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Environnement 11 min de lecture

indifférence face au changement climatique

Lundi, une action en faveur du climat a eu lieu à l'occasion de la Journée de la Terre. Le rapport Copernicus sur le climat a été publié au même moment. Mais la capacité de mobilisation du mouvement pour le climat semble s'être essoufflée.

Article paru dans Édition avril 2024
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indifférence face au changement climatique
À gauche : Magali Paulus et Elisha Winckel, de Cell. À droite : Louise, une élève. © Photo : Sven Becker

« Au Luxembourg, les manifestants pour le climat ne font plus l’actualité », titrait RTL le 15 mars – cinq ans auparavant, Fridays for Future avait appelé à une première manifestation internationale pour le climat. Cet article a incité Elisha Winckel à publier une vidéo sur Instagram dans laquelle il concède : « RTL a en quelque sorte raison. » Mais la question qui en découle est la suivante : « Qui a envie d’organiser une grève pour le climat ? » Cinq semaines plus tard, il se tient dans le hall de la CFL, devant un stand où est accrochée une affiche sur laquelle on peut laisser des messages. Un passant, le commerçant Yahya Nabil, y écrit « Ferme bio ». À côté d’un vélo se tient Semion Smolenskiy. Depuis qu’il a obtenu son diplôme au lycée d’Ettelbrück il y a un an, il sillonne les routes avec le CreatiVelo, un vélo électrique alimenté à l’énergie solaire qui diffuse des vidéos sur les actions de Youth4Planet. Il est midi. Un défilé est prévu à 18 heures, de la gare à la Chambre des députés. De nombreux jeunes vont-ils s’y joindre ?

En 2019, le mouvement mondial pour le climat s’était amplifié, mais il s’est depuis essoufflé. Alors que Fridays for Future menait des actions pacifiques, des groupes comme « La Dernière Génération » semaient le trouble avec des graffitis à l’encre de soupe difficilement compréhensibles. Mais aujourd’hui, « Letzte Generation » a évolué et souhaite se repositionner dans le cadre de la politique partisane. « Extinction Rebellion » n’organise plus non plus de manifestations chaotiques, mais cherche plutôt le dialogue en porte-à-porte et lors de réunions. Les manifestations pour le climat plus pacifiques ont-elles désormais à nouveau le vent en poupe ? C’est ce qu’il semble. Mais dans un contexte démographique nouveau. Sur le parvis de la gare, de nombreuses personnes aux cheveux gris se sont rassemblées. Un groupe de trois hommes brandit une banderole sur laquelle on peut lire « Seniors for Climate ». En Suisse, les « Klimaseniorinnen » ont vu le jour, en Allemagne, les « Omas for Future ». Deux bénévoles d’ATD Quart-Monde se sont joints au cortège. Pourquoi ces deux quinquagénaires sont-ils ici ? « La protection du climat est un droit humain. Et ce sont les plus pauvres qui souffriront le plus du changement climatique. » Puis le slogan « Climate Justice now » retentit sur la place. « Que crient-ils ? Nous ne comprenons pas l’anglais », demandent-ils tous les deux. Une dame âgée est venue seule. « Malheureusement, Fridays for Future s’est essoufflé. Mais il est important de donner l’exemple », estime-t-elle. Dans son entourage, le changement climatique est un sujet d’actualité, « mais la volonté de renoncer aux voyages en avion et aux produits de luxe est faible ». Les organisateurs ont dénombré environ 450 participant·e·s. C’est peu pour un appel lancé par 36 organisations non gouvernementales ; les principaux organisateurs étant Citizens for Ecological Learning and Living (Cell) et Greenpeace. Le défilé n’a-t-il pas été suffisamment annoncé ? Le lundi soir n’est-il pas le meilleur moment pour des actions de protestation ? La société est-elle en proie à l’apathie climatique et à la lassitude face aux crises ?

Lundi, le rapport 2023 du service européen d’observation du changement climatique Copernicus a été publié. Des précipitations extrêmes ont notamment été observées l’année dernière, provoquant des inondations en Italie, en Grèce, en Slovénie, en Norvège et en Suède. Dans le même temps, les périodes de sécheresse se sont aggravées dans le sud de l’Europe. De manière générale, le service Copernicus a enregistré, à l’échelle européenne, un nombre record de journées de stress thermique, c’est-à-dire avec des températures supérieures à 46 degrés. L’Atlantique du Nord-Est a également enregistré des températures de surface de la mer supérieures à la moyenne : en juin, la plus forte anomalie mensuelle depuis le début des relevés a été constatée, les températures s’élevant à 1,76 degré au-dessus de la moyenne. Et dans le sud de l’Europe, les incendies ont ravagé au total 500 000 hectares. Le climatologue Andrew Ferrone a par ailleurs expliqué sur la radio 100,7 qu’on avait constaté, en Europe, une augmentation des décès liés à la chaleur. Il faudrait de meilleurs systèmes d’alerte en cas de stress thermique afin de protéger les personnes vulnérables. Mais surtout, il faudrait aller plus loin en matière de mesures d’adaptation. La végétalisation des villes permettrait de faire baisser les températures et d’absorber l’eau en cas de précipitations. Le rapport contient tout de même une bonne nouvelle : la part de l’énergie solaire, éolienne et hydraulique est passée de 36 à 43 % par rapport à l’année précédente.

Deux lycéens de 16 ans du lycée Vauban participent également à la manifestation : Louise et Victor. C’est la mère de Victor qui lui a parlé de la manifestation. « On a décidé spontanément, après les cours, de venir ici. » Depuis la pandémie, le mouvement pour le climat s’est effrité. « Nous sommes déçus qu’il n’y ait pas plus de jeunes ici », déclare Louise. De plus, depuis environ deux ans, l’extrême droite serait en vogue chez les jeunes. « Ils ont su donner une dimension esthétique à leur idéologie sur les réseaux sociaux », analyse Louise. L’influenceuse Thaïs D’Escufon, qui appartient à la Génération identitaire et a soutenu Éric Zemmour lors des dernières élections, est actuellement très populaire parmi les jeunes de leur âge. Louise et Victor expliquent que la polarisation dans la cour de récréation n’aurait toutefois pas augmenté : chacun évolue dans des bulles parallèles. Et il est difficile de dire si le groupe identitaire prend de l’ampleur dans leur lycée parce que les jeunes se détournent des actions écologiques ; ils s’en désintéressaient probablement déjà auparavant.

Le journal *Die Zeit* a rapporté ce mardi que, selon la dernière étude « Jugend in Deutschland » (La jeunesse en Allemagne), 22 % des 14-29 ans se déclarent favorables à l’AfD. Le parti, qui compte une aile d’extrême droite, arrive ainsi en tête auprès des jeunes. Selon les auteurs de l’étude, cela s’expliquerait par l’inflation, la guerre, la pénurie de logements et les loyers élevés ; l’AfD promettrait justement des approches totalement nouvelles dans ce domaine – et elle le fait sur les réseaux sociaux, où elle bénéficie d’une présence relativement importante. Au Luxembourg, Maks Woroszylo, président d’Adrenalin, s’en est montré convaincu lors du congrès du parti il y a un mois : « Les jeunes d’ici, à la campagne, votent pour l’ADR. » Avant les élections nationales, la section jeunesse de l’ADR s’était rendue dans les écoles. « De nombreux élèves voulaient nous parler, car nous abordons les sujets qui les préoccupent. » La jeunesse veut retrouver son moteur à combustion, et c’est pour cela que l’ADR s’engage.

Magali Paulus, animatrice du réseau Cell, constate également que les questions climatiques ont été reléguées au second plan : les défis géopolitiques et les craintes financières occupent le devant de la scène. Néanmoins, les collaborateurs et collaboratrices de Cell constatent un niveau élevé d’éco-anxiété chez les jeunes avec lesquels ils sont en contact. Dans une étude réalisée par Reach-Out en 2019, 82 % des jeunes Américains ont déclaré que le changement climatique porterait préjudice à leur génération. Le Youth Survey Luxembourg, publié la même année, souligne que 83,5 % des personnes interrogées ont peur du changement climatique. Des chiffres similaires ont été publiés dans The Lancet pour les Philippines, l’Inde et le Nigeria. Le Centre de recherche sur l’enfance et la jeunesse de l’Université du Luxembourg ne voit toutefois aucun lien entre l’angoisse environnementale et la satisfaction dans la vie chez les jeunes d’ici.

Dans l’ensemble, la société ne se saisit pas de cette question. La politique climatique stagne. Il existe un écart considérable entre les défis à relever et les actions concrètes menées, déplore Magali Paulus. Alors que Xavier Bettel (DP) se présentait comme le « Premier ministre du climat », le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, suggère désormais que seule la transition technologique pourrait résoudre le problème. « Cela conduit à une nouvelle mise à l’écart de la question climatique du débat politique », estime Mme Paulus. Une série d’études a conclu que les personnes interrogées reconnaissent le changement climatique comme un problème et se déclarent favorables à des idées respectueuses de l’environnement, mais qu’elles ne se montrent pas disposées à protéger l’environnement au détriment de leur confort quotidien. C’est précisément à cet état d’esprit que le Premier ministre Frieden a adapté son discours.

Magali Paulus porte des collants bleus et un bonnet vert ; ces deux couleurs ont été choisies en l’honneur de la Journée de la Terre. Pendant le défilé, elle scande dans son mégaphone des slogans plutôt ludiques : « Maman Terre, tu es la meilleure. » Et d’autres, plus politiques : « On est là pour pousser le gouvernement à respecter ses engagements. » Mais la manifestation n’a pas eu d’écho politique. Le lendemain, la presse n’en fait pratiquement pas mention. Seuls quatre responsables politiques ont pris part au défilé : les deux candidats européens des Verts, Fabrizio Costa et François Bausch, Christos Floros, candidat du DP âgé de 30 ans, ainsi que Gary Diderich, co-porte-parole du parti déi Lénk. Natascha Lepage fait son apparition en marge de la manifestation. Elle porte sur son dos les 17 objectifs de développement durable des Nations unies. En 2019, elle faisait partie du mouvement « Youth for Climate », qui organisait des grèves pour le climat rassemblant parfois jusqu’à 7 000 participants. En raison de l’activité professionnelle de ses parents en Inde, elle y a vécu plusieurs années. Un événement particulier de son enfance en Inde l’a sensibilisée au changement climatique : après une journée où il faisait 38 degrés, une vague de froid s’est abattue à la suite d’un cyclone. Du jour au lendemain, les températures sont tombées à 6 degrés. « C’était inhabituel pour cette période de l’année. Certaines personnes sont mortes de froid cette nuit-là. Ça a été un choc », se souvient-elle dans Paperjam. Elle explique au journal *Der Land* que la dernière grande manifestation pour le climat a eu lieu fin novembre 2022. « Lorsque les représentant·e·s de Youth for Climate ont commencé à étudier à l’étranger, le mouvement s’est désagrégé. » Natasha Lepage étudie actuellement la géopolitique et les sciences politiques en Irlande.

Le fait que les mouvements de jeunesse apparaissent et disparaissent n’est pas un phénomène nouveau. En 2012, Gary Diderich a estimé, dans une contribution publiée sur un forum, que la plupart des groupes ne survivaient pas plus de cinq ans. On peut citer ici Action-Solidarité-Tiers-Monde-Jeunes, la Lëtzebuerger-Schüler-Delegatioun et la Jugend fir Fridden a Gerechtegkeet. Il en va de même pour les groupes de jeunes au sein des syndicats. Gary Diderich, originaire de Differdange, a lui-même grandi au sein d’un mouvement de jeunesse. À 16 ans, il s’est engagé au sein du Mouvement Ecologique et considérait la politique partisane avec scepticisme. En 2009, il a changé d’avis et a adhéré à déi Lénk.

Elisha Winckel suit un parcours inverse. Il y a cinq ans, il était un espoir du LSAP, figurait au premier rang des Jeunes socialistes, s’était présenté aux élections européennes de 2019 et travaillait au ministère de l’Économie sous la direction de Franz Fayot (LSAP). Aujourd’hui, il travaille pour Cell et a mis sa vie politique en veilleuse : « Mes activités dans le domaine de l’environnement ne doivent pas être interprétées à tort comme de la propagande partisane. » Il a étudié pendant deux ans à la New School de New York et a fait campagne pour la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez lors des dernières élections américaines. C’est peut-être là-bas qu’il a acquis cette tendance anglo-saxonne à réduire les identités à des symboles. Une pastèque est épinglée sur sa veste en jean. Que dit-il de la composition démographique des participant·e·s à l’action pour le climat ? « Ce n’est pas une grève des jeunes pour le climat, mais un défilé organisé dans le cadre de la Journée de la Terre ; c’est pourquoi l’appel a moins circulé parmi les jeunes », estime-t-il. Magali Paulus voit dans l’action de la Journée de la Terre « une première initiative importante » pour peut-être renouer avec les succès d’avant la pandémie. En fin de compte, l’âge des militants pour le climat n’a pas d’importance.