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Nous, le peuple

Pourquoi le Financial Times, justement, a-t-il élu un ouvrage sur la décroissance « livre de l'année » ? *Less Is More* est bien écrit et son auteur, Jason Hickel, met le doigt sur un point essentiel : si nous…

Article paru dans Édition décembre 2024
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Pourquoi le Financial Times, justement, a-t-il élu un ouvrage sur la décroissance « livre de l’année » ? *Less Is More* est bien écrit et son auteur, Jason Hickel, met le doigt sur un point essentiel : si nous continuons à croître comme jusqu’à présent – et par « nous », il entend les pays riches –, nous sommes perdus.

L’anthropologue économique britannique, professeur à l’Université autonome de Barcelone, s’exprime avec autant de mordant dans ses écrits que dans ses discours. Lundi, à l’invitation du Mouvement écologique, il s’est adressé à une salle comble à l’hôtel Parc Belle-Vue. Il ne s’agit pas seulement de la crise climatique, explique Hickel. Il s’agit aussi de la disparition des espèces et de la perte de biotopes, ainsi que de la consommation croissante d’énergie et de matières premières. Cette dernière, par exemple, s’élève à environ deux tonnes par habitant dans les pays pauvres, contre 30 tonnes dans les plus riches. Cela soulève une question d’équité. Celle-ci se pose également en matière de climat : si tous les pays devaient déployer les mêmes efforts contre le réchauffement climatique et si l’on tenait compte des émissions de gaz à effet de serre depuis le début de l’industrialisation, l’Allemagne aurait déjà atteint en 1950 la part « équitable » pour ne pas dépasser la limite de 1,5 degré dès 1950. La Chine, en revanche, ne s’en approcherait que maintenant.

Pour Hickel, la décroissance consiste à ne plus produire ce qui est « inutile » : les SUV, par exemple, les avions privés, les vêtements bon marché que l’on jette rapidement, et « le complexe militaro-industriel ». Il s’agit plutôt d’orienter les investissements là où ils seraient « nécessaires » : vers la restauration de la nature, les énergies renouvelables, les systèmes de santé publique ou le logement abordable. Il n’y aurait pas de « mauvaise consommation ». C’est la production qui est mal orientée. Il n’y a pas seulement de nombreuses crises écologiques, mais aussi une crise sociale. En effet, la paupérisation s’accentue précisément dans les pays riches, qui auraient pourtant les moyens de subvenir à tous les besoins utiles. Cela ne peut changer que par une « influence démocratique » sur l’industrie et sur l’octroi de crédits par les banques. Ce n’est plus le capital qui doit décider dans quels domaines investir parce que cela rapporte le plus de profits, mais « nous, le peuple ». Il est essentiel, dans la transition qui s’engagera alors, de garantir deux choses : un emploi pour chacun dans le secteur public des activités « nécessaires » ; et la garantie de ces services en tant que biens communs pour tous. La gratuité des transports au Luxembourg en est un bel exemple.

« N’est-ce pas là du communisme ? », demande quelqu’un dans le public. Hickel répond que non. Il n’est pas contre la propriété privée des moyens de production. « Les affaires, les marchés, le commerce, tout ça, c’est très bien ! » Il suffit simplement de les encadrer. Pour y parvenir, il faut bien sûr un mouvement politique. Les écologistes et les Verts ne doivent pas mener une politique « contre la classe ouvrière ». Sinon, cela donnerait lieu à des contre-mouvements comme celui des gilets jaunes il y a six ans en France. Les syndicats devraient s’ouvrir aux questions écologiques, comprendre l’importance des services d’intérêt général et les défendre. Un mouvement pourrait naître de là. Un mouvement qui s’appuierait sur une dose de populisme – c’est seulement ainsi qu’il pourrait refléter la façon dont les crises sont perçues. Surtout la crise sociale.

Contrairement à l’économiste suisse partisan de la décroissance Timothée Parrique, qui a participé il y a huit semaines à une table ronde organisée par le Conseil du développement durable et a dû entendre que ses thèses étaient déconnectées de la réalité, Jason Hickel fait cavalier seul et son public est plutôt de gauche ou écologiste. Personne ne conteste la « démocratisation de l’économie » ni le fait que « la participation des travailleurs dans les entreprises devrait être le minimum ».

Au final, Hickel se contredit quelque peu lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de la « taxonomie » utilisée au sein de l’UE pour identifier les investissements verts. Est-ce là le début d’une orientation vers « l’indispensable » ? Hickel rétorque qu’il n’a jamais entendu parler de cette taxonomie. Ce qui est pour le moins étrange de la part d’un professeur d’économie vivant dans un pays de l’UE.