Sur Facebook, Philippe Ernzer comptait plus d’abonnés que Xavier Bettel jusqu’au début de la pandémie. Or, il n’est ni footballeur, ni homme politique, ni musicien : il dirige le service météorologique Météo Boulaide. Sa notoriété tient principalement au 6 juillet 2014 : Ce dimanche-là, jour de la foire agricole d’Ettelbruck, Ernzer avait prévenu dès le matin d’un orage, tandis que le service météorologique national n’avait donné l’alerte que lorsque le front orageux était devenu visible pour tous. Et les prévisions de Météo Boulaide se sont avérées exactes : de fortes rafales ont balayé les prairies de la digue. Un visiteur a été touché par une branche sur le parking et transporté à l’hôpital dans un état grave. Pris de panique, un cheval s’est jeté dans l’Alzette et a dû être secouru par les pompiers. Philippe a ensuite été interviewé par différents médias ; le nombre de visiteurs sur son site web a explosé.
C’est un spectacle esthétique qui a éveillé son intérêt pour la météo. Enfant, il tombe sur des images satellites de la Terre et s’exclame : « La façon dont les nuages flottent autour du globe, le bleu profond des océans, les phénomènes météorologiques en constante évolution… c’est magnifique ! » Il commence à recopier des livres de la collection « Was ist Was » et à regarder des documentaires : c’est le début d’un projet d’autodidacte à plein temps. Sur Discovery Channel, il est captivé par une émission consacrée à des scientifiques et à des amateurs qui partent à la poursuite des tornades et tentent, à l’aide de sondes, de recueillir davantage de données sur les tempêtes. Il découvre ainsi une autre culture météorologique : « Aux États-Unis, le vocabulaire météorologique est très répandu et les alertes concernant les dangers sont diffusées en temps réel ». À dix ans, on lui offre sa première station météo ; il commence à analyser des images satellites et se dit : « Je vais désormais évaluer moi-même les risques de tempêtes pour le Luxembourg et envoyer mes résultats à mes proches ». « Sur Internet, on peut tout apprendre tout seul », se réjouit Philippe. À l’école, les autres enfants parlent de jeux PlayStation ; lui, il s’émerveille devant les cumulo-nimbus ; la plupart du temps, ses camarades de classe ne comprennent pas sa passion.
Tandis que Philippe nous raconte sa jeunesse, nous sommes assis dans sa chambre, chez ses parents. Derrière lui se trouvent trois écrans ; sur l’un d’eux, un radar météo affiche des nuages en jaune. Ce jeune homme de 24 ans a certes une large audience : son site web compte désormais près de 300 000 visites. Mais les bénéfices de son entreprise de services météorologiques « Ernzer Media » ne progressent que lentement : « Depuis un an, c’est un projet à mi-chemin entre le loisir et le métier ». Ses priorités sont néanmoins claires. Il ne veut pas, à la fin de sa vie, devoir constater que son métier était dénué de sens, voire nuisible à la société. « Cela ne me rendrait pas heureux ». Il gagne sa vie grâce à des applications – « et il y a encore quelques surprises en préparation qui vont changer la donne au Luxembourg », promet-il. Parallèlement, il rédige notamment des bulletins météo pour des compagnies d’assurance, qui permettent de confirmer qu’un sinistre a éventuellement été causé par la grêle à un moment donné. Cet autodidacte est en quelque sorte un service météo permanent : à trois heures du matin, il rédige son premier bulletin, qui est mis en ligne à cinq heures. Sa devise est d’ailleurs : « Précis et actuel – jour après jour ».
C’est au milieu du XIXe siècle que des profanes ont commencé à s’initier aux sciences naturelles et aux techniques. Tout un éventail de nouvelles possibilités d’activités extra-universitaires s’est alors développé : les collections d’histoire naturelle et les cabinets de curiosités se sont ouverts au public, tandis que les observatoires astronomiques et les musées sont devenus des lieux d’attraction, comme le retrace Andreas Daum dans son ouvrage consacré à l’histoire de la vulgarisation scientifique. À cela s’ajoutaient les nombreuses associations qui organisaient des conférences publiques et proposaient des excursions éducatives. De leur côté, des conférenciers itinérants parcouraient le pays avec des planches illustrées et du matériel d’expérimentation physique. Le paysage journalistique a également évolué : les revues éducatives se sont multipliées et la presse quotidienne a introduit des rubriques consacrées aux questions scientifiques, ce qui a largement contribué à l’intégration des concepts scientifiques dans le langage courant. Les questions scientifiques faisant de plus en plus l’objet de débats publics, les responsables politiques, les partis et les parlements se sont depuis lors de plus en plus souvent emparés des enjeux scientifiques.
De son côté, ce passionné de météo originaire de Boulaide constate de plus en plus que la météo prend une dimension politique. On lui reproche parfois de mettre en avant le changement climatique pour des raisons financières. « Il est tout aussi absurde d’entendre des gens affirmer que les inondations de juillet 2021 sont exclusivement dues aux surfaces bétonnées. Le changement climatique y contribue aussi – je me dois d’intervenir et de souligner ce fait. » Ceux qui n’apprécient pas cette réponse réagissent en exerçant une pression émotionnelle et écrivent : « Là, je suis vraiment déçu par toi ! Je me désabonne ! ». Ces attaques se multiplient ; « depuis la crise du coronavirus, les gens osent de plus en plus affirmer n’importe quoi », estime-t-il. Les attentes des abonnés sont également élevées : on exige de ce météorologue amateur que ses prévisions soient toujours exactes. « En 2015, lorsque l’orage a frôlé Roeser pendant le Rock-A-Field, contrairement à mes prévisions, certains n’étaient pas ravis que l’orage ne se soit pas produit. Des personnes mécontentes ont donc déclenché une vague de critiques à mon encontre », raconte Philippe en riant.
Plus tard dans l’après-midi, nous nous promenons dans le jardin de sa grand-mère. C’est là que l’observateur météo a installé son pluviomètre, son thermomètre et son hydromètre. Un anémomètre est fixé sur la maison de sa grand-mère ; dans son salon se trouve un appareil radio qui transmet les données brutes à Philippe dans sa chambre, d’où elles sont mises gratuitement à disposition dans le monde entier. Ces appareils ne sont pas hors de prix : l’équipement coûte environ 3 000 euros. Cependant, le logiciel d’analyse des données fait grimper son investissement à un montant à cinq chiffres.
Au XIXe siècle, non seulement la vulgarisation scientifique a connu un essor considérable, mais les instruments de mesure et les moyens de comparaison des données se sont également perfectionnés. À partir de 1880, les services météorologiques ont commencé à échanger leurs données météorologiques via les infrastructures télégraphiques. Il s’agissait là d’une véritable révolution dans le domaine de la météorologie, car cela permettait désormais d’établir des cartes météorologiques et des prévisions précises, ainsi que d’identifier de manière plus ciblée les corrélations statistiques. Avant la Première Guerre mondiale, les avions sont également devenus d’importants instruments de mesure météorologique : depuis lors, il est possible de documenter la couverture nuageuse depuis les airs et de mesurer les conditions météorologiques dans différentes couches atmosphériques. En 1960, le premier satellite météorologique est mis en service. Selon Statista, 4 550 satellites météorologiques sont actuellement en orbite.
Cet habitant d’Ösling n’a pas fait d’études universitaires. Cette décision s’explique en partie par des raisons socio-psychologiques. Il n’a pas gardé de bons souvenirs de sa scolarité. Il a été victime de harcèlement ; d’abord de la part de ses camarades de classe, puis, à mesure que sa notoriété grandissait, de la part d’un professeur en particulier : « Il me reprochait de me moquer de l’école parce qu’elle ne me sponsorisait pas. Ce genre de choses, quoi. » Ces provocations récurrentes lui provoquaient des sueurs et de l’angoisse. Les enseignants confondaient son succès avec de l’arrogance – ce qui s’est manifesté lors d’une confrontation en classe. Cette perception ne peut toutefois en aucun cas excuser le comportement de l’enseignant.
La décision de mener des recherches en dehors de toute institution universitaire ou publique est audacieuse. Au XIXe siècle, de nombreux chercheurs amateurs jouaient un rôle de trait d’union entre les établissements universitaires et les collections d’histoire naturelle. Aujourd’hui, c’est rarement le cas. Les disciplines se sont spécialisées et, dans certains domaines des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM), les appareils de mesure sont de toute façon inabordables pour les particuliers : qui peut se permettre de construire un accélérateur de particules dans son jardin ? De plus, les scientifiques du monde entier travaillent en réseau par l’intermédiaire des universités, et seuls ceux qui travaillent pour une institution reconnue peuvent solliciter des fonds de recherche.
Philippe ne voit toutefois pas les choses de manière aussi stricte. Il attribue une valeur scientifique à son travail, qui ferait même l’objet d’une sorte d’évaluation par les pairs : « Mes articles sont lus par des spécialistes capables de me corriger. De plus, mes prévisions peuvent être vérifiées rapidement grâce aux observations météorologiques ». Pour cet autodidacte, ses propres exigences constituent sans doute également un moteur important de qualité. Lorsqu’il se trompe, il s’en veut : « Comment ai-je pu faire ça ? ».
Par ailleurs, la recherche amateur semble connaître un nouvel essor depuis cinq ans ; à l’aide de leurs smartphones, de nombreuses personnes partent souvent à la recherche, à titre bénévole, de planètes inconnues, d’insectes, de plantes et de corrélations statistiques insolites. On parle de plus en plus de science citoyenne (ou « Citizen Science ») et de la manière dont elle pourrait être financée et soutenue à l’avenir. Le garçon de dix ans qui a commencé à Boulaide à établir des cartes météorologiques et à diffuser des prévisions peut donc être considéré comme un pionnier de la science citoyenne sur Internet. Il anime également une émission qui lui permet de partager ses analyses météorologiques avec un large public. Chaque mardi matin, le météorologue prend place devant un micro pour commenter les événements météorologiques sur la fréquence 100,7. « Je suis ravi qu’une chaîne publique m’ait sollicité. » Cela témoigne de la confiance que la société accorde à son travail ; « j’en suis fier ».