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Environnement 10 min de lecture

Les joies de la baignade à l’ère de l’anthropocène

Les problèmes rencontrés dans la zone de loisirs du lac de barrage illustrent bien les défis sociétaux de plus en plus complexes : crise climatique, croissance démographique et aggravation des inégalités sociales.

Article paru dans Édition août 2022
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Le « Beginner’s mind » est un concept issu du bouddhisme zen qui décrit une attitude ouverte, libérée de tout préjugé – à l’image de celle d’un débutant. Cette attitude nécessite beaucoup de pratique, car la répétition entraîne inévitablement de la frustration. Tom Schmit travaille depuis l’été dernier comme garde forestier au parc naturel de l’Oewersauer. Il a une grande expérience dans le fait de répéter les mêmes gestes à plusieurs reprises et de revivre sans cesse des situations similaires. Contrairement aux gardes forestiers américains, il ne dispose d’aucun pouvoir répressif : outre les tâches administratives, la surveillance des sentiers de randonnée et l’organisation d’activités pour les jeunes, son rôle pendant la haute saison estivale consiste avant tout à informer et à sensibiliser les gens au respect de la nature. Un travail de sensibilisation, en quelque sorte. C’est là que l’esprit du débutant prend tout son sens.

Quand on rencontre ce grand homme aux cheveux bruns et à la voix grave, pas besoin de poser beaucoup de questions : Tom Schmit se fait un plaisir de parler longuement. Il a de quoi raconter : avec la pandémie et l’augmentation de la population, le Stauséi a connu à plusieurs reprises ces dernières années une affluence record de visiteurs. Les conflits sociaux et les déchets sauvages se sont multipliés, comme récemment le week-end du 18 juin, lorsque les villages d’Insenborn et de Lultzhausen ont dû fermer la circulation dans l’après-midi, les voitures encombrant les couloirs de secours et les allées privées, et les visiteurs se montrant parfois agressifs. Une aubaine pour les médias de tous bords et les trolls sur les réseaux sociaux. L’économie de l’attention
a frappé comme à son habitude.

Ce vendredi, les voiles des bateaux claquent doucement sur la plage de Liefringen, une brise agréable souffle, le thermomètre affiche 25 degrés. La Fondation Cancer a installé un distributeur gratuit de crème solaire qui indique le risque d’exposition aux UV. Au bord de l’eau, les vagues bleu-gris viennent lécher le rivage, tandis que quelques kayakistes glissent presque sans bruit à la surface. Aujourd’hui, l’atmosphère est calme ici, voire contemplative. Si ce n’était cette herbe qui, loin d’être verte, semble fanée, et dont les teintes pâles de jaune-brun recouvrent la plage. À certains endroits, on aperçoit des traces de brûlures, là où les feux de barbecue ont calciné les racines de l’herbe. La sécheresse est omniprésente.

Au coin de la rue, en empruntant l’un des petits chemins, à l’un des nombreux endroits du bord de l’eau où certains ne manquent pas de profiter du coucher de soleil, un verre de Battin à la main, une boombox et un feu de joie, Tom Schmit attire l’attention sur les mégots de cigarettes, les canettes d’énergie vides et les mouchoirs usagés qui jonchent les buissons. « Je trouve que c’est dans un état épouvantable ici », dit-il, « peut-être que je m’y attarde déjà trop. » Plus les six plages officielles – Insenborn 1 et 2, Liefringen, Lultzhausen, Burfelt et la Rommwiss à Baschleiden – se remplissent, plus les petites criques sont prises d’assaut. « Une étincelle qui s’échappe d’un barbecue ou d’une cigarette, et tout part en fumée », affirme Tom Schmit. Le CGDIS indique qu’il y a eu trois incendies de forêt importants dans la région au cours des deux dernières années ; selon lui, la région n’est pas plus touchée que d’autres, mais la topographie locale complique les interventions. Le chef de service Christopher Schuh n’a pas connaissance d’un lien entre ces incendies et les fêtes. Une demande adressée par le Land à la police afin de déterminer les causes exactes des incendies est restée sans réponse à l’heure de la clôture de la rédaction.

Après une année passée au Canada, où Tom Schmit a travaillé comme paysagiste en Alberta, et quelques années passées dans un emploi de bureau, il a souhaité répondre à son envie de passer plus de temps à l’extérieur. C’était aussi une sorte de retour aux sources, car il a grandi dans la région du lac de barrage et « houfreg drop ». Son activité en est encore à ses balbutiements, il doit trouver lui-même de nombreuses pistes. Il ne s’est pas choisi une tâche facile. « Pour ce boulot, il faut avoir les épaules larges », dit-il avant d’ajouter : « Je suis déjà un type plutôt calme, je dirais, mais après cinq à six heures passées dehors le week-end », dit-il en portant la main à son cou, « là, on a vraiment des nerfs d’acier ». Il a déjà suivi une formation à la désescalade dispensée par la police. Il déplore que de nombreux visiteurs ne comprennent plus les enjeux, notamment l’entretien qui s’effectue discrètement en arrière-plan pour permettre de profiter de la nature.

À l’écouter, on sombre vite dans le pessimisme culturel : des tentes abandonnées dans les bois, des panneaux d’information arrachés du sol, quelques personnes isolées qui vont se baigner dans les zones de protection de l’eau potable, d’autres qui apportent une table de mixage au bord du lac. Et ceux qui, après qu’on leur a demandé de baisser le volume de la musique, pointent du doigt d’autres personnes qui font pourtant la même chose. Mais alors, pourquoi est-ce justement à moi qu’on s’adresse ? « Dans le petit appartement où ils vivent, on leur fait la leçon quand ils écoutent de la musique – on peut donc bien sûr comprendre qu’ils aient envie de se sentir libres quand ils viennent ici. » Et ce ne seraient encore que des exceptions. Cette nuance est importante, car le débat autour de cette problématique a souvent atteint, ces dernières semaines, le niveau des commentaires de RTL.

Or, c’est là que s’accumulent des problèmes de fond. Des inégalités sociales croissantes, résultant d’une politique du logement débridée ; le sentiment que la pandémie touche à sa fin, ce qui fait que certains n’ont peut-être plus la patience de supporter des restrictions de quelque nature que ce soit et veulent rattraper le temps « perdu » en faisant la fête avec encore plus d’ardeur ; l’urgence de la protection de la nature et de l’environnement au cœur de la crise climatique, la nécessité de la cohésion sociale et d’une coexistence respectueuse. Au bord du lac de barrage se manifeste, à petite échelle, l’autodestruction systématique et systémique de l’Anthropocène.

C’est peut-être un petit village dans un petit pays, mais en tant que pôle d’attraction touristique et réservoir national d’eau potable depuis sa mise en service en 1958, ce barrage est unique à bien des égards. En Allemagne voisine, les barrages d’eau potable qui servent également de zone de loisirs de proximité constituent une exception. « Je ne sais pas ce qu’on ferait si on gâchait tout ça », déclare Tom Schmit en soulignant l’importance de ce plan d’eau. Afin de relever les défis de plus en plus complexes de la région, la commission du lac de retenue a été créée l’année dernière, avec des représentants des communes, de l’administration de l’eau et de la nature, de la CGDIS, de la police, de l’office régional du tourisme Visit Éislek, du parc naturel de l’Oewersauer, de la société d’eau potable Sebes, de l’administration des ponts et chaussées ainsi que des ministères de l’Environnement, du Tourisme et de l’Aménagement du territoire. Il a fallu plus de trente ans pour la mettre en place. Actuellement, un concept de gestion des flux de visiteurs est en cours d’élaboration en collaboration avec une entreprise autrichienne ; il s’agit d’un zonage qui pourrait, dès l’année prochaine, répartir les plages en fonction des activités proposées : détente, sport, musique. Une approche créative
.

Les acteurs de la région avaient jusqu’à présent pris plusieurs mesures pour améliorer la situation : de l’extension des parkings – 1 000 places gratuites en combinaison avec la navette, 700 places payantes – au renforcement de la signalisation, en passant par l’installation de barbecues fixes
au Fuussefeld.

Léo Rippinger, ancien assesseur à Esch-sur-Sûre et membre de Déi Lénk, est originaire d’Insenborn et vit à nouveau tout près du lac depuis vingt ans. Selon lui, les conflits sont inévitables en raison des différents besoins. Dans la pratique, la conciliation entre les différents objectifs, tels que le tourisme et la protection de l’environnement, ne fonctionne pas, estime-t-il. Il déplore la situation du garde forestier, qui n’a aucune chance de s’en sortir seul lors des week-ends de canicule où les lieux sont bondés. D’une manière générale, il considère toutefois que la situation reste calme ; il y a toujours eu des jours de forte affluence au cours de l’année. C’est certes désagréable, mais ce n’est pas une catastrophe : « D’autres habitants de la commune sont plus agacés par cette situation que moi. »

Ce sont notamment les élus locaux qui pointent du doigt, comme on dit. Les solutions proposées pour améliorer la situation se résument souvent à un renforcement de la présence policière afin de faire respecter les règles. René Michels, maire de la commune du lac de barrage, déplore ce manque de respect et estime qu’il faudrait une « éducation de base » pour remédier à ce « grave problème de société ». Si l’on faisait preuve d’un peu de bonne volonté, « tout irait bien ». Il n’est pas partisan des restrictions. Sinon, il faudrait déjà déployer sur place 20 à 30 policiers accompagnés de chiens pour assurer les contrôles. Une approche « Law & Order » qui altérerait considérablement l’ambiance au bord du lac de barrage. La question posée par le Land concernant la fréquence réelle des interventions policières est également restée sans réponse.

En tout état de cause, personne n’envisage actuellement de fermer le lac de barrage aux activités touristiques et de loisirs pour des raisons environnementales, car il constitue tout de même l’un des principaux attraits du Grand-Duché. La demande est trop forte ; ce serait regrettable si cela conduisait à une exclusion sociale – mais surtout, cela pourrait être interprété comme un échec politique. « Aujourd’hui, se baigner ici est considéré comme un droit acquis. Si ce n’était plus le cas, cela susciterait une levée de boucliers », explique Léo Rippinger. « On ne peut pas en faire une histoire », ajoute de son côté le maire d’Esch-sur-Sûre, Marco Schank (CSV), dans un entretien avec le journal *Land*. Il ne voudrait refuser à personne le droit de venir ici pendant son temps libre. L’idée d’interdire complètement l’accès des voitures au Fuussefeld a déjà été discutée au sein de la commune, mais jusqu’à présent, la situation a pu être maîtrisée. Il réitère également son souhait de voir naître un « plan directeur » pour les plages, qui pourrait éventuellement prendre forme grâce au zonage évoqué.

La question de la création de nouveaux espaces de loisirs de proximité pour une population en constante augmentation et face à des étés de plus en plus chauds s’impose. L’ouverture prochaine du lac d’Echternach en tant que site de baignade pourrait peut-être soulager quelque peu le Stauséi. À l’heure actuelle, il n’y a sinon que Remerschen et Weiswampach pour se baigner en pleine nature.

Charel Pauly, président de la Commission des lacs de barrage et du Parc naturel de l’Oewersauer, a récemment évoqué le retour des algues bleues, qui « résoudront le problème ». Elles freineront sans doute l’afflux de visiteurs, mais elles nuisent considérablement à l’écosystème et à la santé. La prolifération massive des cyanobactéries, qui se multiplient de plus en plus dans les eaux qui se réchauffent, est un symptôme de la crise climatique – parallèlement, les algues bleues accélèrent cette crise en produisant du méthane, dont l’impact sur le climat est environ 30 fois plus important que celui du CO₂.