perdu au profit du CSV en 2017 et qu’il tenait absolument à reconquérir avec Steve Faltz, originaire de Lallingen. La ministre de l’Intérieur, Taina Bofferding, a évoqué une revanche tant attendue, et le chef de file a déclaré aux journalistes qu’il appartenait désormais au LSAP de former une coalition. Certains de ses collègues du parti voyaient déjà en lui « le nouveau maire d’Esch ».
Quelques minutes plus tard, Steve Faltz et son conseiller politique Marc Limpach, président de la Fondation Robert Krieps, ont quitté la foule pour se retirer dans un coin tranquille. La Dauphine Liz Braz les a également rejoints. Ils ont appelé Meris Sehovic, des Verts, et Daliah Scholl, du DP, pour discuter avec eux d’une « coalition progressiste », telle que Faltz l’avait promise à ses électeurs ces dernières semaines. Mais à ce moment-là, ces deux-là étaient déjà à la mairie d’Esch avec le maire Georges Mischo, du CSV, pour discuter de la poursuite de leur coalition tripartite.
Au sein du DP d’Escher, réuni au restaurant K116 de la Kulturfabrik, l’ambiance n’était pas à la fête à ce moment-là, malgré de légers gains. Le président des Jeunes démocrates, Michael Agostini, qui n’avait obtenu que la sixième place sur la liste de l’Escher DP, a analysé les résultats dans d’autres communes, et Jean-Marc Assa, qui n’a obtenu que la cinquième place malgré une campagne électorale engagée, s’est également montré déçu de son résultat personnel. D’autres membres se demandaient si Pim Knaff allait devenir le prochain ministre de la Culture.
Alors que les chrétiens-sociaux faisaient la fête dans une ambiance feutrée dans leur repaire habituel, l’élégante vinothèque Drupi’s (qui appartient au mari de leur candidate Annick Thil), la ministre de l’Environnement, Joëlle Welfring, était assise vers 22 h 45 avec des candidats et candidates sur la terrasse du restaurant Chiche, géré par des réfugiés, situé dans la rue de l’Alzette, où les Verts ont passé la soirée électorale autour de falafels, de houmous et de baba ghanoush. L’ambiance était morose : depuis 1999, les Verts n’étaient plus jamais descendus en dessous des 10 % à Esch, et ils semblaient presque un peu gênés que leurs deux premières élues, Meris Sehovic et Mandy Ragni, soient justement en réunion avec le CSV et le DP à la mairie, où le maire du CSV, Georges Mischo, allait annoncer peu après devant les caméras de RTL que les trois partis entameraient des discussions exploratoires.
Mischo n’a pas été impressionné par la victoire électorale du LSAP. Certes, son parti a perdu 1,3 % des suffrages, tandis que le LSAP en a gagné 1,7 %, mais l’avance des socialistes n’est que de 0,04 %, le nombre de sièges restant inchangé. Il faut notamment noter que Mischo a obtenu au total 463 voix de plus que Faltz et que le CSV a recueilli 2 033 voix de liste de plus que le LSAP, lequel a quant à lui obtenu 2 069 voix individuelles de plus que le CSV. On ne peut parler d’une victoire électorale incontestable des socialistes que dans une certaine mesure ; ils se sont simplement stabilisés au niveau auquel ils étaient tombés en 2017, lorsqu’ils avaient perdu 10,62 % des voix et trois sièges.
Le faiseur de rois : Dans un communiqué publié lundi, le LSAP s’est dit déçu qu’aucun des autres partis n’ait décroché le téléphone pour s’entretenir avec lui. On aurait notamment attendu autre chose de la part des Verts, puis que le coprésident du parti, Meris Sehovic, qui aime se présenter publiquement comme un Vert de gauche et qui n’a devancé que de justesse l’ancienne assesseure Mandy Ragni pour la première place, avait exprimé avant les élections sa préférence pour une alliance avec le LSAP et Déi Lénk. Cependant, comme les Verts ont perdu dimanche leur troisième siège et la Gauche son deuxième, tandis que le LSAP a manqué de peu le septième siège, cela ne suffit pas pour former une majorité rouge-verte-rouge.
Cette année, c’est clairement le DP qui tient les rênes du pouvoir : tout comme le LSAP, il a progressé de 1,7 % et atteint désormais 10,85 %. Après 1999 (10,98 %), c’est le deuxième meilleur résultat que les libéraux aient jamais obtenu à Esch. Son assesseur, Pim Knaff, avait toutefois déjà déclaré avant les élections qu’il préférerait la poursuite de l’alliance avec le CSV et les Verts à une coalition « Gambia ». En conséquence, le DP exclut toute discussion exploratoire avec le LSAP, même après les élections, principalement pour des raisons personnelles : de 2000 à 2017, Knaff a siégé dans l’opposition aux côtés du CSV ; le changement politique intervenu il y a six ans a constitué avant tout pour lui-même un triomphe historique.
La seule alternative permettant au LSAP de revenir au pouvoir serait de former une « grande » coalition avec le CSV. Étant donné que le LSAP recueille certes un pourcentage de voix plus élevé, mais que Mischo devance Faltz en termes de voix personnelles, un conflit concernant le poste de maire serait très probable. En 1999, alors que le CSV (29,66 %) et le LSAP (29,25 %) étaient au coude à coude, un tel conflit entre François Schaack (LSAP) et Ady Jung (CSV) avait conduit à la tenue de nouvelles élections. De plus, les positions des deux principaux partis se sont tellement durcies au cours des six dernières années qu’une collaboration serait difficilement envisageable.
En réalité, ce n’est pas la CSV d’Esch qui est responsable du fait que le LSAP devra probablement passer six années supplémentaires dans l’opposition, mais bien les électeurs et électrices. Ils se sont clairement prononcés contre une coalition de gauche en affaiblissant tant les Verts que Déi Lénk (ainsi que le KPL, qui n’occupe plus de siège depuis 2017). Les deux sièges sont revenus à l’ADR, parti d’extrême droite, et aux Pirates, parti populiste, qui ont respectivement progressé de 2,3 % et 3,6 %. En réalité, aucun des deux n’a vraiment fait campagne à Esch. Ils tenaient certes régulièrement des stands dans l’Alzettestraße, mais les Pirates, en particulier, donnaient l’impression de camper là-bas plutôt que de chercher à dialoguer avec les électeurs et électrices. Le fait que les deux partis siègent désormais au conseil municipal d’Esch (une première pour les Pirates) s’explique sans doute avant tout par des raisons de politique nationale.
Le LSAP d’Esch n’a en réalité pas de quoi se plaindre. Ni ses adversaires politiques, ni la plupart de ses sympathisants ne l’auraient cru capable de défendre ses six sièges avec une équipe jeune et en grande partie inexpérimentée. Il est remarquable que deux jeunes femmes, Liz Braz et Enesa Agovic, qui n’avaient jusqu’à présent aucun mandat politique, fassent leur entrée au conseil communal. Liz Braz, fille de l’ancien vice-Premier ministre vert Felix Braz, a obtenu le troisième plus grand nombre de voix à Esch, derrière Mischo et Faltz. Le résultat de la professeure d’allemand Enesa Agovic est peut-être encore plus impressionnant : sans parent célèbre ni passé de sportive, elle a obtenu le cinquième meilleur score (devant même le conseiller municipal du CSV André Zwally) à Esch. Certes, à Esch, de nombreux candidat·e·s dont les familles sont arrivées au Luxembourg pendant les guerres de Yougoslavie ont obtenu de bons résultats : Meris Sehovic est arrivé en tête chez les Verts, Aldin Avdic (LSAP), Dejvid Ramdedovic (CSV) et Amela Skenderovic (DP) ont manqué d’un cheveu leur entrée au conseil communal. Le succès d’Enesa Agovic ne peut toutefois pas s’expliquer uniquement par le soutien de cette communauté. Tant Agovic que Braz devraient, aux côtés de l’ancien joueur international de handball Sascha Pulli (qui s’était déjà présenté aux élections législatives de 2018 et qui occupait dimanche la quatrième place sur la liste du LSAP), être des candidates sérieuses pour figurer sur une liste en vue des élections législatives d’octobre. En revanche, le scrutin s’est avéré décevant pour l’ancien chef de l’opposition du LSAP, Stéphane Biwer, ainsi que pour les conseillers municipaux Joëlle Pizzaferri, Nelly Fratoni et Mike Hansen. Parmi les membres (encore) en fonction du conseil municipal, seuls Ben Funck et Jean Tonnar ont réussi à se faire réélire.
Au sein du CSV, une seule femme, Joy Weyrich, a été élue au premier tour ; les conseillers communaux Catarina Simoes et Jacques Muller n’ont pas été réélus. Les cinq premières places de la liste du CSV sont toutefois occupées par des hommes qui siègent déjà au conseil des échevins et au conseil communal. Chez les Verts et au sein du DP également, deux hommes, Meris Sehovic et Pim Knaff, ont été élus pour la première fois, de sorte que le prochain conseil des échevins sera probablement à nouveau composé exclusivement d’hommes. Au cours de la législature précédente, Mandy Ragni était la seule femme au conseil des échevins ; en 2019, elle a cédé son mandat partagé à Christian Weis, du CSV. Tout comme Daliah Scholl (DP), elle représentera son parti au conseil communal. Du côté de la Gauche, l’ancien député Marc Baum a réussi à s’imposer face aux deux co-têtes de liste. Dans deux ans, Line Wies devrait toutefois le remplacer au conseil communal dans le cadre de la rotation. L’autre tête de liste de la gauche, Samuel Baum, s’est montré dimanche très déçu de la perte de son siège ainsi que de son résultat personnel.
Transition Hier, le CSV, le DP et les Verts ont conclu leurs discussions exploratoires et souhaitent entamer les négociations de coalition la semaine prochaine. Celles-ci ne devraient pas être faciles, en particulier pour les Verts, qui se trouvent dans une position de départ plus faible qu’en 2017 en raison de la perte de sièges. Leur promesse électorale de faire d’Esch la « Capitale de la Transition » aurait sans doute été plus facile à tenir avec la gauche écosocialiste et le LSAP qu’avec le DP et le CSV. Il y a à peine deux semaines, l’adjoint à la culture Knaff avait décrété l’exclusion d’un projet de Cell du centre culturel Bâtiment 4. Cell compte, aux côtés de Transition Minett, parmi les principaux acteurs de la transition écologique à Esch. Si Meris Sehovic, Mandy Ragni et le président de section Andy Bausch parviennent à convaincre les délégations de Pim Knaff et Georges Mischo d’équiper tous les bâtiments publics d’installations photovoltaïques et de pompes à chaleur, ils devront faire des concessions dans d’autres domaines tels que la sécurité, la construction de logements, la culture et la protection de l’environnement. Sehovic, qui aurait souhaité faire une meilleure entrée en matière dans sa ville d’adoption d’Esch, devra être jugé à l’aune des ambitions qu’il avait exprimées avant les élections. Celles-ci devraient en tout cas être plus élevées que celles de son prédécesseur, Martin Kox, qui avait certes réussi à décrocher un troisième siège (résiduel) en 2017 avec une progression de seulement 1 %, mais qui a été sanctionné sans équivoque dimanche par les électeurs et électrices, qui ont divisé par deux son score personnel.
Avant les élections, Sehovic avait posé comme condition à la formation d’une coalition l’obtention du portefeuille de la mobilité, que les Verts, après 23 ans de présence au sein du Conseil des échevins, avaient dû céder d’abord au LSAP en 2011, puis au CSV en 2017, suite au retrait de Felix Braz de la vie politique locale. S’ils ne parvenaient pas cette fois encore à le récupérer et qu’ils concluaient malgré tout une alliance avec le CSV et le DP, ils perdraient alors le peu de crédibilité qui leur reste – l’extension à grande échelle du réseau de pistes cyclables et des transports publics ayant pourtant constitué leur principal thème de campagne. Le DP avait fait campagne en promettant le stationnement gratuit de courte durée, tandis que le CSV avait même annoncé que les « Escher Leit » pourraient désormais stationner gratuitement pendant une heure dans d’autres quartiers grâce à une vignette de stationnement. Avant les élections, les Verts s’étaient moqués de cette revendication du CSV, qui incite à utiliser la voiture pour les trajets courts. À présent, en tant que partenaires de coalition, ils pourraient bien devoir la mettre en œuvre eux-mêmes.