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Environnement 13 min de lecture

HQ100

Il y a deux semaines, des pluies torrentielles et persistantes ont provoqué « la catastrophe la plus coûteuse de l'histoire du secteur des assurances au Luxembourg ». Les dégâts auraient-ils pu être limités si des mesures avaient été prises plus tôt ? Un bilan critique

Article paru dans Édition juillet 2021
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Inondation dans la rue de Beggen © Gilles Kayser

Tournée estivale : le fait que de fortes pluies et un orage aient éclaté mardi à 13 h 41, au moment où elle arrivait avec 31 minutes de retard dans sa berline noire devant le centre d’intervention de Sandweiler, n’était qu’une pure coïncidence. Le fait que des inondations locales se soient à nouveau produites plus tard dans la journée l’était tout autant. La ministre de l’Intérieur, Taina Bofferding (LSAP), a effectué cette semaine (pour la deuxième fois depuis 2019) une tournée des centres d’intervention afin de rencontrer personnellement les équipes de secours placées sous son autorité et de se faire photographier pour les réseaux sociaux. Ces dernières semaines, les équipes d’intervention du CGDIS ont été particulièrement sollicitées. Entre le 14 et le 15 juillet, plus de 100 litres de pluie par mètre carré sont tombés dans certaines régions. L’Alzette et la Sauer, ainsi que leurs affluents, l’Our, la Mamer et la Weiße Ernz (ainsi que la Korn), sont sortis de leur lit. Un HQ100 (crue centenaire, le « Q » signifiant « quantitas ») a été enregistré dans neuf des 41 stations de mesure ; 15 points de mesure ont atteint des records historiques, parfois de loin. 6 230 appels ont été reçus par le numéro d’urgence 112, les services de secours ont effectué environ 1 200 interventions, plus de 400 personnes ont dû être temporairement évacuées, et certaines ne peuvent toujours pas regagner leur domicile à ce jour.

Comment en était-on arrivé là ? Le dimanche 11 juillet, les prévisions météorologiques numériques avaient laissé entrevoir que des précipitations extrêmes ne pouvaient être exclues entre le 13 et le 15 juillet dans la région du Benelux, dans le nord-est de la France et dans l’ouest de l’Allemagne. Selon Meteolux, on ne savait toutefois pas jusqu’au dernier moment quelles régions seraient précisément touchées ni quelle quantité de pluie apporterait cette dépression baptisée du prénom allemand « Bernd ». « En général, les modèles de prévision ont sous-estimé les cumuls de précipitations sur 24 heures au Grand-Duché pour cet événement », écrit le service météorologique dans un rapport publié le 19 juillet.

Tôt dans la matinée du 13 juillet, Meteolux a émis une alerte jaune pour le lendemain. 24 heures plus tard, l’organisme a déclenché une alerte orange pour des précipitations : entre midi et 4 heures du matin, il pourrait tomber entre 41 et 60 litres de pluie par mètre carré. Le 14 juillet à midi, l’Agence de gestion des eaux a émis une alerte orange pour inondations. À 16 heures, le CGDIS a activé son dispositif de crise, le Centre de gestion des opérations (CGO), et a renforcé les effectifs du 112 afin de pouvoir répondre aux nombreux appels. À 17 h 20, l’Office de gestion des eaux a déclenché l’alerte rouge pour inondations. À ce moment-là, les pompiers étaient déjà intervenus entre 100 et 150 fois pour des logements et des caves inondés. À Echternach, les équipes d’intervention se préparaient au pire. À 18 heures, Radio 100,7 a mis en garde contre des crues dans des zones rarement touchées et a indiqué que l’Alzette avait déjà débordé par endroits et qu’il fallait également s’attendre à des niveaux d’eau élevés sur la Sauer. RTL Radio a mis en garde contre l’aquaplaning et les inondations dans la région de Mersch et d’Ettelbrück.

Dix heures plus tard, il ne s’est rien passé pendant longtemps au niveau de la communication officielle. À 0 h 42, le CGDIS a annoncé qu’il ne serait plus possible de répondre à toutes les demandes adressées aux pompiers, car la priorité devait être donnée à la protection des personnes en détresse et des infrastructures critiques. Les personnes résidant dans des zones inondables devaient mettre leurs voitures en sécurité et protéger leurs habitations : « Veuillez respecter les recommandations disponibles sur inondations.lu », a conseillé le CGDIS dans son communiqué. À 2 h 10, dix heures après l’activation du CGO, le Service de la communication de crise du ministère d’État a annoncé que le Haut-Commissaire à la Protection nationale (HCPN), à la demande du Premier ministre Xavier Bettel (DP), en raison de la montée rapide du niveau des eaux, avait activé le Plan d’intervention d’urgence en cas d’intempéries (PIU Intempéries) et que la cellule de crise prévue par ce plan s’était réunie à minuit sous la direction de la ministre de l’Intérieur, Taina Bofferding (LSAP). Outre le HCPN, le CGDIS, l’Office de la gestion des eaux, l’Administration des ponts et chaussées, l’armée, l’opérateur du réseau électrique Creos, Meteolux, la police et le service de communication de crise du gouvernement ont également pris part à la réunion. Les informations et les consignes de comportement publiées entre minuit et 3 heures du matin n’ont pas eu d’utilité pratique immédiate, car elles ont été transmises aux médias, qui ne diffusent généralement pas d’informations pendant la nuit. Les habitants des zones inondées n’ont pas été avertis directement, car l’application prévue à cet effet, Gouv-Alert, ne fonctionne que de manière limitée et l’alerte a de toute façon été envoyée trop tard.

Comparé aux régions voisines, le Luxembourg s’en est mieux sorti. Il n’y a eu ni morts ni blessés, mais les dégâts matériels sont importants. Le 15 juillet, le Conseil d’État a décidé de débloquer 50 millions d’euros d’aide d’urgence. Les compagnies d’assurance ont elles aussi estimé à 50 millions d’euros le montant des indemnités qu’elles devront verser. Il y a une semaine, elles ont revu leurs estimations à la hausse, les portant à 120 millions d’euros, et ont qualifié cet événement de « catastrophe la plus coûteuse de l’histoire du secteur des assurances au Luxembourg ».

Système d’alerte aux crues : aurait-il été possible de limiter les dégâts ? Les autorités publiques et le gouvernement n’ont-ils pas réagi à temps ? Le plan d’urgence a-t-il été déclenché trop tard ? Le chercheur luxembourgeois Jeff Da Costa, titulaire d’un master en météorologie appliquée et actuellement doctorant en sciences de l’environnement à l’université de Reading, a vivement critiqué les autorités lors de plusieurs interviews. Les rapports du système européen d’alerte aux crues EFAS, mis en place en 2002 à la suite des inondations catastrophiques en Europe centrale, n’auraient pas été pris suffisamment au sérieux et aucune « mesure préventive efficace » n’aurait été mise en œuvre, a déploré Da Costa samedi dernier dans le journal *Das Wort*. Le plan de crise du gouvernement serait inefficace, et les responsables politiques n’auraient pas réagi de manière appropriée aux alertes des météorologues.

Dans un premier bilan daté du 16 juillet, l’Efas indique avoir transmis des prévisions aux autorités compétentes dès le 10 juillet. Jusqu’au 14 juillet, 25 notifications au total auraient été envoyées concernant des régions spécifiques des bassins versants du Rhin et de la Meuse, qui ont été les plus durement touchées par les intempéries. La critique de Jeff Da Costa est-elle donc justifiée ? Au Luxembourg, le partenaire de l’Efas est l’Office de gestion des eaux. Son directeur, Jean-Paul Lickes, explique à la demande du journal *Land* que la seule alerte de l’Efas concernant le Luxembourg a été envoyée le 14 juillet à 11 h 30 pour la Sûre. Il s’agissait d’une alerte informelle, ce qui signifie que les prévisions n’étaient pas formelles. Selon cette alerte, les niveaux de la Sûre devaient atteindre leurs premiers pics vers minuit ; l’Efas avait estimé la probabilité d’une crue quinquennale à 50 % et celle d’une crue vicennale à 35 %. « L’alerte était donc bien loin de ce qui s’est produit dans la soirée », souligne M. Lickes dans une réponse écrite. Les communiqués envoyés par l’Office de gestion des eaux auraient devancé de loin ceux de l’Efas. Une demande adressée par le journal *Land* à l’Efas était restée sans réponse à l’heure de la clôture de la rédaction.

Mesures de protection Enfin, M. Lickes souligne que le Service de prévision des crues (SPC) de l’Office de gestion des eaux était déjà en phase de vigilance depuis le 13 juillet à 14 h 30. Le même jour, un avis de crue avait été émis à l’intention des campings et des chantiers, a-t-on appris la semaine dernière lors d’une conférence de presse. L’Office de gestion des eaux a déclenché la phase de pré-alerte le 14 juillet vers midi, puis la phase d’alerte à 17 heures. Paul Schroeder, directeur général du CGDIS, a expliqué au journal *Land* que, en début d’après-midi le 14 juillet, le service d’urgence avait averti par SMS les chefs de centre et les maires de toutes les communes qu’il risquait d’y avoir des inondations. Selon le CGDIS, quatre maires n’auraient pas reçu le message en raison de problèmes techniques. Dès réception du SMS, les services communaux auraient déjà commencé à prendre des mesures de protection et à évacuer les campings et les chantiers situés le long de la Sauer et de l’Our, précise M. Schroeder. Après que l’Office de gestion des eaux eut déclenché l’alerte rouge peu après 17 heures et informé le CGDIS que le seuil HQ100 pourrait être atteint dans différentes régions, les communes de ces régions ont été placées une nouvelle fois en état d’alerte. Cependant, on a eu l’impression que certains maires et habitants ne croyaient pas qu’une catastrophe allait se produire, car beaucoup n’avaient en mémoire que les crues moins graves des années précédentes, estime M. Schroeder. Or, l’Office de gestion des eaux avait expressément rappelé que les équipes de secours devaient faire comprendre aux habitants des zones touchées que la situation pourrait être pire que ce qu’ils avaient connu jusqu’alors.

De nombreux éléments semblent donc indiquer que l’Agence de gestion de l’eau, placée sous la tutelle de la ministre verte de l’Environnement Carole Dieschbourg, avait anticipé assez tôt les niveaux d’eau exceptionnellement élevés sur l’Alzette, la Sûre et l’Our. La procédure décrite par l’administration (SPC, pré-alerte) laisse supposer qu’elle envisageait déjà un scénario de crue dès le 13 juillet. En conséquence, le gouvernement aurait pu, dès ce jour-là, déclencher le plan d’urgence contre les inondations (PIU Inondations), plus détaillé et prévu pour des pluies persistantes, dans lequel l’Office de gestion des eaux joue un rôle central. La cellule de crise aurait alors eu suffisamment de temps pour coordonner le travail du CGDIS, de l’administration des ponts et chaussées et des autres autorités concernées, et pour informer la population de manière exhaustive. Le fait que le HCPN, à la demande du ministre d’État, n’ait apparemment activé que dans la soirée du 14 juillet (personne ne semble savoir exactement à quelle heure) le plan d’urgence « Intempéries » (PIU Intempéries), conçu pour les phénomènes météorologiques extrêmes tels que la canicule, les fortes pluies, tornades ou chutes de neige, laisse supposer que le gouvernement lui-même n’a pas pris le danger au sérieux pendant trop longtemps ou a mal évalué la situation. Ce plan ne tient compte que des prévisions de Meteolux. « Dans le cadre du “Plan Intempéries”, seules les prévisions et les niveaux d’alerte fournis et publiés par MeteoLux (www.meteolux.lu) font foi. D’autres sources et médias sont susceptibles de fournir des informations similaires mais divergentes. Elles peuvent prêter à confusion dans l’évaluation de la situation et sont à écarter », peut-on lire dans la version accessible au public. Le problème était toutefois que Meteolux n’a à aucun moment émis d’alerte rouge. Selon les calculs du service météorologique national, la probabilité que 50 litres de pluie tombent par mètre carré était plutôt faible, comme l’indique Meteolux dans son rapport du 19 juillet.

Responsabilité politique : Le haut-commissaire à la protection nationale, Luc Feller, est actuellement en congé et n’a pas pu être joint. Le ministère d’État n’a pas non plus souhaité répondre à la question de savoir pourquoi le PIU Intempéries avait été déclenché à la place du PIU Inondations, renvoyant la question au HCPN et au ministère de l’Intérieur. La ministre de l’Intérieur, Taina Bofferding, qui dirigeait certes la cellule de crise mais n’assume pas la responsabilité politique de l’activation du plan d’urgence, a justifié mardi auprès du Land la convocation tardive de la cellule de crise en expliquant que le HCPN, le CGDIS et l’Office de la gestion des eaux étaient déjà en contact téléphonique depuis l’après-midi et qu’il fallait d’abord recueillir suffisamment de données. De plus, le CGDIS aurait déjà alerté les communes dès l’après-midi. Certaines communes auraient réagi plus tôt, d’autres plus tard, souligne la ministre de l’Intérieur, qui renvoie aux compétences communales. Enfin, le gouvernement aurait certes voulu appeler à la vigilance, mais sans semer inutilement la panique.

Interrogé à ce sujet, le maire d’Echternach, Yves Wengler (CSV), explique qu’il avait été contacté « dans le courant de la soirée de mercredi » par le CGDIS, qui lui avait demandé de se rendre au centre d’intervention à 23 heures, où il avait été informé, ainsi que d’autres maires concernés, qu’un HQ100 était à prévoir. Le maire de la commune de Rosport-Mompach, Romain Osweiler (CSV), a quant à lui été averti en début d’après-midi par un fonctionnaire de l’Office de gestion des eaux, comme il le raconte. Vers 20 heures, il a alors informé les habitants en collaboration avec les pompiers. De nombreux habitants n’auraient toutefois pas pris ces alertes suffisamment au sérieux, car ils ne sont plus habitués à ce genre d’inondations, explique M. Osweiler au journal « Land ». Le maire de la commune de Bettembourg, Laurent Zeimet (CSV), a déclaré, interrogé à ce sujet, qu’il n’avait absolument pas été informé par les autorités des risques potentiels d’inondation. À 23 heures, tout était encore calme dans sa commune ; vers 3 heures du matin, il a soudain fallu secourir des personnes pour les sortir de leurs maisons. Comme aucune équipe de secours n’était sur place, il a appelé le 112. Le CGO lui a alors envoyé des plongeurs. Au cours de la nuit, le CGDIS avait officiellement annoncé qu’il était inutile de continuer à pomper les caves ; les quelque 4 000 secouristes se concentreraient désormais uniquement sur le sauvetage des personnes en détresse et la protection des infrastructures critiques telles que les hôpitaux et les centres de distribution d’électricité.

La gestion de la crise par le gouvernement lors des inondations des 14 et 15 juillet devrait désormais faire l’objet d’une (nouvelle) étude indépendante. C’est en tout cas ce qu’ont demandé mercredi les quatre partis d’opposition CSV, ADR, déi Lénk et Piraten dans une lettre commune adressée au président de la Chambre, Fernand Etgen (DP). Pour que cette étude puisse être menée, il faut toutefois qu’au moins un parti de la majorité se rallie à la demande de l’opposition. Le Parlement étant en vacances depuis la semaine dernière, il ne faut pas s’attendre à un vote avant la mi-octobre.