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Environnement 7 min de lecture

Soumettez la Terre – Revisité

Retour sur un colloque consacré à l'histoire de l'environnement, à l'art et à la religion, organisé dans le cadre de la LUGA

Article paru dans Édition octobre 2025
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La spiritualité est plus qu’un simple système de valeurs ou une ouverture à la transcendance. On peut plutôt la comprendre comme la manière dont l’être humain façonne les relations réciproques entre le divin, le profane et lui-même – et ce, selon deux principes : premièrement, de telle sorte que tout ce qui est puisse être ce qu’il est ; deuxièmement, de telle sorte qu’il se situe en même temps dans un rapport approprié avec tout ce qui est par ailleurs. Dans la mesure où la spiritualité part du principe que l’être humain vit depuis toujours dans des relations, elle ne se contente pas de s’opposer à toute forme d’individualisme, mais aspire à une certaine manière d’être au monde. La spiritualité englobe donc également les moyens nécessaires qui permettent à l’être humain d’adopter l’attitude appropriée et de ne plus se considérer comme la norme.

Nombreuses sont les critiques qui considèrent le christianisme comme l’origine de la crise écologique. En effet, l’industrialisation s’est développée dans des cultures imprégnées de christianisme, et elle est certainement aussi liée au fait que la pensée judéo-chrétienne a « désenchanté » le monde. On peut toutefois contester, avec de bons arguments, l’idée selon laquelle la phrase « que l’homme domine la Terre » serait la racine de tous les maux. Ces aspects ont fait l’objet de vifs débats lors de l’exposition Urban Garden (LUGA). La LUGA se définissant comme « un laboratoire d’idées à ciel ouvert, une plateforme d’échange et d’expérimentation », la Luxembourg School of Religion & Society (LSRS) a souhaité s’impliquer et a organisé, outre une table ronde réunissant des représentants de différentes communautés religieuses le 22 septembre, une journée d’étude sur le thème « Création, autonomie et responsabilité ».

L’homme dans l’ordre de la création

Marie-Anne Vannier (théologienne, Université de Lorraine) a tout d’abord souligné que les Pères de l’Église considéraient l’être humain comme un être relationnel. Ils font l’expérience de la beauté de la création, non seulement dans ce que nous appelons aujourd’hui la nature, mais aussi dans l’amitié, le pardon et l’amour inconditionnel, qui, à la lumière de la foi, sont compris comme la présence de Dieu et comme une mission.

Thomas d’Aquin, lui aussi, admire l’ordre du cosmos et considère l’homme comme faisant partie de cet ordre, qu’il ne se donne pas lui-même. Cependant, selon Marta Borgo (philosophe, Commission léonine, c’est-à-dire le Centre de recherche pour l’édition critique des œuvres de saint Thomas d’Aquin), la plénitude de l’homme réside dans un état où il contemple Dieu face à face. Ni l’animal ni la nature n’y trouvent leur place.

Klaus von Stosch (théologie systématique axée notamment sur les défis sociétaux, Université de Bonn) a proposé une interprétation originale de l’alliance avec Noé dans Genèse 9, qui a permis de repenser les relations entre l’homme et les animaux. Il a souligné que, dans ce texte, non seulement l’homme possède une naephaesch (hébreu, « âme »), mais aussi les animaux. Il en résulte que l’homme ne peut pas disposer d’eux à sa guise ; ils font au contraire partie de l’alliance que Dieu conclut avec Noé – ils sont donc des partenaires.

C’est ainsi que l’on retrouve l’agneau que saint François d’Assise a racheté au boucher sur le portrait que Maxim Kantor a peint de lui en taille réelle. Dans une paix paradisiaque, saint François communie avec toute la création, car c’est un homme d’une empathie totale, rempli d’amour pour tout ce qui a été créé.

Les enclos fortifiés, connus sous le nom de « paradis », dans lesquels les souverains pouvaient chasser sans jamais manquer de gibier, sont toutefois d’une autre nature. Ici, le paradis est un pays de cocagne illusoire, voire fallacieux, fondé sur l’idée d’une exploitation impunie et sans remords des ressources naturelles, afin d’assouvir une soif de domination. L’histoire de l’environnement, telle qu’étudie Grégory Quenet (Histoire de l’environnement, UVSQ Paris Saclay), révèle bien plus qu’une simple interprétation ou une appropriation destructrice de l’héritage chrétien, où les Écritures servaient à justifier l’orgueil démesuré des hommes plutôt qu’à exiger leur conversion.

À partir des fleurs qui ornent les vêtements, Alberto F. Ambrosio (Histoire et théologie des religions, LSRS) a abordé la question de la mode et de son industrie de masse nuisible à l’environnement. Il compare la mode à un jardin, dont la rose devient le symbole ; celle-ci illustre la façon dont l’homme s’émerveille devant son monde artificiel et en oublie ainsi sa véritable nature. Peut-il revenir du faux paradis vers le jardin ?

À la suite des propos d’Alberto F. Ambrosio, on pourrait évoquer les habits religieux comme contrepoint à l’autopromotion à la mode. Cela permet d’appréhender la manière dont la spiritualité se déploie en tant que processus spirituel, corporel et communautaire, dont les différents aspects ont été abordés sous divers angles au cours de cette journée d’étude.

Vivre comme au paradis ?

Quiconque porte l’habit religieux professe sa volonté de marcher sur les traces du Christ afin de devenir une personne nouvelle et de redéfinir ses relations avec tout ce qui existe (perspective intégrale). C’est pourquoi on peut dire qu’il s’agit d’aspirer à une vie semblable à celle du paradis. Mais il n’y a pas de chemin vers le passé. Le paradis est devant nous, mais pas dans ce monde. C’est l’aboutissement de la communion de tout ce qui vit – au-delà de la mort, en Dieu. L’homme peut déjà y prendre part dans cette vie. Mais l’« ancien homme » doit mourir… Cela se produit lors du baptême ; c’est là que l’homme nouveau naît de l’eau et de l’Esprit (cf. Jn 3,5). C’est là que le « nouveau-né » reçoit déjà un habit nouveau.

Au quotidien, les habits religieux indiquent que l’on appartient à une communauté. Celle-ci transforme les espaces de vie : on pourrait considérer le jardin monastique comme le pendant racheté du paradis de la chasse imaginé par Quenet. La communauté se nourrit différemment : les religieux suivent un régime alimentaire assez pauvre en viande, qui les incite également à maîtriser leurs désirs.

La communauté suit une règle afin de s’exercer à la « nouvelle vie » (cf. les grandes règles monastiques telles que celle de saint Benoît ou encore les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola). Pour François, la seule règle devait être l’Évangile de Jésus-Christ. Au nom d’une telle imitation radicale, François se met à nu devant son père, il se libère. Sa communauté porte également le nom de « frères mineurs » – il s’agit d’humilité, et non d’épanouissement personnel au sens où on l’entend aujourd’hui. Adieu l’orgueil démesuré !

Son habit religieux, une simple soutane, est à la fois le témoignage de cet idéal et un moyen de s’y exercer. Il transforme la manière dont ceux qui le portent se présentent au monde. L’habit religieux ne se contente pas de résister à l’individualisme, à la frénésie consumériste et aux caprices de la mode ; elle est aussi un signe de pénitence : elle incarne une attitude qui ne se contente pas de se repentir de ses propres péchés, c’est-à-dire de la destruction des relations harmonieuses, mais qui s’humilie devant Dieu pour demander pardon pour les péchés de tous.

C’est ainsi que le corps s’habitue à cette nouvelle vie, mais l’esprit aussi. La théologie de Thomas n’est pas une subtilité rationaliste, mais une tentative d’assimiler intellectuellement ce qu’il a saisi dans la foi, et de soutenir ainsi le processus de conversion. Il le fait en se confrontant à son monde. Thomas est toutefois avant tout un homme qui loue Dieu dans la liturgie et s’abandonne à lui dans la prière personnelle.

Pas de changement sans une pratique assidue

Ce qui ressort ici, c’est que la spiritualité chrétienne ne se limite pas à des discours, mais intègre l’individu dans des communautés de vie structurées et lui donne les moyens de soutenir ce qu’il considère comme l’œuvre de Dieu ou comme la grâce.

Beaucoup réclament aujourd’hui un changement de mentalité, et ils ont raison. Mais ce changement ne suffit pas. Il faut adopter un autre mode de vie, qui ne se concentre toutefois pas sur un seul aspect, mais qui doit toujours garder à l’esprit la vision d’ensemble. C’est là sans aucun doute une contribution essentielle des spiritualités des communautés religieuses, dans lesquelles se condensent des sagesses séculaires issues de la relation à Dieu, au monde, à autrui et à soi-même. La journée d’étude a contribué à les mettre en lumière.

Les actes du colloque paraîtront début 2026. Précommande :