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Environnement 13 min de lecture

Coût-bénéfice

Trois ans après la présentation du projet de reconversion, un bras de fer s'engage sur la friche d'Esch-Schifflingen autour de la préservation des bâtiments du patrimoine industriel. Or, après les expériences traumatisantes de Belval, l'État et ArcelorMittal avaient justement souhaité éviter cette situation en adoptant une approche participative.

Article paru dans Édition février 2022
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Cathédrales d’acier : afin de redéfinir le développement urbain du site industriel de Belval, désaffecté en 1997, l’État et la société Agora, nouvellement créée par ce dernier et Arbed, avaient lancé un concours international. Le lauréat devait initialement être annoncé en décembre 2001, mais aucun des urbanistes n’a pu satisfaire pleinement aux exigences élevées en matière d’aménagement du territoire formulées par le ministre de l’Intérieur Michel Wolter (CSV) et le propriétaire du terrain, Arbed. C’est pourquoi trois cabinets ont été retenus afin de retravailler leurs projets. Le 8 février 2002, c’est finalement le plan directeur conçu par le cabinet Jo Coenen & Co. de Maastricht a finalement été retenu par le jury, car il tenait le mieux compte du caractère unique du projet, de sa mise en œuvre en plusieurs phases, de la planification des transports en accordant une attention particulière aux transports en commun, ainsi que de la viabilité financière du projet.

Six ans plus tard, l’architecte Rolo Fütterer, du cabinet Jo Coenen & Co., s’est dit consterné, dans une interview accordée au Tageblatt, de la manière dont Agora et le Fonds Belval – créé par l’État pour gérer ses biens immobiliers – traitaient ces « cathédrales d’acier ». Il faisait référence aux hauts fourneaux A et B, classés monuments historiques, dont la « terrasse » devait en réalité être en grande partie préservée. C’est d’ailleurs ce que prévoyait le plan directeur de Fütterer. Malgré cela, des éléments porteurs tels que ce qu’on appelle l’« autoroute » ont été démolis de manière arbitraire au fil des ans, soit parce qu’ils ne s’inscrivaient soi-disant plus dans le concept, soit parce que leur conservation coûtait trop cher à l’État et à Arcelor-Mittal. Fütterer lui-même ne parvenait pas à expliquer exactement comment cela avait pu se produire. Cette destruction n’a pas eu de conséquences juridiques, mais elle a nui à la réputation de Belval. Depuis quelques années, Agora et le Fonds Belval investissent donc beaucoup d’argent dans le marketing afin de transformer a posteriori cette ville satellite située entre Esch et Beles en une réussite exemplaire.

La sensibilisation du public à la culture industrielle s’est accrue au cours des 20 dernières années. En 2019, les représentants de plusieurs initiatives individuelles se sont regroupés et ont fondé une association à but non lucratif visant à créer un Centre national de la culture industrielle (CNCI). Parmi les membres les plus en vue de son conseil d’administration figurent sans doute l’ancien député des Verts Robert Garcia, l’historien Denis Scuto et la présidente de la Commission de l’Unesco, Simone Beck. Après un long bras de fer avec les pouvoirs publics, le CNCI a réussi à sauver provisoirement la salle des soufflantes de Belval de la démolition. Sur la friche de Dudelange et sur la Lentille Terre Rouge à Esch-sur-Alzette, plusieurs bâtiments industriels ont également été classés monuments historiques. Le CNCI n’a certes pas réussi à imposer la préservation intégrale des mines monumentales de Kees, mais il en reste tout de même la structure aux allures futuristes, que l’entrepreneur Eric Lux compte intégrer dans son nouveau quartier.

Afin d’éviter que ne surgissent des conflits similaires à ceux survenus à Belval, l’État et ArcelorMittal ont opté pour une approche participative lors de la reconversion de la friche industrielle d’Esch-Schifflingen, d’une superficie de 61 hectares, en mars 2019. Les citoyennes des deux communes voisines du sud ont été encouragées à participer au processus d’aménagement du nouveau quartier de l’Alzette. Cette approche a été globalement bien accueillie et même les défenseurs du patrimoine étaient convaincus que les erreurs commises à Belval ne seraient pas répétées. Dès le début, les responsables d’Agora et le ministre vert de l’Aménagement du territoire, Claude Turmes, ont souligné que les installations et bâtiments historiques devaient être intégrés au nouveau quartier afin de préserver l’identité de l’ancien site industriel. Le projet du cabinet danois Cobe, qui avait remporté il y a trois ans le concours pour la réalisation urbanistique, prévoyait également la préservation et la reconversion de nombreuses installations industrielles.

Prévention : Afin de prendre tout de même ses précautions à temps, le CNCI a transmis il y a deux ans à la Service de la protection des monuments historiques (SSMN) une liste des édifices qu’il juge dignes d’être protégés. Le 20 septembre 2021, la ministre verte de la Culture, Sam Tanson, a adressé au maire CSV d’Esch, Georges Mischo, un courrier auquel était jointe une expertise détaillée de la Commission de protection des monuments historiques (Cosimo). La ministre y propose de classer 26 bâtiments et sites au titre de monuments nationaux.

Suite à cela, la ville d’Esch, en collaboration avec Agora et la commune de Schifflingen, a commandé une contre-expertise auprès du cabinet Zeyen+Baumann (Z+B). Ce bureau d’études a notamment examiné dans quelle mesure la préservation des bâtiments du patrimoine industriel pourrait restreindre la surface constructible et dans quelle proportion cela pourrait entraîner une augmentation des coûts. L’expertise de Z+B conclut que huit des 26 ouvrages identifiés par Cosimo comme méritant d’être conservés ne sont pas compatibles avec la mise en œuvre pratique du plan directeur, et que quatre d’entre eux compromettraient même sa réalisation. Parmi ces huit bâtiments figurent la conduite de gaz, le bassin de décantation, le poste d’aiguillage, les vestiges spectaculaires de l’installation de mélange, les halls 7 à 10 du laminoir, le bâtiment administratif et le laboratoire du laminoir, l’entrepôt central et le portail d’entrée d’Esch-Neudorf. Le 10 décembre, les conseils communaux d’Esch et de Schifflingen ont adopté les recommandations de Z+B grâce aux voix des partis majoritaires. À Schifflingen, le CSV gouverne avec les Verts, tandis qu’à Esch, le CSV et les Verts forment une coalition tripartite avec le DP.

Le CNCI a particulièrement du mal à accepter les décisions du conseil municipal d’Escher, car plus de 90 % des friches et sept des huit installations jugées non dignes d’être conservées par Z+B se trouvent sur le territoire d’Escher. Ainsi, la Cosimo avait classé le portail d’entrée situé à Escher Neudorf comme « méritant une protection au niveau national », mais Z+B avait estimé que sa conservation ferait obstacle à la construction de la ligne de bus à haut niveau de service (BHNS) qui doit traverser le site à partir de 2028. Dans le plan directeur actuel (voir photo), mis à jour à l’automne 2021, le portail d’Esch n’apparaît déjà plus.

L’immeuble de bureaux et le laboratoire du laminoir, où Cobe souhaitait aménager une crèche ou une bibliothèque, et que Cosimo recommandait de protéger en tant que « témoins importants de l’histoire industrielle », sont attenants à un hangar qui doit être démoli. Selon Z+B, la démolition risquerait d’entraîner l’effondrement de l’immeuble de bureaux et du laboratoire ; il faudrait donc les mettre en sécurité au préalable, ce qui pourrait toutefois s’avérer très coûteux. Z+B identifie un problème similaire concernant l’entrepôt central et le mur de soutènement, dans lesquels Cobe souhaitait installer de petites boutiques et des ateliers. Selon le plan directeur, un nouveau bâtiment doit être construit sur ces installations historiques. Il n’est pas certain que les anciens murs puissent résister à la pression de ce bâtiment ; c’est pourquoi des analyses de stabilité et de statique devraient d’abord être réalisées avant de pouvoir les classer, estiment Z+B. Contrairement au cas de l’entrepôt central, Z+B et le conseil municipal se sont certes prononcés en faveur de la classification du mur de soutènement, mais une grande partie de celui-ci devrait être démolie.

Jacques Maas, membre du comité directeur du CNCI, témoin de l’époque, ne comprend pas, lors d’un entretien avec le Land, l’attitude qu’il juge imprudente à l’égard du patrimoine bâti historique. En réalité, Z+B aurait dû, pour le Laboratorium et le magasin central, non seulement formuler des hypothèses, mais aussi réaliser des essais techniques d’ingénierie avant de rendre un avis sur la statique et la stabilité, explique l’historien, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de la fonderie de Metze, vieille aujourd’hui de 150 ans, qui est certes à l’arrêt depuis dix ans, mais qui est officiellement toujours en activité (Arcelor-Mittal prévoit de déposer cette année une demande de cessation d’activité). Maas ne comprend pas non plus pourquoi le conseil municipal d’Esch a suivi l’expertise de Z+B, fondée uniquement sur des analyses coûts-bénéfices, et s’est ainsi opposé à plusieurs recommandations de l’autorité chargée de la protection des monuments historiques, qui privilégie les critères historiques et culturels par rapport aux critères purement économiques et financiers.

Maas critique notamment les évaluations parfois arbitraires du bureau d’études. Dans leur rapport, Z+B avaient par exemple estimé que le poste d’aiguillage situé au nord-est de la friche ne devait pas être conservé, car il datait des années 1970 et n’occupait pas de fonction centrale dans l’aciérie. Cosimo avait toutefois recommandé de le classer monument historique national, car il s’agit d’un témoin important de la culture industrielle. La commune de Schifflingen avait certes suivi les conseils de Z+B, mais elle avait décidé en décembre de classer au niveau communal le poste d’aiguillage situé sur son territoire.

La ville d’Esch, quant à elle, n’a pas encore pris une telle initiative. Le conseil des échevins devrait se pencher jeudi prochain sur la question de savoir s’il souhaite ou non protéger certains bâtiments dans le PAG, a expliqué Daisy Wagner, urbaniste municipale, à la demande du journal Land. L’« échevin de la culture industrielle » officieux de la ville d’Esch, André Zwally (CSV), avait déjà fait valoir lors du conseil communal du 10 décembre que toutes les fonderies fonctionnaient plus ou moins de la même manière et qu’il suffisait donc, d’un point de vue pédagogique, de disposer d’un seul élément dans la région permettant d’expliquer aux jeunes générations le fonctionnement d’une aciérie. Pour montrer comment fonctionnait, par exemple, une tour de refroidissement, il n’était pas nécessaire d’en préserver six.

L’Agora s’exprime de manière plus directe. La préservation d’un bâtiment industriel n’a de sens que s’il est réaffecté à un usage nouveau et fonctionnel et s’il ne fait pas obstacle à la création de logements et d’écoles, explique son directeur administratif, Yves Biwer, dans un entretien accordé au journal *Der Land*. M. Biwer cite comme exemple les bassins de décantation que Cobe souhaitait utiliser comme cour de récréation pour l’école primaire et qui, selon Z+B, pourraient être intégrés dans un espace vert. Le bureau s’est néanmoins prononcé contre leur conservation, estimant qu’il fallait d’abord déterminer qui prendrait en charge les coûts liés à leur entretien. Agora pose également cette question pour d’autres installations. En fin de compte, ce sont les communes qui devront payer l’entretien, précise M. Biwer. Outre un lycée, le plan directeur actuel prévoit trois écoles primaires, deux pour la ville d’Esch et une pour la commune de Schifflingen.

Il semble que seuls le CNCI et le service des monuments historiques défendent l’idée selon laquelle les monuments ne génèrent pas seulement des coûts, mais remplissent également des fonctions culturelles, sociales et esthétiques. Des négociations sont actuellement en cours entre le SSMN et Arcelor-Mittal afin d’examiner quels ouvrages pourraient être intégrés dans le nouveau quartier, comme l’a confirmé au journal *Der Land* Patrick Sanavia, directeur du SSMN. À l’issue de cet « échange », la ministre de la Culture prendra sa décision. Si aucun accord ne devait être trouvé concernant certains bâtiments, elle pourrait être amenée à s’opposer aux idées plutôt pragmatiques et économiques de l’Agora, qui relève, du côté de l’État, de l’autorité du ministre vert de l’Aménagement du territoire, Claude Turmes.

Boîte noire Cet antagonisme s’explique sans doute aussi par le fait que la Société de développement Agora sàrl. et Cie n’appartient pas uniquement à l’État, mais pour moitié à Arcelor-Mittal. Le contrat conclu entre les deux partenaires en 2001 n’a jamais été rendu public (cf. d’Land du 12 avril 2019). Par ailleurs, Agora reste dans une large mesure une « boîte noire ». Depuis une dizaine d’années, la société réalise, grâce à la vente de terrains à des investisseurs immobiliers privés, des bénéfices élevés qui n’ont cessé d’augmenter. Alors qu’ils s’élevaient encore à 2,9 millions d’euros en 2014, ils atteignaient déjà 17 millions en 2018 et environ 22,5 millions d’euros en 2020. L’argent généré par Agora à Belval serait réinvesti dans la construction d’infrastructures dans le nouveau quartier de l’Alzette, qui seraient ensuite mises à la disposition du public, selon les déclarations officielles d’Agora. Seuls les tronçons destinés au tramway et au BHNS, ainsi que la voie cyclable express, seraient encore construits par l’administration des ponts et chaussées. Agora prendra également en charge la majeure partie de la dépollution des sols contaminés, dont Biwer estime le coût à un « montant de plusieurs dizaines de millions ». La présidente d’Agora, Marie-Josée Vidal, première conseillère d’État au ministère de l’Aménagement du territoire, a déclaré au Tageblatt en novembre 2020 que la marge bénéficiaire d’Agora s’élevait à 5 %.

Contrairement à Belval, le quartier de l’Alzette, conçu comme un quartier modèle sur le plan écologique, de l’économie circulaire et à faible circulation automobile, doit également offrir des logements abordables. Près d’un tiers de la surface brute totale de 400 000 mètres carrés destinée au logement devrait être réservé à des logements subventionnés. Afin de devenir elle-même un promoteur immobilier social et de pouvoir bénéficier des aides publiques à la construction de logements, Agora pourrait envisager de créer sa propre société (à but non lucratif), explique M. Biwer. Mais cette décision n’a pas encore été prise.

D’ici 2040 ou 2045, le quartier de l’Alzette devrait accueillir entre 8 000 et 10 000 habitants. Les travaux de construction devraient débuter en 2025 ; dès cette année, Esch et Schifflingen souhaitent procéder, dans le cadre de leur PAG, au reclassement des terrains en terrains à bâtir, tandis qu’Arcelor-Mittal prévoit de céder la friche à Agora. Dans un souci de participation citoyenne, le site est toutefois déjà animé. Dans le Bâtiment IV, la ville d’Esch, avec l’aide de l’Œuvre nationale de secours Grande-Duchesse Charlotte et l’autorisation d’Arcelor-Mittal, a accueilli les associations Hariko, CELL, ILL et Richtung22 ; dans l’atelier central, Ferro Forum met en place un centre de documentation sur l’histoire industrielle ; dans certaines parties du mur de soutènement, le collectif d’artistes Cueva travaille à une exposition qui ouvrira ses portes le 27 mars, et dans les halls du laminoir, les préparatifs battent leur plein pour les cinq Nuits de la Culture que la ville d’Esch souhaite organiser cette année. Dans le cadre d’Esch 2022, Agora prévoit d’aménager un passage sécurisé permettant aux visiteuses de traverser le site et de découvrir ses attractions. Au cours de cette année, Agora prévoit également d’organiser à nouveau des réunions publiques au cours desquelles les citoyennes pourront faire part de leurs idées concernant le développement futur du Quartier Alzette. Le conseil des échevins d’Esch s’était notamment offusqué du nom provisoire « Quartier Alzette ». C’est pourquoi les communes ont lancé à l’automne un concours public dans le cadre duquel les habitantes d’Esch et de Schifflingen pouvaient envoyer leurs propositions pour un nouveau nom du quartier. La date limite de participation était fixée au 30 novembre. Le premier prix est un scooter électrique.