Rencontre rapprochée En réalité, c’est un dimanche matin tout à fait ordinaire. Alors que Sarah Albrecht s’apprête à aller faire les courses avec son mari, ils décident spontanément d’aller d’abord se promener avec leurs trois chiens. Nous sommes fin janvier, le soleil brille sur les champs enneigés de Trottens, près de la frontière belge. Ils ne vont pas regretter cette décision. Non loin de la forêt, à un croisement du chemin de terre, alors que les chiens reniflent un poteau de clôture, ils l’aperçoivent : le loup. Il traverse le chemin à environ 150 mètres d’eux. Sarah Albrecht a inconsciemment intégré les règles de conduite communiquées à la population par les associations de protection de la nature depuis que le retour du prédateur est devenu prévisible. Elle parle à voix haute pour attirer l’attention de l’animal. Le loup la regarde, elle le regarde à son tour – puis il s’enfuit dans la forêt.
Cette éducatrice sociale de 38 ans n’a ressenti aucune peur lors de cette rencontre. Au contraire, elle était plutôt fascinée et incrédule, raconte-t-elle au journal *Der Land*. Par la suite, elle n’a pu que s’en réjouir. Depuis quelques années, les observations avérées de loups se multiplient dans notre pays : il y en a eu une en 2017 dans la région de Holzem-Garnich, une autre en 2020 dans les environs de Niederanven, une troisième en janvier 2022 près de Wintger et maintenant celle-ci dans la même commune. L’animal a pu être identifié grâce à la touffe de poils qu’il a laissée sur une clôture en fil barbelé : il s’agit de GW2488. Ce n’est pas un nom particulièrement accrocheur, mais peut-être que les habitants de la région frontalière entre le Luxembourg et la Belgique pourront en trouver un nouveau ; après tout, GW2488 y séjourne depuis plusieurs mois. Comme le loup a été aperçu il y a plus d’un mois et qu’il peut parcourir jusqu’à 70 kilomètres par jour, il pourrait, s’il en avait envie, se promener sans problème depuis longtemps déjà dans les Carpates roumaines. À condition, bien sûr, qu’il se déplace toujours dans la même direction.
Problème d’image : il n’y a sans doute guère d’autre animal qui se soit autant imposé comme une surface de projection pour les Européens. Le loup divise : certains en ont peur, d’autres sont fascinés. L’avènement de l’agriculture et de l’élevage a profondément modifié la relation entre l’homme et le loup. Il y a encore 150 ans, le discours sur le loup était sans équivoque. Après que le dernier loup de ce pays eut été officiellement abattu le 24 avril 1893 par un juge du nom d’Édouard Wolff (!), le Luxemburger Wort écrivait le lendemain : « Les locataires de chasse du « Kiém », section forestière d’Olingen, avaient organisé aujourd’hui une chasse en battue au sanglier. (…) Maître Isegrimm, qui avait si longtemps échappé au plomb meurtrier des chasseurs, s’est aventuré trop loin et a été atteint par la balle de M. Wolff, juge à Luxembourg. La balle a pénétré derrière la patte avant droite et le loup est tombé sur le coup. Un grand bravo à ce vaillant tireur. Toute la région est soulagée, car ce monstre semait partout la terreur et la crainte. C’est un magnifique spécimen, et même dans la mort, sa dentition acérée continue d’inspirer la crainte et l’effroi. » (d’Land, 19 avril 2013) Selon des informations récentes, il y aurait toutefois eu d’autres abattages de loups après 1893, voire peut-être encore en 1920. Le choix des mots utilisés par la presse de l’époque pour parler des loups en dit en tout cas long. Un homme eut « la chance de loger la balle de son premier coup de feu en plein cœur du loup » (Luxemburger Wort, 23 janvier 1872) ; quelques années auparavant, ce même journal reprochait à l’animal de rester fidèle à sa « réputation de cruauté ». En 1862, un journaliste du même quotidien croyait déceler des tendances sociales dans le comportement animal : « Il y a quelques jours, sur la route de Redange, en plein jour, un loup a enlevé le chien d’un meunier qui se trouvait sur sa charrette ; quelques jours auparavant, dans la même région, un loup avait dérobé un mouton du troupeau d’un berger. On dit qu’il est inconcevable qu’en plein été, en plein jour, des loups et des sangliers se promènent sans gêne sur la grand-route. Tel est l’air du temps. »
Le discours a changé, mais les avis restent partagés. Aujourd’hui, les défenseurs de la nature célèbrent le retour de ce prédateur comme une pièce manquante du puzzle de l’écosystème depuis plusieurs décennies, et comme un succès pour la biodiversité. Les éleveurs de bétail, quant à eux, se sentent menacés dans leur existence même, d’autant plus que le loup signale sa présence en attaquant les animaux d’élevage. À l’échelle européenne, il bénéficie d’une protection stricte depuis les années 1970. Néanmoins, ces dernières années, des débats ont surgi autour d’un éventuel assouplissement de cette protection. La Neue Zürcher Zeitung a récemment avancé qu’il serait « temps de mener une chasse ciblée au loup » et a plaidé, à la suite d’attaques contre des vaches, en faveur d’une « gestion pragmatique de ce prédateur » afin de ne pas mettre en péril l’économie alpestre.
En Basse-Saxe, il est désormais autorisé d’abattre non seulement les loups qui auraient attaqué à plusieurs reprises des animaux d’élevage malgré les mesures de protection des troupeaux, mais aussi des individus appartenant à une meute – tant que les attaques se poursuivent, même si cela touche des « innocents ». Des dérogations sont nécessaires à cet effet. En France, l’expansion de l’espèce est endiguée de manière plus active : c’est le seul pays européen où un quota d’abattage pouvant atteindre 21 % est en vigueur. Au Luxembourg, il existe depuis 2017 ce qu’on appelle le « plan de gestion du loup », un document consensuel élaboré par divers acteurs, tels que l’administration chargée de la nature, les éleveurs de bétail de pâturage, les agriculteurs, mais aussi la fédération des chasseurs et les organisations de protection de la nature. Il stipule notamment que les dégâts dont il est prouvé qu’ils ont été causés par des attaques de loups sont indemnisés à 100 %. On y trouve également des règles de conduite, comme celle de se faire remarquer en cas de rencontre avec un loup, de se grandir afin que l’animal puisse vous identifier comme un être humain. En effet, le loup s’enfuit généralement dans ce cas. S’il s’approche malgré tout, il faut, en dernier recours, lui lancer des branches.
« Bon à savoir ». Car selon toute vraisemblance, le loup s’installera définitivement chez nous d’ici deux à trois ans, affirme Laurent Schley, codirecteur de l’Administration de la nature et des forêts. Il appelle à toujours considérer la question du loup dans son ensemble et dénonce l’hypocrisie et le déséquilibre qui caractérisent le débat sur la protection des espèces : les autorités indiennes sont censées protéger leurs tigres, celles d’Afrique leurs éléphants, et les riches Européens ne seraient pas capables de protéger les loups ? Il souligne également que l’être humain ne correspond pas au profil de proie du loup. Les rares attaques contre des humains qui ont eu lieu seraient souvent dues à la rage – une maladie qui n’existe pratiquement plus en Europe occidentale et centrale depuis vingt ans.
Le fait que la peur de cet animal reste néanmoins si grande s’explique autrement. Le paysage culturel dans lequel le loup fait son retour n’est plus celui d’où il avait été exterminé. Nous avons changé. Dans l’ensemble, à l’ère de l’Anthropocène, l’homme se considère moins comme faisant partie de la nature que comme son principal gardien. Cette conscience aliénée, combinée à la longue période d’absence de ce prédateur sous nos latitudes, fait que nous ne sommes désormais plus du tout habitués à composer avec la nature sauvage que ce superprédateur incarne. Le loup remet en question notre sentiment de sécurité. Et notre place dans la hiérarchie. Sommes-nous capables de le tolérer à nos côtés ? Les conflits avec les éleveurs sont bien sûr bien réels. Mais la véritable raison de cette peur est plus profonde, elle réside dans l’inconscient collectif. Quiconque regarde Isegrim le fait en pensant aux contes et aux fables, au Petit Chaperon rouge, aux sept chevreaux et aux loups-garous – et peut-être aussi avec une influence chrétienne. Car dans l’Ancien Testament, le loup était systématiquement présenté comme un méchant, comme l’incarnation du diable. Il était pratique pour l’Église de rejeter ce qui est dicté par les pulsions, l’incontrôlable – le « ça » selon Freud – sur la figure du loup-garou, mi-loup, mi-homme. On cherche en vain dans la Bible des traits de caractère bienveillants, tels que ceux attribués à la louve de Romulus et Remus. Au Moyen Âge, les métaphores liées au loup étaient utilisées comme avertissements moraux contre les mauvais comportements. Tout cela explique pourquoi il a longtemps été chassé sans pitié. « Le grand méchant loup est un mème », résume Laurent Schley.
Dans son livre *Les loups* (collection « Naturkunden », Matthes und Seitz, 2016), Petra Ahne, journaliste à la FAZ et autrice, dresse le portrait de ce prédateur. Elle écrit : « Il n’en fallait pas beaucoup pour que le loup revienne : il suffisait simplement de le laisser faire. » Contrairement aux ours et aux lynx, le loup n’a pas tant besoin de la nature sauvage : tant qu’il trouve de la nourriture et dispose de refuges, il s’adapte très bien aux zones que l’homme utilise également. « Il franchit ainsi la frontière que l’homme a tracée entre lui-même et la nature », explique Petra Ahne dans un entretien accordé au journal *Der Land*. Il est difficile d’avoir une vision nuancée du loup en raison de ses ambivalences. « Il tue pour survivre, ce qui nous déconcerte – mais en même temps, il possède des structures sociales très développées qui nous ressemblent. » Le tolérer signifierait aussi accepter que nous ne soyons peut-être pas toujours au sommet de la chaîne alimentaire. Son cas illustre parfois bien à quel point il est difficile de changer globalement notre façon de penser vis-à-vis de la nature : « Un changement de mentalité dont nous avons urgemment besoin. »