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Environnement 15 min de lecture

Ce que la nature nous offre

Les écosystèmes fournissent des services. Il s'agit maintenant de calculer leur valeur en euros, car en réalité, ces services sont gratuits.

Article paru dans Édition août 2024
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Ce que la nature nous offre
Simone Schneider (à gauche) et Jessie Thill © Olivier Halmes

Dans une forêt près de Keispelt se trouve une grande clairière. De la bruyère pousse sur le sol sec, et ce tapis végétal violet s’étend à perte de vue. Des centaines de mètres carrés ? « Deux hectares », précise Simone Schneider, en ajoutant qu’il s’agit ici d’une « lande de Calluna ». « Vous savez quoi ? Les visiteurs qui viennent ici disent souvent : “Pour voir de tels paysages, je vais en Écosse.” Et pourtant, on en trouve aussi ici ! »

Un bel effet « aha ». Simone Schneider apprécie ce genre de choses. Titulaire d’un doctorat en sciences de l’environnement, elle dirige le département scientifique du syndicat de protection de la nature Sicona (voir encadré en p. 4). Ces moments de révélation peuvent montrer à quel point le syndicat communal a bien fait son travail de restauration des biotopes. La lande près de Keispelt est notamment un biotope pour les abeilles sauvages, qui, en tant qu’espèces solitaires, ne vivent pas dans une ruche avec une reine, mais seules au sol ou sur les tiges des plantes. Si Sicona entretient la lande grâce à des mesures de gestion, l’habitat des abeilles est lui aussi préservé. Celles-ci, en tant que pollinisatrices, contribuent à leur tour à la diversité végétale. Il y a cent ans, explique Simone Schneider, il y avait beaucoup plus de landes de ce type au Luxembourg. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’environ 25 hectares. « Nous sommes en train, avec d’autres acteurs, d’en renaturer autant. »

La question des « moments de prise de conscience » revêt une seconde signification, plus profonde. Il y a deux ans, Sicona a largement contribué à l’idée sur laquelle s’est mis d’accord l’Observatoire de l’environnement naturel : déterminer quels services les écosystèmes fournissent à la société. Puis estimer la valeur de ces services en euros. Comme les écosystèmes offrent leurs services pratiquement gratuitement, cette expression en euros correspondrait à une valeur qui disparaîtrait s’ils n’étaient plus disponibles. Ce serait non seulement un appel moral, mais aussi un appel économique, pour faire comprendre que la préservation des écosystèmes a une valeur pour la société et que celle-ci doit être prête à en assumer le coût.

Début juillet, l’Observatoire a rendu public son projet. En partie, du moins ; le communiqué de presse ne mentionnait pas encore le montant en euros. Il indiquait simplement qu’une étude sur les services écosystémiques des « espaces ouverts » avait été commandée. Les espaces ouverts désignent toutes les surfaces situées en dehors des forêts et des zones urbanisées. Elles représentent 52 % de la superficie du pays. Utilisées comme prairies et terres arables, ces zones ouvertes sont exploitées à des fins agricoles. Il en résulte que quiconque exprime les services écosystémiques en euros s’immisce dans les processus politiques. C’est d’ailleurs le but recherché : provoquer une véritable prise de conscience. L’Observatoire de l’environnement jouerait ici son rôle : la loi sur la protection de la nature stipule qu’il conseille le ministre de l’Environnement. Il reste bien sûr à voir ce que fera Serge Wilmes (CSV) lorsqu’il disposera des valeurs monétaires attribuées à chaque service écosystémique. Le dernier ministre de l’Environnement du CSV avant lui, Marco Schank, avait jugé cette approche « intéressante » il y a douze ans (d’Land, 21 septembre 2012). Car elle n’est pas tout à fait nouvelle.

Au contraire. Tout avait commencé dans les années 90. En 1997, une équipe dirigée par l’économiste de l’environnement Robert Constanza, de l’université du Maryland, a publié dans la revue scientifique *Nature* une estimation qui combinait les avantages économiques de 17 services écosystémiques. Il en est ressorti une fourchette allant de 16 à 54 billions de dollars américains par an, soit une moyenne de 33 billions. À l’époque, ces 33 billions représentaient le double du produit intérieur brut mondial. D’un point de vue purement mathématique, l’humanité aurait dû doubler ce montant une nouvelle fois pour compenser la disparition de ces 17 services écosystémiques pris dans leur ensemble.

Le terme « interaction » revêt ici une importance particulière. Simone Schneider l’explique lors d’une promenade dans un autre espace dont s’occupe Sicona : une prairie près d’Olm, à l’orée d’une forêt, une prairie de molinie. « Elle présente une humidité variable ; en juin et juillet, c’est une véritable mer de fleurs », s’enthousiasme Simone Schneider. Près d’un petit étang poussent des roseaux, une libellule virevolte au-dessus de l’eau. Simone Schneider énumère les services écosystémiques que ce coin de nature est susceptible d’offrir. Les plantes des prairies et le sol fixeraient le CO₂, « il n’y a pas que les arbres qui le font ». La prairie contribue à la protection contre les inondations, car l’eau peut s’infiltrer, ce qui atténue l’impact des fortes pluies. Ce qui contribue en même temps à la reconstitution des nappes phréatiques. La présence de nombreuses espèces végétales offre un habitat aux insectes, c’est-à-dire aux pollinisateurs, qui à leur tour favorisent la diversité végétale. Une diversité bénéfique pour les animaux qui se nourrissent de ces plantes, « parmi lesquelles on trouve des plantes médicinales ». Le sol ici est intact, comme en témoigne la diversité des organismes qui y vivent. La boucle est ainsi bouclée. La prairie offre également un beau spectacle. Autant de services écosystémiques, jusqu’à la valeur récréative qu’elle procure aux promeneurs.

Cette prairie est exploitée par un agriculteur, mais de manière « extensive », explique M. Schneider. Il a conclu avec les ministères de l’Environnement et de l’Agriculture un contrat de biodiversité, un « contrat Biodiv ». Il y est stipulé qu’il n’utilise ni engrais ni pesticides sur la prairie et qu’il ne la fauche qu’une à deux fois par an. Comme cela entraîne des pertes de rendement, il perçoit 560 euros par hectare et par an à titre de compensation. Simone Schneider déclare : « Sans le contrat Biodiv, l’écosystème fonctionnerait quand même ici. Mais pas aussi bien. » 6 000 hectares d’espaces ouverts sont couverts par des contrats de protection de la nature à l’échelle du Land. Parmi ceux-ci, 1 600 hectares sont gérés par Sicona. Le plan national de protection de la nature a pour objectif de porter ces 6 000 hectares à 13 000.

Jessie Thill, qui se promène elle aussi dans la prairie luxuriante près d’Olm, espère que le fait d’exprimer les services écosystémiques en euros contribuera à susciter l’intérêt d’un plus grand nombre d’agriculteurs pour un contrat « Biodiv ». Cette physicienne de l’environnement, qui était députée des Verts lors de la législature précédente, est première assesseure de la commune de Walferdingen, membre de Sicona, et vice-présidente de Sicona Centre ; en tant que représentante de Sicona au sein de l’Observatoire de l’environnement, elle en est la présidente. « Notre volonté de mieux faire connaître les contrats de biodiversité est une chose. » L’autre, c’est que la valeur monétaire des services écosystémiques doit donner un nouvel élan à la politique agricole. « Les agriculteurs reçoivent des indemnités parce qu’ils pratiquent une agriculture extensive. Mais la prestation fournie, par exemple lorsque le sol filtre l’eau, n’est pas prise en compte. »

Ce qui laisse présager des défis politiques si les valeurs en euros de ces services ne doivent pas seulement servir d’arguments de sensibilisation, mais aussi avoir des conséquences concrètes. Les services écosystémiques n’ont rien à voir avec le « système des écopoints » en euros, utilisé depuis des années au Luxembourg pour compenser la perte de biotopes résultant, par exemple, de la construction d’une route. Leur approche va bien plus loin.

Après le tournant du millénaire, ce sujet a pris de l’ampleur. En 2001, les Nations unies ont commandé l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire (Millennium Ecosystem Assessment), une étude visant à dresser un bilan de l’état des 24 services écosystémiques les plus importants à l’échelle mondiale. Quatre ans plus tard, les résultats ont montré que 15 de ces 24 services n’étaient pas exploités de manière durable ou étaient en déclin. Citons par exemple l’approvisionnement de l’ensemble de la population en eau potable en quantité suffisante ou la lutte naturelle contre les ravageurs, lorsque les écosystèmes s’autorégulent.

En 2007, les pays du G8 ont eu l’idée de commander une grande étude sur les conséquences économiques de la perte de biodiversité. L’Allemagne et la Commission européenne ont pris la tête de la première phase du projet TEEB (The Economics of Ecosystems and Biodiversity), qui s’est achevée en 2008. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) a dirigé la deuxième phase, dont les résultats ont été présentés en 2010 lors d’une conférence mondiale sur la conservation de la biodiversité à Nagoya. Le projet TEEB a suscité beaucoup d’intérêt. Il comprenait de nombreuses études individuelles. Par exemple, celle d’une équipe franco-allemande qui, en 2008, avait estimé à 153 milliards de dollars américains la valeur des services de pollinisation fournis par l’ensemble des insectes à l’agriculture mondiale. Le TEEB a ajouté que ce chiffre était supérieur au chiffre d’affaires d’Apple en 2008, qui s’élevait à 108 milliards de dollars. Le TEEB a estimé la valeur des services rendus par l’ensemble des récifs coralliens à 172 milliards de dollars. En effet, les récifs empêchent l’érosion, protègent les régions côtières contre les dégâts causés par les tempêtes, constituent un habitat pour la faune et la flore et revêtent une grande importance pour la pêche. De plus, ils sont magnifiques.

Si le TEEB a ensuite fait peu parler de lui, c’est peut-être parce que cette initiative était davantage perçue comme une opportunité commerciale que comme un effort mondial en faveur de la protection des espèces et des habitats. Le TEEB avait également estimé que les investissements dans la protection des espèces pourraient ouvrir un marché de deux à six billions de dollars d’ici 2050. Dans une stratégie de protection de la nature publiée en 2011, la Commission européenne a indiqué que l’UE devait devenir un « leader » sur ce marché, et a chargé les États membres de cartographier, d’ici 2014, les écosystèmes et leurs services sur leur territoire, puis d’en déterminer la valeur en euros d’ici 2020 et de la communiquer à Bruxelles. Au Luxembourg, le ministre de l’Environnement du CSV, Marco Schank, a chargé le département de l’ancien Centre de recherche public Henri Tudor de recenser la renaturation de la vallée de l’Alzette et ses services écosystémiques. Il s’agissait d’élaborer un modèle permettant d’évaluer ces services, dont les valeurs devaient ensuite être exprimées en euros.

On ignore pourquoi ce projet n’a pas abouti. Le Luxembourg Institute of Science and Technology, qui a intégré le Centre de recherche Henri Tudor en 2015, se contente d’indiquer qu’un simple « bref état des lieux » des écosystèmes de la vallée de l’Alzette a été réalisé, mais qu’aucun modèle de services écosystémiques n’a été élaboré, et encore moins une estimation en euros. L’Observatoire de l’environnement s’aventure donc en terrain inconnu avec la mission qu’il a confiée il y a deux ans à une entreprise luxembourgeoise. Du moins dans notre pays. Contrairement à il y a douze ans, il n’y a aucune pression de la part de l’UE. La stratégie de l’époque, qui évoquait également la valeur monétaire des services écosystémiques, devait servir « à la préservation et à la restauration des écosystèmes et de leurs services à l’horizon 2020 ». Cela rappelle la loi européenne sur la renaturation. Elle entre en vigueur ce dimanche 18 août. Il s’agit d’un élément clé d’une nouvelle stratégie qui fixe des objectifs contraignants pour la restauration des écosystèmes dégradés d’ici 2030. Cependant, la stratégie ne prévoit pas d’estimer la valeur monétaire de ces services. Même si la Commission européenne indique sur le site web consacré à la loi sur la renaturation que chaque euro investi dans les écosystèmes rapporte entre 6 et 38 euros. Il doit donc bien exister des estimations quelque part.

Il y en a même beaucoup, affirme Werner Härdtle, professeur d’écologie et de protection de la nature à l’université de Lunebourg, avec lequel Simone Schneider s’entretient par vidéoconférence. M. Härdtle est un expert en matière de protection de la biodiversité ; il a rédigé à ce sujet un ouvrage de référence de 900 pages. L’approche issue de l’étude TEEB a été « déclinée à l’échelle de certaines régions », et les connaissances en la matière ne cessent de s’enrichir. Ce n’est qu’au cours des cinq à dix dernières années que l’on a pris conscience de l’impact de la biodiversité sur les fonctions des écosystèmes et, par conséquent, sur les services qu’ils rendent. « C’est comme dans un mécanisme d’horlogerie : si un rouage tombe en panne, plus rien ne fonctionne correctement. »

Il est par exemple scientifiquement prouvé depuis une bonne décennie qu’un site riche en espèces végétales stocke l’azote. « La fixation du CO₂ s’en trouve alors améliorée et un grand nombre d’espèces fongiques peuvent vivre dans le sol. » Ces espèces fongiques pourraient favoriser la production de biomasse, ce qui rendrait le sol plus productif pour l’agriculture. La liste des liens pourrait encore s’allonger. Pour le Land allemand du Schleswig-Holstein, les services écosystémiques ont été répertoriés dans un « atlas », avec indication de leur valeur respective en euros.

La monétisation de ces services est « difficile », admet M. Härdtle. « Ce ne sont toujours que des approximations. » Par exemple, lorsque l’étude TEEB a estimé la valeur des services de pollinisation fournis par l’ensemble des insectes à 153 milliards de dollars, c’est le prix du marché de divers produits alimentaires qui a servi de référence. Personne n’avait compté les insectes. Il est fort possible qu’ils aient généré plus de chiffre d’affaires que ce qu’Apple avait déclaré dans son bilan de 2008. En Allemagne, précise Werner Härdtle, on sait de manière assez précise que chaque hectare de sol soumis à une agriculture intensive présente un excédent d’azote de 90 à 100 kilogrammes. Et que l’azote, lorsqu’il s’infiltre dans les nappes phréatiques, peut coûter jusqu’à 50 euros par kilo à éliminer.

Quelles en sont les implications pour le débat politique ? Si les écosystèmes sont endommagés et que leurs services se détériorent, cela constituera très probablement un fardeau pour les générations futures. Lorsque l’étude TEEB a été publiée, l’une des critiques formulées à l’encontre de son approche était que le dogme néolibéral consistant à attribuer un prix à tout avait désormais atteint les écosystèmes. Cela serait dangereux pour la protection de la nature : si le débat politique tourne autour des prix, il ne reste plus de place pour une discussion démocratique dont l’issue est ouverte. Et dont la conclusion pourrait être : « On ne fait tout simplement pas ça ! »

Werner Härdtle considère que les services écosystémiques exprimés en euros constituent un outil qui peut être utilement mis à profit dans les débats politiques. « Il s’agit de sensibilisation. » Il faut prendre conscience que les processus de décision politiques sont aujourd’hui « très souvent de nature économique ». Exprimer les services écosystémiques en termes monétaires revient généralement à adopter une approche économique au service du bien commun. « De nombreuses législations environnementales restent aujourd’hui sans effet. Une approche monétaire des écosystèmes et de leurs services peut donc s’avérer utile. »

Jessie Thill rapporte que l’Observatoire de l’environnement a mené des discussions sur le bien commun et la manière de le gérer sur le plan politique avant de décider d’exprimer en termes monétaires la valeur des services écosystémiques. « Nous travaillons déjà selon l’approche : “On ne fait tout simplement pas ça !” Nous protégeons telle ou telle espèce, nous interdisons telle ou telle activité dans les zones protégées. »

Pourtant, la protection de la nature peine à toucher le grand public. Seul un cinquième environ de la population luxembourgeoise serait prêt à « agir de son propre chef en faveur de la protection de la nature ». L’Observatoire espère changer cette donne en présentant les enjeux en termes financiers. « Nous fonctionnons en grande partie grâce à l’argent, et c’est peut-être seulement à travers l’argent qu’il est possible de faire comprendre que nous ne devons pas protéger la nature pour elle-même, mais dans l’intérêt de nous tous. »

Qui est qui ?

Le syndicat de protection de la nature Sicona en compte en réalité deux : Sicona Centre, dont le siège est à Mersch, regroupe 22 communes, de Feulen à Steinfort. Sicona Sud-Ouest, dont le siège est à Bartringen, regroupe quant à lui 21 communes, de Kehlen à Rümelingen. Le siège de Sicona, qui abrite notamment le département scientifique, se trouve à Olm. Il existe un autre syndicat de protection de la nature, le Sias (dont le siège est à Schüttringen). Celui-ci compte 21 communes membres, principalement issues de l’est du pays. Outre la protection de la nature, le Sias est également actif dans la gestion des déchets. L’Observatoire de l’environnement naturel est un organe qui conseille le ministre de l’Environnement sur les questions de protection de la nature. Outre Sicona et le Sias, l’Observatoire compte parmi ses membres les trois syndicats des parcs naturels de la Haute-Sûre, de l’Our et du Müllerthal. S’y ajoutent les associations « Mouvement écologique » et « Natur an Ëmwelt », des experts de l’université et du Musée de la nature, ainsi que des représentants de l’administration chargée de la protection de la nature et de l’Office de la gestion des eaux. La présidente de l’Observatoire de l’environnement est Jessie Thill, en sa qualité de première assesseure de la commune de Walferdange, membre de la Sicona.