Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Environnement 8 min de lecture

All the lonely people

La solitude au Luxembourg n'est pas un sujet d'actualité depuis le début de la pandémie. On en parle sur des plateformes sociales comme Reddit, et elle joue également un rôle dans l'urbanisme.

Article paru dans Édition septembre 2021
Partager l'article sur

Le groupe r/Luxembourg compte environ 16 800 membres sur Reddit, un agrégateur d’actualités sociales. Il y a un an, la publication d’un membre a fait sensation. La question : « Y a-t-il quelqu’un d’autre qui souffre de solitude ? »

Ce message a suscité 51 commentaires. Selon l’internaute, les Luxembourgeois se replient sur leurs propres milieux. Il est difficile de nouer des liens. Dans son message, il écrit : « Si tu es un parfait inconnu et que tu n’es pas justement capable d’être le plus grand papillon social qui soit, sans la moindre faille dans tes compétences sociales, (…), alors tu auras du mal. »

Les possibilités de vie sociale sont différentes dans la capitale et à Esch-sur-Alzette par rapport au reste du pays, selon un commentaire publié par la suite. Cela dépend également de la nationalité des personnes avec lesquelles on se lie d’amitié, poursuit-on. En effet, « les Luxembourgeois vont dans leurs endroits à eux, les étrangers dans les autres ». Sinon, il ne resterait plus que des groupes d’expatriés, axés sur des activités sportives ou des loisirs.

Pendant la pandémie, l’Université du Luxembourg a mené une étude sur l’isolement social. Début mai 2020, une équipe de chercheurs dirigée par les professeurs Claus Vögele et Conchita d’Ambrosio a interrogé des personnes sur les conséquences des mesures de confinement et sur leur état de santé. Les résultats ont été intégrés dans le premier rapport « Come-Here ».

Dans le cadre de cette étude internationale, des participants et participantes d’Allemagne, de France, d’Italie, d’Espagne, de Suède et du Luxembourg ont été interrogés. En comparaison, ce sont les participants et participantes d’Italie et du Luxembourg qui ont le plus souffert de solitude. Cependant, alors qu’en Italie, le soutien social est perçu comme le plus faible, c’est au Luxembourg que l’accompagnement social est jugé le plus élevé. Un paradoxe, car le rapport constate qu’au Luxembourg, malgré un réseau social solide, une personne « peut se sentir seule ».

Le professeur Vögele a répondu par écrit à la région à la question de savoir si la pandémie avait eu une incidence sur la vie de quartier et la participation locale. L’équipe de chercheurs n’a certes pas inclus de question sur la vie de quartier dans l’enquête, mais elle a demandé aux participants s’ils s’inquiétaient pour leurs voisins (« worry about neighbours »). En avril-mai 2021, 51,7 % des personnes interrogées ont déclaré ne « jamais » s’inquiéter pour leurs voisins. Les voisins ne leur venaient « presque jamais » à l’esprit pour 27,8 % d’entre elles, et « seulement parfois » pour 16,3 %. Seuls 2,2 % se faisaient « assez souvent » ou « très souvent » du souci pour leurs voisins. Ces résultats sont restés stables depuis avril 2020, avec des variations minimes.

La discussion sur Reddit a également porté sur le voisinage. Un autre utilisateur raconte que deux de ses amis ont récemment emménagé en Suisse et qu’ils se sont déjà liés d’amitié avec la plupart de leurs voisins, qu’ils font des activités ensemble et qu’ils s’entraident. L’utilisateur de Reddit et ses voisins, en revanche, se contentent parfois d’un simple « Moien ». Mais à quoi cela tient-il ?

Selon l’architecte Tom Leufen, le phénomène d’isolement est lié à la forte proportion d’expatriés et de frontaliers au Luxembourg. Dans le Grand-Duché, les collègues de travail ne vivent souvent pas au même endroit. Une fois leur journée de travail terminée, beaucoup repartent immédiatement chez eux, de l’autre côté de la frontière. Pour reprendre librement les paroles de la chanson « Big City Life » du duo Mattafix, sortie en 2005, où l’on peut entendre : « Soon our work is done / All of us one by one / (…)/ Don’t you ever get lonely / from time to time ? »

Selon Leufen, il manque des espaces publics qui ne soient pas liés à des fins commerciales et qui offrent ainsi un cadre propice aux rencontres et aux échanges. De même, le milieu étudiant ne contribue pas à façonner la vie urbaine de la même manière que c’est le cas, par exemple, dans les villes universitaires allemandes. En conséquence, il existerait différentes communautés qui fonctionnent certes chacune de leur côté, mais sans se recouper. Leufen estime que de nombreux problèmes pourraient être résolus si les personnes qui travaillent au Luxembourg y habitaient également.

En 2020, Noreena Hertz a publié son best-seller international *The Lonely Century*, sous le sous-titre « A Call to Reconnect ». Noreena Hertz est économiste et professeure honoraire à l’Institute for Global Prosperity de l’University College London. Pour elle, la solitude est bien plus qu’un simple manque d’affection et d’intimité. La solitude ne se limite donc pas à un manque d’attention de la part de la famille, des voisins, du cercle d’amis ou des collègues de travail. Au contraire, les individus se sentent coupés de leurs concitoyens, de leurs employeurs, de leurs représentants élus ou de l’État. Un sentiment d’être séparé des sphères de la vie publique, voire de soi-même.

La solitude devient ainsi un enjeu de santé publique : elle « touche au plus profond », comme l’explique Hertz dans le chapitre intitulé « Loneliness Kills ». L’isolement augmente d’environ 30 % le risque de décès prématuré. Parallèlement, les personnes seules sont exposées à un risque accru de maladie coronarienne (29 %), d’accident vasculaire cérébral (32 %) ou de démence (64 %).

Hertz définit donc la solitude comme « à la fois un état intérieur et un état existentiel – personnel, sociétal, économique et politique ». La Covid, l’évolution démographique, l’urbanisation et les bouleversements technologiques comptent parmi les facteurs qui alimentent la solitude. Se sentir coupé de la communauté en fait tout autant partie que le fait de se considérer comme invisible et sans voix. Il s’agit également du besoin de disposer d’une capacité d’action et de pouvoir participer à la construction du monde, selon Hertz.

Pour Winfried Heidrich, président de l’association à but non lucratif « eis Stad », cette tendance à l’isolement est également liée à la participation citoyenne et au modèle social luxembourgeois. Selon le site web d’eis Stad, l’initiative citoyenne « Areler Stroos » de 2019 a été le précurseur de l’association actuelle, qui milite « en faveur de logements abordables et durables sur le site du Stade Josy Barthel ». Elle s’engage en outre « en faveur de formes de participation citoyenne institutionnalisées dans la ville de Luxembourg ».

Selon Heidrich, un débat de société s’impose sur la manière dont nous voulons vivre ensemble. Il faudrait de nouvelles formes de participation et une accessibilité pour les citoyennes et citoyens. Dans le meilleur des cas, une participation institutionnalisée, comme c’est le cas avec l’Office de la participation citoyenne de la ville de Wurtzbourg. À Luxembourg, la participation publique reste jusqu’à présent aléatoire, informelle et sans engagement. De plus, de nombreux réseaux citoyens ont été victimes de la pandémie de coronavirus, selon Heidrich.

Dès 2017, la durée moyenne minimale de séjour à Luxembourg-Ville était de 6,3 ans, soit 10 ans de moins qu’en 2007 (d’Land, 05/05/2017). Pour de nombreux jeunes actifs et stagiaires, le Grand-Duché n’est qu’une étape. Face à ce manège centrifuge de l’emploi, Heidrich se demande comment favoriser l’esprit de voisinage et de solidarité. Il faudrait garder à l’esprit les forces centrifuges qui sous-tendent le modèle de société luxembourgeois, axé sur l’économie, et qui poussent le pays à se désagréger. Sinon, « le développement urbain se ferait sous le signe des “allers et retours” ».

Lundi dernier, le ministère de l’Énergie et de l’Aménagement du territoire, l’OAI et la Cellule nationale d’information pour la politique urbaine (CIPU) ont organisé la conférence intitulée « La vie urbaine post-Covid ». La conférence était axée sur « la vie en communauté dans les quartiers et dans l’espace public » ainsi que sur « la revitalisation des centres-villes ». Outre la participation citoyenne et la désertification des centres-villes, le thème de l’isolement a également été abordé.

Dans son discours d’ouverture, le ministre vert Claude Turmes fait le point sur la situation actuelle. Il est clair que la Covid a bouleversé nos habitudes et laissé des traces. L’isolement était déjà un sujet de préoccupation avant l’apparition du virus, mais depuis la Covid, il est d’autant plus « au centre des préoccupations ». L’espace public doit lui aussi tenir compte de cette tendance.

Selon Turmes, l’être humain est « un animal sociable » et a besoin de vivre en société. Peut-être s’agit-il là d’un clin d’œil à la notion d’Aristote de « zoon politikon », l’être politique. Pour définir la solitude, Hertz s’inspire notamment de la penseuse Hannah Arendt, qui a été apatride pendant un certain temps. Les sentiments d’impuissance et de marginalisation constituent pour toutes deux des éléments essentiels de la solitude.

Dans son ouvrage *Les hommes en temps de ténèbres*, publié en 1968, Arendt aborde également Aristote et sa conception de l’amitié. Si l’on conçoit l’amitié, comme c’est couramment le cas aujourd’hui, comme un simple « phénomène d’intimité », elle perd alors toute sa signification politique. Pour le philosophe grec, l’amitié entre citoyens était bien plus que l’absence de conflits ; elle constituait « l’un des besoins fondamentaux d’une communauté saine ». Au fond, pour les Grecs de l’Antiquité, l’amitié était un dialogue. Ils estimaient « que c’est le dialogue permanent qui unit les citoyens au sein d’une cité ».