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Environnement 15 min de lecture

Et ça doit aller droit au cœur

2 300 habitants sont titulaires d'un permis de chasse. Qui sont les chasseurs dans un État post-industriel comme le Luxembourg ?

Article paru dans Édition juin 2022
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Et ça doit aller droit au cœur
Des chevreuils sont suspendus dans un réfrigérateur © Photo : Sven Becker

Un animal sauvage haletant fait du bruit dans la forêt derrière nous. Peu à peu, nous apercevons la tête d’un petit chevreuil. À travers la lunette de visée de son fusil, Charel identifie un chevreuil d’un an au pelage hirsute et aux « piquants » chétifs – c’est ainsi qu’on appelle les bois des jeunes chevreuils. « Ce n’est pas un chevreuil d’avenir », estime Charel, qui l’abattrait bien ; mais l’animal se déplace à un angle sûr, hors de la ligne de tir. Et après quelques pas dans la prairie, il s’engouffre à nouveau dans la forêt. Le mâle halète, car il souffre de « freins de gorge » – l’une des maladies les plus courantes chez les chevreuils. Des larves rampent dans les voies respiratoires du chevreuil ; elles ont été pondues par une mouche parasite ressemblant à un bourdon. Une infestation grave entraîne la mort, car la densité des larves obstrue la gorge et le nez.

Du haut de l’échelle d’affût, nous surplombons la prairie qui s’étend devant nous. Nous nous trouvons dans le territoire de chasse de Michel Malherbe, maire DP de Mersch, près de Schönfels ; c’est lui qui nous a invités à cette partie de chasse en ce samedi soir de juin. La prairie vient d’être fauchée, mais elle a plutôt l’air tondue et est tout sauf d’un vert luxuriant. « Il n’y a plus de biodiversité dans cette prairie ; le chevreuil est un fin gourmet, mais ici, il n’y a pas de buffet, c’est pourquoi il n’a aucune envie de sortir des bois », juge Charel. Mais soudain, nous apercevons un jeune chevreuil à 30 mètres de là. Encore un mâle. Charles tient son fusil prêt à tirer. Je me bouche les oreilles ; j’entends le bruit qui résonne dans ma tête. Va-t-il tirer ou non ? Il n’appuie pas sur la détente : le jeune mâle n’a certes pas encore de bois, mais son pelage est robuste et d’un rouge-brun intense – « ceux-là, je les laisse courir ».

Charel a tout à fait l’allure d’un chasseur : vêtu de tons marron, vert et noir, une casquette sur la tête, barbu et avec peut-être un kilo de trop sur les hanches. Pourquoi cet homme de 35 ans est-il devenu chasseur ? Il ne s’est jamais vraiment posé la question : « Mon père chassait ; j’ai grandi dans cet univers. Au moins quatre soirs par semaine, nous étions dans la forêt », explique-t-il. Aujourd’hui, une nouvelle génération s’initie à ce métier : il arrive parfois que sa fille de sept ans et son fils de trois ans l’accompagnent à la chasse. Sa femme, infirmière de profession, a obtenu son permis de chasse il y a cinq ans. « On est une vraie famille de chasseurs », dit Charel.

La période de tranquillité forestière (Bësch-
rou) s’étend de début mars à mi-avril ; pendant cette période, la chasse est interdite en forêt. La réglementation précise également quelles espèces animales peuvent être chassées et à quelle période : le détenteur d’un permis de chasse peut chasser le chien viverrin, le sanglier et le raton laveur presque toute l’année ; en revanche, les lièvres et les biches ne peuvent être chassés qu’en automne. Un règlement grand-ducal autorise la chasse à 17 espèces animales au total ; toute personne ne respectant pas ces dispositions se verra retirer son permis de chasse. Les modalités de chasse sont également fixées par l’État : la chasse en battue avec des chiens, par exemple, n’a lieu au Luxembourg que de mi-octobre à fin janvier.

Tous ne sont pas des chasseurs passionnés tout au long de l’année. Certains ne montent que rarement dans leur affût, comme les banquiers et les avocates, qui effectuent souvent des voyages d’affaires et engagent donc des gardes-chasse pour s’occuper de leur territoire. Leurs revenus leur permettent d’acquérir les permis de chasse très convoités à Nierderanven, Mertzig et dans le nord-est, où vivent les cerfs. Des études menées en France montrent que les chasseurs et chasseuses sont souvent des travailleurs indépendants ou occupent des postes de direction. Selon Jos Bourg, des changements de profil seraient toutefois en cours. Quoi qu’il en soit, le fondateur de Stugalux et alors président de la Fédération des chasseurs (FSHCL) se plaignait il y a dix ans dans le Tageblatt que de plus en plus d’entrepreneurs se détournaient de la chasse ; ils préféraient passer « cinq à six semaines sur la Côte d’Azur ». Il n’était « plus à la mode d’aller à la chasse », raison pour laquelle les hommes d’affaires organisaient de plus en plus souvent des tournois de golf plutôt qu’une chasse à courre.

En effet, les profils et les motivations des titulaires d’un permis de chasse sont variés : selon un représentant de la commission d’examen, on constate même un intérêt croissant pour ce métier de la part de personnes souhaitant se nourrir selon le principe de l’autosuffisance alimentaire, et un quart des candidats à l’examen sont désormais des femmes. Au total, 2 300 habitants possèdent un permis de chasse. En Europe, on en compte sept millions, dont un peu plus d’un million rien qu’en France. Depuis quelques années, le nombre de candidats réussissant l’examen est à nouveau en hausse. Le président de la Fédération des chasseurs, Jo Studer, a récemment expliqué à Radio 100,7 que cela s’expliquait peut-être par l’engouement pour les activités de plein air, favorisé par le confinement, ou par des initiatives telles que la « Bëschschoul ».

La Fédération des chasseurs a convoqué son assemblée générale fin mai. La ministre verte de l’Environnement, Joëlle Welfring, n’a pas assisté à l’événement ; elle sait que le comité directeur ne mâche pas ses mots à l’égard du ministère de l’Environnement. C’est surtout depuis l’interdiction de la chasse au renard en 2015, instaurée par la ministre de l’époque, Carole Dieschbourg, et le secrétaire d’État Camille Gira, aujourd’hui décédé, que la communication et la coopération entre le gouvernement et les chasseurs se sont détériorées. Les pièges de chasse au sanglier font actuellement l’objet d’une nouvelle polémique. Lors de son discours en mai, Jos Studer a qualifié ces pièges, avec indignation, de « cruauté ». L’administration rejette cette accusation ; il s’agirait de pièges en enclos qui ne causeraient aucun dommage aux sangliers et dans lesquels ceux-ci pourraient être abattus sans stress.

En tout cas, les locataires de chasse, les agriculteurs et les autorités chargées de la protection de la nature s’accordent actuellement à dire que le sanglier cause trop souvent des dégâts aux cultures. Des documents administratifs montrent que les dégâts ont doublé au cours des sept dernières années. Jo Studer a indiqué sur la radio 100,7 que les chasseurs avaient déboursé 500 000 euros l’année dernière pour couvrir ces dégâts. En raison des prix élevés des engrais et de l’énergie, ce montant sera encore plus élevé cette année. L’administration chargée de la protection de la nature soupçonne en outre que seuls les dégâts supérieurs au seuil d’indemnisation sont déclarés ; les statistiques réelles des dégâts devraient donc être encore plus élevées. Un fonds alimenté exclusivement par les droits de permis de chasse, d’un montant de 230 euros par an, permet d’octroyer une indemnité de quatre euros par hectare de surface. Pour les sangliers, les champs de maïs sont un véritable paradis : leur mangeoire y est toujours pleine et le sol des champs leur procure de la fraîcheur. Environ 6 000 sangliers ont été abattus chaque année au cours de la dernière décennie ; dans les années 1980, ce chiffre n’était que de 1 000.

Quiconque suit par bribes les querelles politiques entre les chasseurs et le ministère de l’Environnement pourrait penser que les deux parties défendent des positions diamétralement opposées. Or, toutes deux affirment avoir à cœur le bien-être de la forêt et du gibier. Jos Studer écrit dans le Föderationszeitung : « La nature est comme un filet tendu : si l’on tire sur un seul nœud, c’est tout le filet qui vacille ! C’est pourquoi chacun doit apporter sa contribution pour la protéger et l’améliorer ». À l’automne dernier, il a souligné dans une interview que les prairies bétonnées détruisaient l’habitat naturel de la faune sauvage.

Au-dessus de notre échelle de chasse, un hêtre déploie ses branches. Dans la forêt derrière nous, les arbres vivent en symbiose avec les champignons, abritent les oiseaux, modifient la qualité de l’air, se disputent la lumière et projettent ainsi des ombres changeantes avec leurs feuilles. De l’autre côté se dressent des épicéas desséchés, victimes du scolyte et de la chaleur. Charel, forestier de formation, raconte que, enfant, il plantait encore des épicéas avec son père ; aujourd’hui, en raison du changement climatique, plus personne ne le ferait. Au fil des années, l’état de santé des forêts a évolué. Les forestiers sont inquiets, car les chevreuils grignotent les jeunes arbres et laissent derrière eux des dégâts dus à l’abroutissement. « Ce n’est pas la faute des chevreuils seuls », estime Charel, car de nombreux problèmes se manifestent simultanément dans la forêt : attaques fongiques, acide sulfurique qui se dépose sur les feuilles et, depuis peu, les chenilles processionnaires du chêne, qui dévorent leurs arbres hôtes jusqu’à les dénuder.

S’il ne peut pas aller en forêt pendant quelques jours pour cause de maladie, il devient nerveux. « Je dois être dans les bois, là-bas, je me déconnecte complètement. » Le philosophe espagnol Ortega y Gasset parle de la chasse comme d’une extase – un état de transgression de soi. Elle conduirait à un enchevêtrement numineux entre êtres vivants humains et non humains. Les sens du chasseur seraient aiguisés et entièrement ancrés dans le moment présent ; le chasseur sortirait de son existence quotidienne de citoyen ordinaire pour se transformer en un participant à part entière à la vie de la forêt, où se produit la rencontre entre le prédateur et sa proie. C’est également à travers la chasse que le philosophe, vétérinaire et désormais ancien chasseur Charles Foster cherchait à établir un lien avec les êtres non humains ; il était animé par « un désir de connexion intime avec le monde naturel et de connaissance de soi ». En tant que chasseur, il a pu se rapprocher de l’« interdépendance » entre l’homme et l’animal, d’une manière qu’aucune lecture ne lui aurait permis. Pour comprendre les autres mammifères et oiseaux, il voulait se mettre à leur place, prendre part à leur vie et à leur mort. Il s’est depuis détourné de la chasse et estime que « le sang est une matière lourde. Il a des effets imprévisibles sur les humains ».

Le chevreuil se fait à nouveau remarquer par ses halètements et s’avance cette fois-ci plus loin dans la prairie. D’un geste brusque, Charles me met les jumelles dans les mains ; ma gourde frotte bruyamment contre les poutres en bois. Mais le chevreuil ne s’enfuit pas, effrayé. Charel est accroché aux échelons de l’échelle avec son fusil ; cette fois, le coup part. L’animal ne bouge plus : « Il faut viser directement le cœur, sinon le chevreuil continue de vivre. » Il ne le dit pas d’un ton détendu, mais plutôt comme un sportif de haut niveau qui vient de subir une pression de précision.

Alors que je fixe le jeune chevreuil mort qui, malgré quelques traînées de sang, semble prêt à bondir et à s’enfuir d’une seconde à l’autre, je demande à Charel s’il n’éprouve pas de pitié pour cet animal. Tout en tirant une bouffée sur sa cigarette, il répond : « Les animaux que je ne connais pas ne me font pas forcément de peine. Mais dans mon territoire vivait une biche à trois pattes qui menait sa vie avec tant de courage et élevait ses petits avec tant de dévouement que je n’ai pas voulu l’abattre. » Nous nous rendons à l’abattoir de Michel Malherbe à bord d’un break Toyota marron. En chemin, je lui demande s’il lui arrive d’être pris pour cible. « Oui, il arrive que des gens, depuis leur voiture, me crient “Assassin, assassin !”. Parfois, on peut discuter, parfois non. »

Quiconque parcourt son territoire tout au long de l’année connaît bien son gibier. « Je sais où les sangliers et les chevreuils ont élu domicile ». C’est pourquoi il pratique également la chasse à l’affût, qui consiste à suivre la trace des animaux. La chasse à l’approche est exigeante et n’est que rarement pratiquée au Luxembourg. Les spécialistes des sciences cognitives et les anthropologues s’interrogent actuellement sur la manière dont la recherche de traces a favorisé le développement de l’imagination. Car suivre des traces ne signifie pas simplement marcher dans le sillage de quelques empreintes de pattes ; cela implique avant tout d’interpréter le comportement animal – et c’est en groupe que l’on y parvient le mieux. L’ethnologue Bettina Ludwig a documenté la manière dont les Hoansi-San, un peuple de la brousse, spéculaient collectivement sur les traces qu’ils trouvaient : quel âge a l’animal, où pourrait-il se trouver actuellement, quelles étaient ses intentions ? Ensemble, les chasseurs imaginaient leur proie et élaboraient des scénarios de chasse. Mais pour esquisser les comportements possibles d’un être d’une autre espèce, il faut de l’imagination. C’est un outil de chasse indispensable.

Michel Malherbe fait le tour de son abri de jardin pendant que nous garons la voiture, et s’écrie « Joker » dès qu’il aperçoit le chevreuil. La probabilité d’abattre un animal lors d’une soirée de chasse à l’affût est d’environ une sur dix. Lorsqu’il apprend que nous avons repéré un deuxième chevreuil, il s’exclame : « Tu aurais dû tirer celui-là aussi ». Charel accroche le chevreuil à un crochet et l’ouvre dans le sens de la longueur. Le sang coule dans un seau, les restes non digérés s’écoulent des entrailles, des boules d’excréments rebondissent partout. Alors que l’abattage à la ferme nécessite des contrôles sanitaires pour les agriculteurs, les chasseurs d’aujourd’hui peuvent procéder presque comme leurs ancêtres du Paléolithique – s’il n’y avait pas là un réfrigérateur électrique à côté du chevreuil dépecé.

Plus tard dans la soirée, une fête est organisée dans le jardin. Après avoir passé la soirée seuls dans la forêt, les chasseurs se retrouvent pour manger et boire un verre. « On est un peu comme un clan », plaisante Malherbe, qui porte une croix autour du cou et que l’on surnommera au cours de la soirée « le Bleu noir comme du charbon ». Des femmes sont présentes, mais aucune chasseuse. L’ancien maire de Mersch, Abbes Henkel, fait remarquer : « Avant, pour certains hommes, c’était un véritable drame quand des femmes voulaient les accompagner à la chasse. Mais aujourd’hui, il y a des hommes qui affirment que si leur femme n’était pas invitée à la chasse, ils n’y iraient pas non plus. » Michel Malherbe et Charel essaient de me calculer combien d’argent ils investissent dans leur loisir : en moyenne, un fusil coûte 3 500 euros, 1 500 pour des jumelles, auxquels s’ajoutent environ 2 000 euros par an pour les festivités, 4 000 pour le bail de chasse et environ 1 500 pour les dégâts causés par le gibier. « Personne ne fait de bénéfice financier ici », souligne Malherbe. Du bout de la table, un monsieur âgé s’exclame : « Ça, ça doit aussi profiter au pays », en désignant un gâteau. Il s’agit d’une prise de position visuelle contre l’interdiction de la chasse au renard : on y voit un chasseur qui n’est plus tout jeune, visant un jeune renard.

Peut-être y aura-t-il bientôt des gâteaux à l’effigie de mèmes sur les ratons laveurs. Non pas parce qu’une interdiction de chasse sera instaurée, mais parce que la pression pour les abattre s’intensifie. En mai, les députés du DP Max Hahn et André Bauler ont souhaité savoir si les chasseurs avaient réussi à endiguer la prolifération de ces petits ours. La ministre de l’Environnement verte, Joëlle Welfring, a répondu cette semaine en présentant un diagramme à barres indiquant un nombre d’animaux abattus d’environ 13 000. Mais ses cartographies montrent que la chasse n’a pas réussi à empêcher son implantation, et Mme Welfring conclut en reprenant les propos de l’expert en ratons laveurs Ulf Hohmann : le petit ours serait « venu pour rester ». Derrière les mèmes populaires représentant le raton laveur qui inondent Internet se cache, pour les autorités chargées de la protection de la nature, une espèce envahissante qui menace les oiseaux nichant au sol, comme le vanneau huppé. Les chasseurs et chasseuses sont désormais appelés à contribuer à réguler la propagation de cette espèce néozoaire, mais ils n’ont jusqu’à présent que peu d’expérience avec ce cousin de la martre. Cela ne changera pas de sitôt, car le raton laveur est nocturne et la chasse est interdite après le crépuscule.

Au moment de prendre congé, les chasseurs me conseillent de réserver un week-end en automne pour « la vraie saison de chasse », lorsque la chasse en battue avec des chiens sera à nouveau autorisée. Début novembre, on célèbre d’ailleurs la Saint-Hubert, le saint patron des chasseurs, dont l’emblème est un cerf. Sur le chemin du retour, il se passe ce qui arrive souvent quand on observe trop longtemps le monde animal : celui-ci nous regarde en retour. À l’entrée de Buschdorf, une chouette effraie est perchée au milieu de la route. Je m’arrête, la chouette tourne son regard vers moi, les phares se reflètent dans ses yeux. Elle a été dérangée pendant qu’elle chassait.