Le terrain de jeux est le lieu incontournable de la vie sociale de Steinsel, le ciment du dialogue avec la commune voisine de Walferdingen. Situé à la frontière entre les deux communes, il attire, à son apogée, jusqu’à 150 enfants, dont beaucoup sont accompagnés de leurs parents. Le terrain de jeux est la principale préoccupation des riverains – ou plutôt sa disparition temporaire. Là où battait autrefois le cœur animé du village, entre châteaux de sable et sauts sur les balançoires, on ne trouve aujourd’hui qu’un sol argileux aplati, d’où poussent déjà quelques brins d’herbe. Des camions circulent sur la piste cyclable qui longe l’Alzette. La piste n’est praticable que sur une centaine de mètres, jusqu’au panneau « Accès interdit, chantier » à une extrémité, et jusqu’à une clôture métallique et au panneau d’avertissement « Crue » à l’autre extrémité. L’Alzette à Steinsel fait l’objet d’une renaturation. Le tracé d’origine de la rivière est en cours de restauration. Les cartes du XVIIIe siècle montrent le cours sinueux de l’Alzette. Là où se trouvait autrefois un grand méandre, on trouve aujourd’hui un lit de rivière parfaitement rectiligne – étroit et peu encombrant. Autrefois, l’Alzette disposait de jusqu’à 18 mètres pour s’étendre latéralement ; aujourd’hui, elle n’en a guère plus de trois. Celui qui a détourné le cours de l’Alzette à l’époque n’avait en tête ni les conséquences sur les crues, ni l’équilibre écologique.
L’Alzette retrouve désormais son ancien méandre, un lit plus large et davantage d’espace pour les crues. Depuis mai, des ouvriers s’affairent à creuser le nouveau – ou plutôt l’ancien – lit de la rivière. « L’aire de jeux sera inaugurée à un autre endroit, et la vue depuis la piste cyclable sera encore plus verdoyante », rassure le maire Fernand Marchetti (LSAP) aux parents de Steinsel. La première phase de renaturation devrait s’achever l’année prochaine – et elle doit être couronnée de succès. En effet, M. Marchetti et ses échevins souhaitent convaincre les habitants de Steinsel de la nécessité de détourner également un deuxième tronçon de l’Alzette. Jusqu’à présent, seuls des terrains agricoles ont dû céder la place aux 400 mètres de l’Alzette. Les rares propriétaires se sont rapidement laissés convaincre de céder leurs terrains à la commune, moyennant des prix élevés et d’importantes surfaces d’échange. Lors de la prochaine phase, des terrains privés habitables devraient se retrouver dans le nouveau lit de l’Alzette. Pour convaincre les propriétaires de vendre, Marchetti et ses conseillers municipaux ont besoin d’arguments convaincants. Cette deuxième phase n’existe pour l’instant que sur le papier.
La renaturation est la solution de choix pour lutter contre les effets du changement climatique d’origine humaine. Les intempéries accompagnées de fortes pluies se multiplient et font craindre des inondations de plus en plus catastrophiques. Les eaux de l’Alzette, celles du Kirchberg, celles de la Mamer : toutes se jettent dans la vallée de la Mersch, à Steinsel. Steinsel cherche des solutions. « Nous n’avons encore jamais échappé à une crue », déclare M. Marchetti. Il sait que la renaturation de l’Alzette à elle seule ne résoudra pas les problèmes d’inondation de Steinsel, mais il espère au moins une atténuation. Les modèles de crues prévoient que la seule renaturation de Walferdange fera baisser le niveau des eaux à Steinsel de 20 centimètres. À Walferdingen, un tronçon de l’Alzette a été remis dans son état d’origine en 2011. L’Alzette à Steinsel, à Walferdingen et dans le Réiserbann, l’affluent de la Pétrusse à Luxembourg-Ville : la renaturation est à la mode.
À Esch-sur-Alzette également, la rivière qui a donné son nom à la ville dispose désormais de plus d’espace, même si c’est en dehors du centre-ville. Dans le centre-ville d’Esch-sur-Alzette, les touristes cherchent l’Alzette en vain. Elle est confinée dans le lit d’un canal, recouverte par la route, invisible et domptée. Avec un seul coude, elle traverse Esch depuis la frontière française jusqu’à la Metzeschmelz à Lallingen, sans presque jamais se faire remarquer. Ce n’est qu’à cet endroit qu’elle peut à nouveau dessiner des méandres, dans la nouvelle zone humide de Lallingen, pour finalement s’écouler librement à la hauteur de Schifflingen. Au Dumontshaff, dans le Réiserbann, l’Alzette serpente à nouveau depuis 2004 dans un large lit à travers des prairies boueuses et alimente une zone humide riche en espèces. La compositrice Catherine Kontz s’est inspirée de l’Alzette pour sa contribution à la Capitale européenne de la culture Esch 2022. Dans sa promenade audio, deux hommes se souviennent comment, enfants à Esch, ils sautaient par-dessus la rivière. Les reportages tirés de l’émission radiophonique « Aus der Kannerzäit », issus des archives du CNA, ont été enregistrés en 1960 et racontent comment ces deux messieurs ont vécu leur enfance vers 1900, comment « avec une course d’élan de dix mètres, nous avons puisé dans nos petites jambes tout ce qu’elles pouvaient donner pour, au bon moment, prendre deux largeurs de main par rapport au sol et franchir ensuite l’Alzette d’un saut élégant ». Dans leurs souvenirs, l’Alzette coulait près de la Brillplatz, dans l’actuel centre-ville, alors entourée d’une prairie où les garçons aimaient jouer.
Alors qu’au centre-ville d’Esch, presque personne n’envisage sérieusement de remettre l’Alzette à ciel ouvert, la vague de renaturation a, ailleurs, même atteint les centres-villes. Au cœur des villes, où l’espace disponible pour de tels projets est limité, ceux-ci n’ont souvent qu’un impact modeste sur le climat et l’environnement, mais ils améliorent en revanche la qualité de vie. Des rivières qui empestaient autrefois les eaux usées et les rejets industriels, comme la Ruhr en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, embellissent aujourd’hui les centres-villes avec leurs berges verdoyantes. Cette vague a également atteint l’ensemble du Luxembourg. Afin de réaménager l’Alzette à Steinsel et la Pétrusse dans la capitale, le gouvernement a emprunté en mars neuf millions d’euros à la Banque européenne d’investissement.
« Nous misons beaucoup sur la renaturation de nos cours d’eau », explique Jean-Paul Lickes, directeur de l’Agence de gestion de l’eau. « Nous redonnons aux rivières l’espace que l’urbanisation leur a fait perdre. Elles peuvent ainsi mieux s’étendre en cas de crues importantes, et nous favorisons également la biodiversité. » Pour Jean-Paul Lickes, ces deux objectifs sont toujours au cœur des préoccupations : la protection contre les crues d’une part, la protection de la nature d’autre part. À Steinsel également, les réaménagements tiennent compte des impacts écologiques. Les plantes aquatiques présentes dans le lit de la rivière sont censées favoriser l’auto-épuration de l’eau. Les berges plates et la zone alluviale environnante créent un habitat pour les insectes, les oiseaux et les animaux aquatiques. Une solution gagnant-gagnant, estime M. Lickes. Sur le plan politique, ses projets de ce type ont jusqu’à présent rencontré un large soutien. Personne ne s’oppose aux projets de renaturation. À Steinsel aussi, le conseil municipal a approuvé le projet à l’unanimité. Mais la population oppose parfois une certaine résistance – et pas seulement à cause des aires de jeux, comme le sait M. Lickes. « Nous avons besoin d’espace à droite et à gauche des lits des ruisseaux. Cela signifie que nous devons trouver un accord avec tous les propriétaires. Il peut y en avoir jusqu’à une centaine, et si deux d’entre eux s’y opposent, le projet peut rester dans un tiroir pendant des années, même s’il est prévu. Les choses ne s’accélèrent que lorsqu’une crue survient. À ce moment-là, ils acceptent rapidement. Cela me fait toujours de la peine de voir que les gens ne tirent des leçons qu’après une catastrophe. »
La renaturation vise à rendre les cours d’eau plus résilients. Dans un lit de rivière large, l’eau dispose de plus d’espace pour s’infiltrer, au lieu de se précipiter d’un seul coup vers l’aval. Le niveau de l’eau monte lentement, sur plusieurs heures voire plusieurs jours, avant l’arrivée d’une crue. Cela laisse le temps de réagir. Cela fonctionne particulièrement bien pour les cours d’eau dotés de grands bassins versants, comme l’explique le Dr Laurent Pfister, directeur du groupe de recherche en hydrologie à l’Institut luxembourgeois des sciences et technologies (LIST). « Les petits bassins versants, qui s’écoulent en outre sur un sol imperméable, réagissent de manière très brusque. Lors d’un orage, le niveau de l’eau monte pratiquement instantanément. » L’effet de surprise, comme lors des inondations du Müllerthal en 2018, ne laisse guère de temps pour se préparer. Les pentes raides renforcent également la puissance des torrents. Des berges plus plates empêchent l’eau de s’écouler trop rapidement et de provoquer des inondations plus en aval. Mais la géologie naturelle joue également un rôle, comme le souligne M. Pfister. « Ce sont les ruisseaux et les rivières qui traversent le grès qui réagissent le plus lentement. Le grès fonctionne comme une immense éponge qui absorbe l’eau et la restitue avec un certain décalage. » M. Pfister et son équipe de recherche peuvent, à partir d’échantillons d’eau, calculer combien de temps l’eau est restée dans le sol – depuis le moment où elle s’est abattue sur la terre jusqu’au moment où elle réapparaît sous forme de source ou dans un cours d’eau. « Dans le grès, cela peut souvent prendre des mois, des années, voire des décennies », explique Pfister. « Le grès fait office d’immense réservoir et de filtre. Tandis que l’eau s’écoule lentement à travers le grès, elle se filtre d’elle-même. » D’autres roches absorbent beaucoup moins d’eau. L’ardoise, qui imprègne les sols notamment dans l’Ösling, est moins perméable, et la marne l’est encore moins. « Les temps de séjour durent quelques heures, quelques jours, au maximum quelques semaines. » Dans les sols du Gutland, les couches de marne alternent avec celles de grès. Dans les zones plus plates du Müllerthal, le sol est en grande partie constitué de marne. Celle-ci évacue immédiatement l’eau de pluie vers le ruisseau, sans lui laisser le temps de filtrer les résidus d’engrais et autres polluants.
Lorsque les rivières sont confinées dans des lits en béton et que les sols sont imperméabilisés, cet effet est provoqué artificiellement. L’eau ne s’infiltre pas. Les polluants continuent d’être entraînés par le courant. Les rivières débordent. Pfister explique : « Il y a 50 à 60 ans, on essayait de canaliser les rivières pour que l’eau s’écoule le plus rapidement possible. » Aujourd’hui, les efforts vont dans le sens inverse, afin d’empêcher que toutes les masses d’eau ne s’écoulent simultanément au même endroit. Parallèlement, plus l’eau dispose de temps pour mettre en œuvre ses propres mécanismes de filtration, plus sa qualité s’améliore. À Steinsel, les habitants doivent toutefois pouvoir profiter du nouveau tracé de la rivière au quotidien, et pas seulement en cas de catastrophe. Un espace de loisirs de proximité est en cours de création autour de l’Alzette, et des passerelles enjambent la zone humide. Une nouvelle aire de jeux verra également le jour, « encore plus belle que la précédente », précise M. Marchetti. Mais pour l’instant, les habitants de Steinsel doivent faire preuve de patience.