Trois pommes noircies par la pourriture gisent dans l’herbe jaunâtre. Elles sont tombées d’un arbre à haute tige âgé de cinq ans. À quelques pas de là, d’autres arbres fruitiers ont été plantés début décembre : des quetsches et des mirabelles devraient y pousser au cours des étés à venir. « À leur ombre, des ronces et des groseilliers pourront également pousser en toute tranquillité », explique Nadira Anahata, originaire du Pakistan, qui milite depuis plus de dix ans au sein du mouvement écologiste. Au sol, de la menthe et des plantes sauvages comestibles devraient pousser. « Les arbres, arbustes et herbes doivent se soutenir mutuellement grâce à leurs différentes hauteurs de croissance et créer de bonnes conditions de rétention d’eau et d’ensoleillement », explique Aline Ouvrard, coordinatrice du projet. Ces installations agricoles à plusieurs niveaux sont communément appelées « jardins forestiers ». La parcelle de Mersch, la première du genre, est située à proximité de la caserne des pompiers. « Nous sommes fiers de cette initiative pionnière », déclare Nadira Anahata.
Le jardin forestier fait partie d’un jardin communautaire qui a vu le jour en 2017. Il est le fruit des efforts de Gaart an Heem et du Centre for Ecological Learning (Cell), qui ont étudié, en collaboration avec le maire Michel Malherbe (DP), quelles surfaces pourraient être mises à disposition à cette fin. La commune a finalement attribué 1 300 mètres carrés à ces deux associations à but non lucratif et soutient financièrement l’initiative. Quatorze personnes s’occupent désormais de différentes parcelles. « La plus jeune a neuf mois, les plus âgées sont à l’âge de la retraite », explique Nadira Anahata. L’ambiance est bonne ; lors des ateliers de plantation notamment, chacun peut apprendre des autres, explique Aline Ouvrard, urbaniste de formation. C’est elle qui a conçu le jardin forestier à partir de juillet 2022. Elle est épaulée par Fernand Sauer, président de la section locale de Gaart an Heem. Il coordonne les assemblées générales et « veille à ce que personne ne se sente lésé par rapport à son investissement lors du partage de la récolte ». Lui aussi s’enthousiasme pour le processus d’apprentissage qu’ils vivent ensemble à Mersch. « Ici, les anciens interviennent quand ils ont des connaissances issues de leur expérience », explique-t-il. Ainsi, les milléniaux, avides d’expérimentation, voulaient par exemple acheter un arbre à vinaigre, mais la génération des retraités savait que cet arbre, avec ses racines qui poussent à plat, se propage comme la peste.
Sur le campus de Kirchberg, Ariane König, professeure spécialisée dans les processus de transformation des systèmes socio-écologiques, dispose d’un petit bureau de 10 mètres carrés recouvert d’une moquette sombre. Celle-ci contraste avec un tableau accroché au mur, sur lequel figurent des messages de bienvenue écrits de toutes les couleurs. C’est ici qu’elle et Andrew Ferrone, tous deux membres de l’Observatoire de la politique climatique, se réunissent pour réfléchir au potentiel d’avenir de l’agroforesterie et des jardins forestiers. Pour Ariane König, ces formes d’agriculture recèlent de nombreuses solutions : « La plantation de haies et d’arbres sur les terres agricoles renforce la résilience face aux fluctuations climatiques. Le bétail dispose d’endroits ombragés, les arbres fixent le CO₂ et luttent contre l’érosion des sols », explique-t-elle. Elle imagine une agriculture d’avenir où les synergies entre les plantes et les animaux se multiplient. « Le long de l’Alzette, nous avons un corridor très densément peuplé ; où l’on pourrait aménager une ceinture verte autour de laquelle les citoyens exploiteraient des parcelles pour y cultiver des légumes et des fruits, ainsi que des frênes et des bouleaux, dont les racines puissantes retiennent l’eau de pluie et forment un écran protecteur contre les sécheresses. Tout autour, de petits troupeaux de bovins, de moutons et de chèvres pourraient paître, enrichissant le sol de leur fumier fertile », illustre Mme König.
L’agriculture régénérative, qui met l’accent sur l’activité métabolique des plantes ainsi que sur la restauration du carbone séquestré dans les systèmes vivants – ce qui favorise notamment la formation d’humus –, pourrait servir de source d’inspiration à cet égard. « Mais ces dernières découvertes scientifiques et ces approches expérimentales ne parviennent souvent pas jusqu’aux bureaux des responsables politiques ni dans les salles de classe des écoles professionnelles », déplore la professeure. Les sciences naturelles devraient s’ouvrir davantage à une réflexion axée sur les interdépendances. Trop souvent, les études expérimentales visent à examiner certains aspects de manière isolée. König explique : « Ce que nous savons et comment nous le savons dépendent actuellement fortement de la spécialisation, ce qui entraîne une vision trop fragmentée qui perd de vue le bien-être des animaux, des sols et des êtres humains. Nous avons besoin de plus d’interdisciplinarité, d’évaluations participatives et de science citoyenne ».
Le terme « Citizen Science », également appelé « recherche citoyenne », désigne des projets de recherche impliquant des profanes intéressés. Ces dernières années, de tels projets ont été menés dans plusieurs jardins communautaires de Cell, sous la supervision de Tania Walisch, biologiste titulaire d’un doctorat au Musée d’histoire naturelle. Une question de recherche visait par exemple à déterminer quelles différences de croissance pouvaient être observées entre une culture à deux densités de plantation différentes. Ainsi, des bettes ont été plantées à 5 cm d’intervalle dans une rangée et tous les 10 cm dans une rangée témoin. Afin de minimiser autant que possible l’influence de différentes variables, les parcelles plantées devaient notamment respecter une orientation nord-sud similaire et suivre un plan d’irrigation précis. Ce projet illustre également le fait que, dans la recherche fondamentale, il est d’abord nécessaire d’étudier de manière isolée certains aspects, tels que la densité de croissance d’une plante cultivée, afin de générer des données fiables pouvant être replacées dans un contexte plus large. Certains membres de Cell s’inspirent par ailleurs du mouvement de la permaculture. Celui-ci vise à promouvoir une réflexion axée sur les relations écologiques. Ce mouvement ne se limite pas aux questions d’utilisation des sols, mais entend promouvoir de manière générale une culture du mode de vie durable. Les cycles de la nature sont considérés comme des modèles à suivre et l’accent doit être mis sur les relations entre les différents êtres vivants et avec leur environnement.
Andrew Ferrone, président de l’Observatoire de la politique climatique, préconise la plantation de haies et d’arbres sur les terres agricoles, notamment pour leur capacité de séquestration du carbone. « Parallèlement, l’agroforesterie favorise l’adaptation de l’agriculture aux défis du changement climatique et contribue à lutter contre la perte de biodiversité », explique ce climatologue titulaire d’un doctorat. Il a négocié au nom du Luxembourg et de l’Union européenne lors de la COP27 à la fin de l’année dernière. « Depuis l’ère préindustrielle, les températures au Luxembourg ont augmenté en moyenne de 1,5 degré, ce qui s’est accompagné d’une recrudescence des vagues de chaleur, des périodes de sécheresse et des fortes précipitations », précise-t-il. Le bulletin météorologique de l’ASTA, publié début janvier, indique en outre que 2022, avec une température moyenne de onze degrés Celsius, a été l’année la plus chaude depuis le début des relevés en 1838. Selon l’expert en climatologie, la présence, en 2050, de forêts de feuillus et des prairies permanentes locales dépendra des décisions politiques et des évolutions sociétales, c’est-à-dire de notre capacité à atteindre la neutralité climatique mondiale d’ici 2050. « L’imperméabilisation des sols ne doit en outre pas se poursuivre comme au cours de la dernière décennie. Les données du Statec montrent que la superficie des terres agricoles et forestières au Luxembourg est passée de 91,8 % en 1990 à 84,6 % en 2021. Environ 0,5 hectare par jour a été imperméabilisé », précise M. Ferrone.
Au printemps, le jardin forestier de Mersch devrait ouvrir ses portes au grand public. Des ateliers consacrés à la reproduction des semences sont prévus, ainsi que le semis de plantes à croissance basse sous les arbres. Aline Ouvrard est venue pour la première fois au Luxembourg en 2018 depuis la Normandie pour effectuer un stage de plusieurs mois chez Cell. Lorsqu’elle a appris, au début de l’année dernière, qu’un poste de jardinière était à pourvoir au Luxembourg, elle est revenue : « Il y a ici beaucoup d’initiatives intéressantes ». Entre-temps, des réflexions similaires ont lieu dans d’autres communes. À Differdange, sous l’égide de la maire Christiane Rassel-Brausch (déi gréng), un jardin forestier transfrontalier est prévu pour les années à venir. À la fin de l’année dernière, une mini-forêt de 350 mètres carrés, composée de 25 espèces d’arbres et d’arbustes, a par ailleurs été plantée à Differdange afin de créer un microclimat rafraîchissant pour les mois d’été à proximité du village.