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Environnement 10 min de lecture

Tapis toxique

Aujourd'hui, les maîtres-nageurs veillent à la sécurité des baigneurs et luttent contre les algues bleues

Article paru dans Édition août 2023
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Packs réfrigérants, trousse de premiers secours, tests Covid, ampoules de collyre. Le conteneur qui sert d’infirmerie aux maîtres-nageurs du Baggerweiher est équipé pour faire face à toutes les situations. Alors que Manon Sagramola, maître-nageuse, ouvre le réfrigérateur de l’infirmerie, les premiers cris de la journée retentissent dehors, dans le bassin pour enfants. La piscine en plein air du Baggerweiher, à Remerschen, a ouvert il y a à peine dix minutes ; pour l’instant, l’agitation reste modérée. Mais il fait chaud aujourd’hui. Au cours des prochaines heures, jusqu’à 400 enfants vont envahir le petit bassin, cette partie séparée du lac où l’eau atteint au maximum 90 centimètres de profondeur et se fond dans des berges sablonneuses peu profondes. Des maîtres-nageurs sont postés sur trois tours disposées tout autour afin de surveiller chaque recoin du bassin. Depuis trois ans, l’asbl Erliefnis Baggerweier gère une piscine en plein air dans la réserve naturelle située près de la Moselle à Remerschen – répondant ainsi à un besoin qui, parallèlement à la hausse des températures, ne cesse de croître depuis des années. La piscine en plein air peut accueillir jusqu’à 3 000 visiteurs simultanément. Les vagues de chaleur persistantes finissent par attirer même les plus paresseux vers l’eau, si bien que la piscine atteint régulièrement ses limites le week-end.

Manon Sagramola sort une grosse bouteille en plastique du réfrigérateur de l’infirmerie. De l’eau verte s’y agite, sur laquelle est collé un Post-it rose. La date, l’heure et le lieu exact du prélèvement y sont indiqués, accompagnés d’un petit dessin du lac tracé au stylo à bille bleu. Si le test rapide est positif, l’échantillon d’eau est envoyé à l’Institut luxembourgeois des sciences et technologies (LIST). Cet échantillon ne contenait pas d’algues bleues. On a eu de la chance.

Manon Sagramola et les maîtres-nageurs surveillent tout. Ils ont l’œil partout. Si quelqu’un se plaint de problèmes circulatoires à cause de la chaleur, se blesse en jouant ou repère du duvet vert à la surface de l’eau, ils sont immédiatement sur place. Mais cette saison, ils n’ont dû secourir que trois personnes dans l’eau. Manon Sagramola est la maître-nageuse. Elle dirige l’équipe des sauveteurs et forme elle-même la nouvelle génération. L’année prochaine, le sauveteur Tom Koch souhaite suivre la formation de maître-nageur. Une fois celle-ci terminée, il pourra diriger lui-même une piscine. Les perspectives professionnelles sont bonnes : les maîtres-nageurs diplômés sont très recherchés, explique Manon Sagramola. Depuis qu’elle a terminé sa formation il y a huit ans, le métier a évolué – tout comme la société, le pays et la planète. D’une part, les maîtres-nageurs doivent être de plus en plus vigilants, car moins d’enfants apprennent à nager correctement. « À cela s’ajoute, à partir d’un certain âge, une surestimation de ses capacités. Nous devons alors intervenir plus souvent », explique Manon Sagramola. Le risque augmente, les premiers secours sont plus fréquemment nécessaires. D’autre part, aujourd’hui, il s’agit souvent de choses qui n’ont pas grand-chose à voir avec le sauvetage de personnes en train de se noyer. Pour Manon Sagramola, l’eau n’est pas seulement mouillée. Elle fait l’objet d’analyses, de prélèvements, de mesures du pH et de la teneur en oxygène, et peut contenir des substances toxiques. La qualité de l’eau doit respecter certaines valeurs de référence. De plus, la zone humide dont fait partie le lac artificiel est classée réserve naturelle. Les animaux ont donc tout autant le droit d’y séjourner que les humains. Afin de contrôler la qualité de l’eau et l’état du lac, les sauveteurs sortent chaque jour sur l’eau. Tom Koch est assis à la proue du petit canot pneumatique noir ; il tire sur la corde pour démarrer le moteur. Le bateau vient troubler la surface habituellement calme du lac artificiel. Les sauveteurs vérifient s’ils repèrent des zones dangereuses ou des pollutions visibles, jusqu’à quelle hauteur l’eau arrive aux pattes des oies du Nil qui se tiennent sur un banc de sable aménagé dans un coin de l’étang, et s’ils détectent la présence d’algues bleues. Il arrive parfois que des baigneurs leur signalent d’éventuelles accumulations d’algues bleues. Les maîtres-nageurs inspectent les zones concernées, prélèvent des échantillons, les testent pour détecter la présence de toxines et les transmettent au List pour une analyse plus approfondie : un test rapide chaque jour, une analyse complète chaque semaine au laboratoire du List. Car lorsque les algues bleues se propagent de manière excessive, les lacs deviennent un danger pour les personnes.

Les algues bleues sont des bactéries qui, lorsqu’elles sont présentes en grande quantité, recouvrent la surface de l’eau à la manière d’un tapis. Ces cyanobactéries produisent des substances toxiques pour les poissons, les animaux aquatiques et les êtres humains. À forte dose, elles provoquent des irritations cutanées et des rougeurs oculaires, de la fièvre, des crampes gastro-intestinales et de la diarrhée, voire parfois des difficultés respiratoires. Si des enfants ingèrent de l’eau contaminée par des algues bleues, leur vie peut être en danger. Dès que des algues bleues sont détectées dans les lacs, l’Agence de gestion de l’eau (AGE) prononce donc des interdictions de baignade. La semaine dernière, l’AGE et List ont lancé l’application Bloomin’ Algae. Les utilisateurs peuvent y signaler leurs observations d’algues bleues. Cela devrait permettre de détecter plus rapidement leur présence. Sur le site cyanowatch.lu, List publie les résultats des contrôles sous forme de carte.

La prolifération des algues bleues est associée au changement climatique d’origine humaine. Jean-Baptiste Burnet est chargé des observations au List. Il mène des recherches sur la contamination de l’eau par les bactéries et les virus. Burnet déclare : « Le consensus scientifique est que le changement climatique favorise l’apparition des cyanobactéries. Mais je ne peux pas dire si c’est déjà le cas ici. » Les données disponibles sont trop limitées pour se prononcer. Les premiers enregistrements scientifiques remontent à la fin des années 1990. Ce n’est que depuis la forte prolifération d’algues de 2018 que le groupe de recherche de List surveille leur présence de manière continue. Jean-Baptiste Burnet s’est entretenu avec des pêcheurs qui lui ont confié avoir observé des concentrations d’algues bleues bien plus élevées dans les années 1980. « Je les crois, mais je ne peux pas le vérifier. » Actuellement, son groupe de recherche travaille sur une enquête concernant la présence locale d’algues bleues dans le passé. En effet, de nombreuses données et connaissances font encore défaut pour transformer les hypothèses en certitudes. Les chercheurs partent du principe que la chaleur favorise la prolifération des algues bleues dans les lacs et les étangs. Les algues bleues se développent bien dans l’eau chaude. Le niveau d’eau baisse, et lorsque le volume d’eau est faible, la concentration augmente ; l’effet de dilution est alors moins important. De plus, les fortes pluies entraînent des particules de saleté dans les cours d’eau. Le phosphore est un nutriment essentiel pour les algues bleues ; il est rejeté sans être filtré par l’agriculture dans les lacs et les rivières – et avec lui, des bactéries, des virus, des parasites et des champignons.

« Nous disposons d’une très bonne infrastructure de traitement des eaux au Luxembourg, mais nous devons continuer à travailler pour l’améliorer et la rendre plus résiliente », déclare Jean-Baptiste Burnet. En effet, les stations d’épuration ne sont pas adaptées aux fortes pluies, qui deviennent de plus en plus fréquentes en raison du changement climatique d’origine humaine. Lorsque les stations d’épuration atteignent leurs limites, les eaux de pluie et les eaux usées sont rejetées sans être filtrées dans les rivières et les lacs afin d’éviter que les villes ne soient inondées. Dans de nombreuses grandes villes, cela entraîne régulièrement une pollution des cours d’eau. Le mois dernier, la ville de Paris a annulé deux événements préparatoires aux Jeux olympiques de 2024 en raison de la mauvaise qualité de l’eau. Grâce à d’importants investissements dans le traitement de l’eau, Paris tente depuis des années de réduire la pollution de la Seine. Pourtant, les stations d’épuration ne parviennent pas encore à venir à bout des forces de la nature. Fin juillet, il est tombé tant de pluie en si peu de temps que la concentration en bactéries était trop élevée pour autoriser les triathlètes à se mettre à l’eau.

Au Luxembourg, le niveau de pollution est plus faible. M. Burnet déclare : « Nous parvenons à maîtriser la pollution. » Or, cela s’avère plus difficile au Luxembourg qu’ailleurs, comme le souligne Jean-Paul Lickes, directeur de l’Office de gestion des eaux. « Nous sommes situés sur la ligne de partage des eaux entre deux bassins versants, ceux du Rhin et de la Meuse. Cette situation aggrave les scénarios liés au changement climatique. Nous sommes certes une région riche en sources, mais les débits varient fortement entre l’hiver et l’été. » En été, les cours d’eau ont peu d’eau. Ils sont alimentés presque exclusivement par les eaux épurées des stations d’épuration – car aucun grand fleuve ne traverse le Luxembourg qui pourrait alimenter les plus petits en eau douce. « Nous partons du principe que cette situation va encore s’aggraver avec le changement climatique », explique M. Lickes. Les sécheresses prolongées et les fortes pluies ponctuelles constituent notamment des facteurs de stress pour les écosystèmes aquatiques. « C’est le scénario auquel nous devons nous préparer. C’est pourquoi nous devons rendre les ruisseaux et les rivières plus résistants pour la flore et la faune. »

La présence d’algues bleues dans l’eau est tout à fait normale. Bien avant l’apparition des plantes et des animaux, les algues bleues existaient déjà. Elles ont contribué à la présence même de l’oxygène sur Terre et permettent aux êtres humains d’y vivre, car elles sont les maîtres de la photosynthèse. Mais lorsqu’elles deviennent la force dominante de l’écosystème, elles nuisent à certaines espèces et en font prospérer d’autres de manière inattendue. Toute la chaîne alimentaire se désorganise, le système se déséquilibre.

Si le seuil d’algue bleue venait à être dépassé, la piscine en plein air de Remerschen resterait fermée pour le reste de l’année. Le risque serait trop grand. Depuis la mi-août, Manon Sagramola s’attend chaque jour à découvrir des algues bleues. Un plan B a été élaboré pour le reste de l’exercice. Elle est prête. Les contrats de travail des saisonniers stipulent que leur engagement prend fin dès l’apparition d’algues bleues. Les employés permanents se voient alors confier d’autres tâches autour du lac. Manon Sagramola espère néanmoins que la saison se poursuivra. Le mois de juillet a été pluvieux. Ce n’est que la semaine dernière que l’activité à la piscine en plein air a vraiment démarré. Les recettes provenant des entrées doivent suffire pour l’ensemble de l’exercice, notamment pour rémunérer une partie du personnel. À la fin de la saison, il y a certes des recettes provenant des fêtes et des événements organisés autour du lac, mais il ne s’agit là que d’une activité secondaire.

Tom Koch et Manon Sagramola jettent un œil au niveau de l’eau – un autre facteur soumis aux caprices de la météo. En hiver, les pierres de la berge près du ponton sont recouvertes d’eau ; actuellement, elles dépassent d’environ 30 centimètres. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. À cause de la pluie, le niveau de l’eau est plus élevé cette année qu’en 2022. Manon Sagramola explique : « L’année dernière, le niveau de l’eau a baissé d’environ un mètre et demi. Un homme a plongé tête la première depuis le ponton alors que le niveau était si bas. Le risque de blessure est élevé. » Cet homme s’en est sorti indemne, mais il a certainement reçu une réprimande et un coup de sifflet de la part des maîtres-nageurs. C’est justement pour ce genre de situations qu’ils portent toujours leur sifflet autour du cou.