Dans un hangar industriel de Grevenmacher s’entassent des substances que l’on pourrait prendre, de loin, pour du sable. « Prenez-en un peu dans la main et sentez-le », dit Sébastien David à son visiteur alors que celui-ci s’approche de l’un de ces petits monticules. « C’est un peu collant, n’est-ce pas ? Et ça a une odeur légèrement sucrée. »
En effet. Ce que l’on pourrait prendre pour du sable est en réalité un granulé à base de betteraves sucrières. « Pas de produits chimiques », souligne David, « il n’y a pas d’azote synthétique dedans. Nous produisons de l’engrais bio. »
Fertilux, située dans la zone industrielle de Potaschbierg, est l’usine sœur de FCA Fertilisants à Vireux-
Molhain, dans les Ardennes françaises. Toutes deux font partie du groupe SHFC, dont le siège se trouve au Luxembourg. La répartition des tâches est claire : la filiale française produit des engrais solides, tandis que la filiale luxembourgeoise fabrique des engrais liquides. Les deux types de produits sont conditionnés et expédiés depuis Grevenmacher, les engrais solides dans des sacs et les engrais liquides dans des bidons.
« Nous avons des clients en Europe occidentale et en Europe de l’Est, notamment en France et en Pologne. Mais aussi en Afrique, au Sénégal par exemple », explique Sébastien David. Cet ingénieur agronome est à la fois directeur technique et responsable marketing chez Fertilux. Depuis 2000, Fertilux assure la logistique et l’expédition pour l’usine française, qui a démarré ses activités en 1994 et fabrique des poudres et des granulés, comme ce produit de couleur orange qui dégage une odeur sucrée et qui colle légèrement au toucher. À Grevenmacher, la production d’engrais liquides s’y est ajoutée en 2017.
Les plantes ont principalement besoin de trois éléments nutritifs : l’azote, le phosphore et le potassium. Lors de la production d’engrais synthétiques, ceux-ci sont fabriqués selon des procédés très gourmands en énergie. Les engrais azotés, par exemple, sont obtenus à partir d’ammoniac, un gaz que l’on fait réagir avec le dioxyde de carbone présent dans l’air. Au final, l’azote se présente sous forme cristalline de nitrate d’ammonium. Il peut ainsi être épandu dans les champs et les terres agricoles. La production d’une tonne de nitrate d’ammonium consomme environ la même quantité d’énergie que celle contenue dans une tonne de diesel. Une tonne de nitrate d’ammonium suffit pour fertiliser trois hectares de terrain.
« Notre bilan énergétique est 100 fois meilleur », souligne Sébastien David. L’empreinte carbone serait quant à elle dix fois inférieure. « La production d’une tonne de nitrate d’ammonium génère deux tonnes de CO2. Nous ne produisons que 200 kilos de CO2 par tonne de nos produits. »
Au lieu de synthétiser chimiquement les nutriments, FCA Fertilisants et Fertilux utilisent des sous-produits issus de la transformation des cultures. Prenons l’exemple de la betterave sucrière : une fois le sucre extrait, il reste la pulpe de betterave. Celle-ci est utilisée pour l’alimentation animale, notamment pour les ruminants. Le sirop de sucre est un deuxième sous-produit. Il est également utilisé pour la fabrication d’aliments pour animaux, mais aussi pour des processus de fermentation en biotechnologie. Enfin, un sous-produit solide est associé, dans l’industrie agroalimentaire, à des levures qui produisent de l’acide glutamique, pouvant servir d’exhausteur de goût. « À ce stade, un autre sous-produit est généré. Nous l’utilisons. C’est l’une des matières premières de notre production. » Au final, explique David, il est épandu dans le sol sous forme d’engrais. « La boucle est ainsi bouclée. »
Pascal Tronçon, fondateur de l’entreprise, alors agriculteur, a eu dès les années 80 l’idée que l’on pourrait fabriquer des engrais à partir de sous-produits de l’industrie agroalimentaire. En 1990, il a fondé FCA Fertilisants et la construction de l’usine de Vireux-Molhain a commencé. Que ce soit pour les engrais solides ou liquides, le principe est le même : deux à trois matières premières, qui contiennent les éléments nutritifs azote, phosphore et potassium, sont ajoutées à des prémélanges ; Sébastien David les appelle « prémixes ». Ils contiennent des oligo-éléments, des sucres et des acides aminés. « Les matières premières nourrissent les plantes, les prémixes améliorent la fertilité du sol. » Le savoir-faire particulier des entreprises du groupe SHFC réside dans le mélange judicieux de tous ces composants, explique M. David. Selon l’application visée, d’autres composants viennent s’y ajouter. Le silicium, par exemple, dans le prémix destiné aux engrais viticoles. « Le silicium renforce la résistance naturelle des vignes. Nous y ajoutons également une bactérie qui la renforce encore davantage. » Ce qui intéresse notamment les vignerons bio.
Cela renvoie à un nouveau marché en plein essor depuis dix ans, celui de la « biostimulation » : « Au départ, nous nous étions concentrés sur la fertilisation, c’est-à-dire la nutrition des plantes. La biostimulation vise en outre à protéger les plantes. » Fertilux et sa filiale dans les Ardennes détiennent un brevet sur un procédé consistant à ajouter un mélange de bactéries à cette fin. « Nous sommes des pionniers dans ce domaine », déclare David.
Il tient à souligner que, dès 1990, l’approche reposait déjà sur l’économie circulaire, alors que personne n’utilisait encore ce terme. Avec plus de 10 000 utilisateurs rien que pour les produits Fertilux, les deux sites de SHFC ne sont pas des start-ups. La production annuelle de 120 000 tonnes des usines de Grevenmacher et de Vireux-Molhain n’a rien à envier à d’autres, même si elle peut paraître modeste par rapport, par exemple, au marché total des engrais en France, qui s’élève à huit millions de tonnes par an. « Nous ne sommes pas Elon Musk », déclare David, « et nous ne souhaitons d’ailleurs pas le devenir. »
Les engrais de Fertilux et de sa filiale ne seraient pas plus chers que les engrais synthétiques. De plus, ils permettraient d’obtenir des rendements plus élevés. « Nous y parvenons notamment en accompagnant nos clients dans leur pratique quotidienne. »
Sébastien David ne pense pas que les matières premières nécessaires à la production d’engrais écologiques puissent un jour venir à manquer. « Nous n’avons jamais eu de problèmes d’approvisionnement ni de chaînes d’approvisionnement. De plus, la gamme de matières premières auxquelles nous pouvons recourir est assez large. » Cela permet de remplacer une matière première par une autre si nécessaire. « Comme dans un jeu de Lego. Ou comme dans une cuisine. »
Mais au final, il s’agit d’une biotechnologie sophistiquée. Les bactéries, par exemple, ne sont pas simplement ajoutées aux mélanges, mais combinées entre elles de manière à créer des synergies. « Nous innovons constamment dans ce domaine », explique Sébastien David. La recherche et le développement s’effectuent aussi bien au sein du groupe SHFC qu’en collaboration avec des instituts de recherche. Et comme les deux filiales sont en contact étroit avec leurs clients, de nouvelles idées émanent également de ces derniers. C’est comme à l’époque de la création de l’entreprise, il y a maintenant près de 35 ans, et la boucle est ainsi bouclée.