BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Environnement 16 min de lecture

Et maintenant ?

Les prix sont élevés, et la guerre fait toujours rage en Ukraine. Y a-t-il des raisons de parler de croissance en ce moment précis ?

Article paru dans Édition juillet 2022
Partager l'article sur

Cette semaine encore, les nouvelles inquiétantes se sont succédé. Le fait que la guerre fasse toujours rage en Ukraine ne surprend plus personne désormais. En revanche, le ministre allemand de l’Économie, Robert Habeck, a mis en garde contre une récession dans son pays si les travaux de maintenance annuels du gazoduc Nord Stream 1 devaient débuter lundi prochain. Pendant dix jours, aucun gaz ne circulera alors dans les conduites. On craint que la Russie ne reprenne pas les livraisons par la suite.

De tels scénarios ont des répercussions sur le prix du gaz. Sur le marché européen de référence du gaz TTF, les prix de gros ont augmenté de 75 % par rapport à la mi-juin. La semaine prochaine, la Commission européenne prévoit de présenter des scénarios visant à instaurer une solidarité gazière entre les États membres. Celle-ci pourrait être mise en place si la Russie continuait effectivement à réduire ses livraisons. Le Luxembourg, a déclaré la semaine dernière le ministre de l’Énergie Claude Turmes (Verts), ne saurait rester en marge de cette situation. Pour l’instant, il s’agit uniquement d’un problème de prix, et non d’un problème d’approvisionnement. En effet, le pays forme un marché commun avec la Belgique et s’approvisionne principalement en gaz provenant de Norvège et en gaz arrivant au terminal de GNL de Zeebrugge. Mais dans toute l’UE, l’inquiétude grandit désormais à l’approche de l’hiver prochain et face à la crainte de ne pas parvenir à remplir les stocks de gaz à 90 % d’ici novembre au plus tard. Des coupures pourraient alors menacer tous les secteurs qui ne sont pas « protégés ». L’industrie, par exemple, devrait faire des concessions au profit des ménages, des hôpitaux ou des maisons de retraite. La Commission européenne devrait présenter un plan à ce sujet la semaine prochaine.

Le « moment Lehman Brothers » : face à la flambée des prix, la crainte d’un défaut de paiement des fournisseurs d’énergie grandit au sein de l’UE. Elle est particulièrement vive en Allemagne, où le plus grand importateur de gaz, Uniper, a entamé la semaine dernière des négociations avec le gouvernement en vue d’un plan de sauvetage public. Ce sujet a également été abordé lors de la réunion des ministres de l’Énergie de l’UE qui s’est tenue la semaine dernière à Luxembourg. Lors d’une conférence de presse, Claude Turmes a déclaré qu’il fallait éviter un « effet domino », dans lequel les faillites de grands fournisseurs pourraient entraîner celles des plus petits. Uniper, après avoir perdu 60 % de ses approvisionnements en gaz en provenance de Russie, a dû acheter du gaz à court terme sur le marché spot. Sans cela, les fournisseurs de gaz municipaux, notamment, se seraient retrouvés sans combustible. Les coûts plus élevés sur le marché spot entraînent chaque jour pour Uniper des pertes se chiffrant en dizaines de millions. La crainte d’un effet domino est telle que le ministre allemand de l’Économie a déclaré cette semaine que le gouvernement de Berlin ne permettrait pas qu’un « moment Lehman Brothers » émanant d’Allemagne ait des répercussions systémiques sur l’ensemble de l’approvisionnement énergétique de l’UE. Personne ne parle plus d’un embargo gazier que l’UE imposerait à la Russie.

Dans de telles conditions, il peut sembler irréaliste de vouloir débattre du « modèle de croissance luxembourgeois » précisément en ce moment, ou plutôt : lors de la prochaine campagne électorale. Il serait plus naturel d’espérer que tout rentre rapidement dans l’ordre. Ou du moins que le CSV s’impose, dont le président de groupe parlementaire, Gilles Roth, était une nouvelle fois l’invité de RTL lundi matin pour se plaindre des prix élevés des carburants : deux euros le litre de diesel ou d’essence à 98 octanes, ce n’est pas acceptable. Au-delà de la remise sur le carburant et du « paquet de solidarité », il faudrait, à titre exceptionnel, réduire les taxes sur les carburants autant que l’UE le permet. Tout le reste relèverait d’une « politique de régulation idéologique ».

Capitalisme circulaire. Le Conseil national du développement durable (CSDD), quant à lui, conseille aux partis politiques d’aborder la question de la croissance, notamment en cette période de campagne électorale. Mercredi, il y a consacré une longue conférence de presse. Les propositions évoquées par le CSDD à cette occasion ne représentent « que 20 % » des quelque 150 idées sur lesquelles l’on travaille actuellement, a expliqué Romain Poulles, président du CSDD. Il a également annoncé que, dès ce mois-ci, le CSDD se prononcerait sur une « réforme fiscale durable » ainsi que sur l’« empreinte écologique » du Luxembourg.

Depuis que Romain Poulles, entrepreneur et pionnier de la construction écologique, a pris la présidence du CSDD en mai 2020, les discussions au sein de cet organe composé de 15 membres s’articulent autour d’une approche dite d’« économie circulaire ». Ce concept va bien au-delà du simple recyclage et de la réutilisation des déchets. Il s’agit plutôt de concevoir des processus technologiques de manière à ce que les déchets ne soient tout simplement pas générés, et si tel était le cas, qu’ils soient réutilisés dans un circuit fermé. Mais là encore, ce n’est pas la fin des réflexions au sein du CSDD, précise son président. Poulles remplacerait le « capitalisme linéaire », qui part du principe que les ressources sont disponibles et où la seule question qui se pose est celle du coût de leur extraction, par un « capitalisme circulaire », qui part d’emblée du principe que les ressources sont limitées et qui minimise autant que possible leur extraction. Des technologies, mais aussi des normes et des taxes, y veilleraient. Cela aurait également des répercussions sur la répartition de la richesse générée. Et cela soulèverait la question de la finalité même de l’économie et de ceux à qui sert l’accumulation de capital – qui est, en fin de compte, le moteur de la croissance.

Les recommandations formulées par le CSDD à l’intention des partis politiques dans un premier document de 18 pages constituent toutefois plutôt des approches ponctuelles. Elles ne sont pas non plus exemptes de contradictions. Par exemple, le Conseil du développement durable constate à juste titre que la croissance du produit intérieur brut (PIB) luxembourgeois repose principalement sur la hausse de l’emploi. Il en conclut qu’il faudrait « dissocier » les prestations de retraite et la croissance économique. Mais lorsqu’il recommande ensuite de financer les cotisations à la caisse de retraite « par le biais de l’impôt », il faudrait au moins expliquer en quoi cela permettrait de réduire la pression sur la croissance.

Le fait est toutefois que le Conseil du développement durable est la seule instance sociale qui aborde de manière globale les questions d’importance politique et qui se posent à long terme. Le fait que ses 15 membres travaillent à titre bénévole et ne soient assistés que par une secrétaire à temps plein limite naturellement le champ d’action de ce petit « laboratoire d’idées », comme son président aime à l’appeler.

Des stratégies partout. En fin de compte, les réponses que le CSDD tente d’apporter, même si elles sont lacunaires, reflètent le manque de réflexion sur l’avenir au sein de la société. Aujourd’hui, presque chaque ministère dispose d’une « stratégie » quelconque. Le terme « développement durable » figurait déjà à outrance dans l’accord de gouvernement de 2004 entre le CSV et le LSAP. Au cours de la législature précédente, des notions telles que « croissance verte » et « croissance qualitative » sont venues s’y ajouter. En 2016, le futurologue américain Jeremy Rifkin a réfléchi à une « troisième révolution industrielle » à la demande du ministre de l’Économie du LSAP, Étienne Schneider. Un an plus tard, Schneider a découvert l’économie circulaire, après que l’UE eut publié un « paquet » à ce sujet en 2015. Dans le programme de coalition du gouvernement actuel, le chapitre « Économie et compétitivité » promet de favoriser la transition d’une économie « linéaire » vers une économie « circulaire » et d’accorder la priorité à un développement économique « qualitatif ». Mais dans la pratique, cela ne s’est surtout manifesté que par le fait que, sous la pression politique des Verts, sortis renforcés des élections de 2018, les projets d’implantation d’une usine de yaourts et d’une usine de laine de roche n’ont pas abouti. Le groupe de travail « Luxembourg Strategy », mis en place par Franz Fayot, ministre de l’Économie du LSAP, commence tout juste à se réunir.

Transition énergétique : s’il y a bien un domaine où l’évolution est visible, c’est actuellement celui de l’énergie. Cela tient aux objectifs climatiques de l’UE, qui ont force de loi. La semaine dernière, le Conseil des ministres de l’Énergie de l’UE s’est mis d’accord sur un renforcement des objectifs d’efficacité énergétique d’ici 2030, tandis que le Conseil des ministres de l’Environnement a convenu d’augmenter la part des énergies renouvelables dans la consommation totale des États membres. Comme cette évolution avait déjà été amorcée par les objectifs climatiques pour 2020, les progrès sont également notables au Luxembourg : en 2021, 993 gigawattheures provenaient de la production renouvelable locale, selon le bilan dressé par l’autorité de régulation ILR. Ce chiffre était presque équivalent à la consommation de l’ensemble des ménages (1 003 GWh). Le ministère de l’Énergie prévoit que d’ici 2030, la production d’électricité solaire à elle seule atteindra 1 000 gigawattheures. Ce qui correspondrait à plus de cinq fois les 179 gigawattheures enregistrés en 2021.

La production d’électricité verte est particulièrement intéressante dans le contexte de la crise énergétique actuelle. Selon l’opérateur de réseau Creos, le nombre de demandes d’installation de panneaux solaires reçues depuis le début de l’année est déjà aussi élevé que celui enregistré pour l’ensemble de l’année 2021. Ce n’est pas en premier lieu parce que le Luxembourg, grâce à une dérogation accordée par la Commission européenne, peut continuer à garantir un meilleur tarif pour l’injection dans le réseau. Mais plutôt parce que la guerre en Ukraine et la hausse des prix de l’électricité ont suscité un intérêt pour l’autosuffisance énergétique. Plus de 80 % des demandes d’installation d’un système photovoltaïque visent l’autosuffisance et non l’injection dans le réseau. Le fait que l’énergie solaire soit particulièrement judicieuse lorsqu’elle est associée à une pompe à chaleur électrique pour le chauffage et la recharge d’une voiture électrique commence également à se savoir. L’État propose une subvention de 50 % sur les investissements dans l’installation. Le ministère de l’Énergie souhaite également stimuler les projets d’autosuffisance dans le secteur industriel. En collaboration avec le ministère de l’Agriculture, il recherche des espaces libres sur les terres agricoles ; les panneaux solaires ne doivent pas entraver la production agricole des agriculteurs.

Éolien : dans le domaine de l’énergie éolienne, il est plus difficile de réaliser des avancées significatives. Creos et le ministère de l’Énergie s’attendent à ce que les nouvelles installations prévues d’ici 2030 soient raccordées au réseau plus tôt que prévu. Et à ce qu’en 2025, toute une série d’installations, qui font actuellement l’objet d’une procédure d’autorisation, viennent s’y ajouter. Mais il ne semble pas évident d’en construire beaucoup plus : les bons emplacements seront bientôt tous occupés. Pour aller plus loin, il faudrait s’approcher davantage de l’homme et de la nature que ce qui fait actuellement l’objet d’un consensus ou est autorisé. Les ministères de l’Énergie et de l’Environnement font également preuve de prudence lorsqu’il s’agit d’autoriser le remplacement d’éoliennes anciennes par des nouvelles, et surtout plus puissantes. La règle en matière de « repowering » est qu’une nouvelle éolienne remplace deux anciennes. Installer deux nouvelles éoliennes plus puissantes permettrait certes de produire davantage d’électricité, mais entraînerait également davantage de bruit continu et d’ombrage.

Hormis l’ADR, plus personne dans ce pays ne remet en cause la transition vers les énergies renouvelables. Le consensus s’étend depuis longtemps jusqu’aux plus hautes sphères de l’industrie, car des investissements ont été réalisés et continuent de l’être pour cette nouvelle ère.

De sorte que certains craignent que l’on ne dispose pas de suffisamment d’électricité 24 heures sur 24 si, un jour, l’approvisionnement énergétique devait fonctionner presque entièrement à l’électricité. Et si, par exemple, en 2030, une voiture sur deux en circulation dans notre pays était effectivement électrique.

Hydrogène Les préoccupations de l’industrie, quant à elles, se situent à un niveau bien plus élevé. La Fedil, par exemple, verrait d’un très bon œil que l’hydrogène soit disponible en grandes quantités plus tôt que ne le prévoit la « stratégie hydrogène » présentée l’année dernière par le ministre de l’Énergie. Cela permettrait de remplacer le gaz. À titre transitoire, le secteur n’aurait d’ailleurs rien contre un hydrogène qui ne serait pas tout à fait « vert ». Et s’il doit absolument être vert et produit par électrolyse à l’aide d’électricité verte, pourquoi ne pas construire une usine d’électrolyse au Luxembourg, avec peut-être quelques éoliennes aux alentours pour l’alimenter ?

Pour l’instant, ces scénarios d’approvisionnement relèvent encore du domaine de la science-fiction. En ce qui concerne l’hydrogène, le ministère de l’Énergie fait actuellement évaluer les besoins précis et décidera ensuite comment les couvrir. L’approvisionnement en électricité via des réseaux « intelligents », qui régulent l’offre et la consommation et dans lesquels de grands systèmes de stockage d’électricité amortissent les pics de demande, n’est pas non plus pour demain. En fin de compte, le réseau électrique luxembourgeois, à l’exception de celui qui alimente les hauts fourneaux d’Arcelor-Mittal et le réseau ferroviaire des CFL, n’est qu’un prolongement du réseau allemand. Et fait partie du réseau électrique interconnecté de l’UE. Même si les gestionnaires de réseau tels que Creos seront bientôt tenus d’élaborer des « plans de développement du réseau », les orientations décisives pour l’approvisionnement du Grand-Duché sont définies en coopération avec l’étranger.

Certes, un approvisionnement énergétique plus vert, même s’il venait un jour à être exempt de CO₂, ne signifie pas automatiquement un autre type de croissance. Il s’agirait avant tout d’une utilisation différente des technologies et d’une contribution à la décarbonisation de la consommation d’énergie. Même le Conseil luxembourgeois du développement durable estime que cela ne va pas encore assez loin : il ne suffit pas de faire quelque chose de « moins mauvais », car cela resterait alors « toujours mauvais ».

Manque de données. Mais il est difficile de cerner ce que cela signifie exactement et sur quoi un débat devrait s’appuyer, notamment en raison du manque de données. Romain Poulles, président du CSDD, n’a pas été le seul à déplorer mercredi que les discussions qu’il appelle de ses vœux – et qui devraient idéalement se dérouler avec une large participation citoyenne – nécessitaient de toute urgence des données. Le Conseil économique et social a lui aussi dressé, en début de semaine, la liste des points sur lesquels il souhaiterait davantage de clarté. Par exemple, concernant les répercussions des inégalités sociales et les effets des problèmes actuels liés aux chaînes d’approvisionnement, ainsi que de la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, sur la productivité des entreprises. À propos de la productivité : le Conseil national de la productivité (CNP) devrait aider à expliquer le niveau de productivité du secteur financier, ainsi que l’impact de l’utilisation du capital sur la productivité. Il en va de même pour les investissements, les nouvelles technologies, la numérisation, la recherche, le développement et la formation continue. Si l’on considère que le programme gouvernemental met l’accent, en matière de politique économique, sur une « stratégie de maximisation des gains de productivité » afin de parvenir à une « croissance qualitative », ce passage a de bonnes chances de figurer également dans le prochain accord de coalition.

Biodiversité Le Conseil économique et social souhaite également obtenir davantage d’informations sur les interactions écologiques. Il faudrait, par exemple, disposer d’indicateurs relatifs à la biodiversité. Ce n’est pas tant parce que les membres du CES auraient développé une conscience écologique, mais pour des raisons tout à fait pratiques : plus les objectifs climatiques deviennent ambitieux, plus les « puits de carbone » (forêts, prairies, champs, etc.) qui captent le CO₂ prennent de l’importance. Au plus tard en 2050, date à laquelle la « neutralité climatique » doit être atteinte, ces puits seront pris en compte dans le bilan sous forme d’« émissions négatives », afin de compenser les émissions de CO₂ qui n’auront pas encore pu être évitées. Plus la biodiversité des forêts et des espaces verts est riche, plus leur effet de puits de carbone est important.

Il n’est pas nécessaire de repartir de zéro pour ces bilans environnementaux. L’institut de statistiques Statec y travaille déjà depuis des années, plus précisément depuis 2008, lorsque Jeannot Krecké, alors ministre de l’Économie du LSAP, a eu l’idée de calculer un « PIB vert ». Ce projet a été suivi par le « PIB du bien-être ». Lundi, le CSDD a lui aussi souligné que le PIB ne suffisait pas en tant qu’indicateur : « En temps de guerre, le PIB augmente ! » Mais la comptabilité écologique, lorsqu’il s’agit de ces questions, est complexe. Sur les onze indicateurs sur lesquels travaille le Statec, dont fait partie la « biodiversité », deux ont été finalisés à ce jour : l’un porte sur l’utilisation des matières premières et l’autre sur la teneur en CO₂ de tout ce qui est consommé au Luxembourg, y compris toutes les importations. Un exercice difficile, sur lequel les statisticiens n’ont encore rien publié. Seule la consommation de matières premières fait l’objet de plus d’informations : selon le Statec, elle est stable depuis des années.

Il semble donc que le grand débat éclairé et fondé sur des données concernant la croissance ne se tiendra pas avant quelques années. Ce qui ne signifie pas pour autant que ceux qui estiment d’ores et déjà que le potentiel d’explosion sociale augmente à mesure que les ressources naturelles et humaines sont de plus en plus exploitées se trompent. Ni que, deuxièmement, lorsque le fossé entre les gagnants et les perdants de la croissance se creuse, la démocratie est menacée. Et troisièmement, que dans le cas particulier du Luxembourg, la partie de la population ayant le droit de vote fait plutôt partie des gagnants et que les responsables politiques risquent de perdre de vue les perdants. C’est surtout pour cette raison que le moment serait particulièrement bien choisi pour commencer à parler de croissance.