À l’occasion de son trentième anniversaire, le Casino Luxembourg se penche sur son avenir plutôt que sur son passé

L’après et le dessous

d'Lëtzebuerger Land vom 15.05.2026

Il y a quelque chose de parfaitement cohérent dans le fait que le Casino Luxembourg - Forum d’art contemporain choisisse, pour célébrer ses trente ans, non pas de se regarder dans un miroir triomphaliste, mais de descendre à la cave et de faire le point sur ses fondations. Les deux expositions inaugurales de la programmation anniversaire Fora, Post-, exposition collective curatée par Charles Rouleau et Filipa Lima, et Notes on Weathering de Bianca Bondi, sous la responsabilité de Kevin Muhlen et de Stilbé Schroeder, donnent, à première vue, l’impression d’appartenir à des logiques distinctes : l’une regarde en arrière pour mieux projeter vers l’avant une pratique pédagogique et résidentielle, quand l’autre s’enfonce dans les sous-sols pour y laisser opérer les forces puissantes du temps. Pourtant, à les parcourir ensemble, on perçoit quelque chose de commun : la même défiance vis-à-vis de l’exposition comme événement fixé et stable, la même attention à la temporalité comme matière première, la même volonté d’accueillir ce qui échappe à la conclusion, à la conservation ou à la lisibilité toutes faites.

Post- représente ainsi la recherche comme exposition et l’exposition comme méthode. Le projet s’articule autour de deux axes majeurs : le « Post-Master », qui aborde les enjeux liés à la présentation et à la transmission de la recherche artistique, et les « Post-Résidences », qui explorent la vie et les mutations des œuvres émergentes issues de contextes de résidence. Ce fut particulièrement intelligent de la part des curateurs de ne pas avoir doté ce projet d’un propos théorique trop chargé. Le dispositif est honnête et s’inscrit dans une modestie assumée : il ne s’agit pas de montrer des œuvres achevées, mais de révéler des processus, des stades intermédiaires et des interactions entre un espace avec un autre.

Le choix du tiret suspendu, Post-, sans aucun complément, fonctionne parfaitement comme le signal d’une ouverture sémantique voulue. On pense à l’essai d’Umberto Eco sur les préfixes et les temporalités culturelles, à la façon dont « post- » finit par nommer davantage ce que l’on quitte plutôt que ce vers quoi l’on va. Ici, le Casino Display, espace de résidence et de recherche, est à la fois ce que l’on quitte et ce dont on tire les leçons, en un mouvement rétroactif assumé. Les cinq artistes du Post-Master (Matilde Gazeau Frade, Inès Hosni, Mona Young-eun Kim, Jae Park et Seunghyun Park) sont issus d’un programme en partenariat avec la HEAR de Strasbourg, La Cambre à Bruxelles, la KABK de La Haye et l’ENSAD à Nancy. Cette géographie européenne n’est pas anodine car elle pointe le positionnement du Casino Luxembourg comme nœud régional entre des scènes nationales que l’on interroge rarement dans leur rapport mutuel.

Il est plus délicat d’évaluer la tension inhérente à tout work in progress institutionnalisé. Montrer une recherche inachevée est une proposition légitime, elle oblige le visiteur à renoncer à la satisfaction du résultat et à recevoir l’inconfort de l’incomplet. Mais ce geste, répété à l’envi depuis une décennie dans les centres d’art européens, finit par se routiniser. Le risque est que l’inachèvement devienne un style en soi, une façon de se prémunir contre le jugement. Ce n’est pas ce que l’on observe ici, les œuvres portent une véritable charge d’investigation, toutefois la question mérite d’être posée, précisément parce que la programmation elle-même l’invite.

Pour les Post-Résidences (Sam Krack, Phuong Thao Nguyen, ludovic hadjeras et Nika Schmitt) se succèdent selon un calendrier défini, chacun amenant dans les salles du Casino quelque chose qui fut d’abord fait ailleurs, dans le clos de la résidence. La question fondamentale de la pratique curatoriale, rarement mise en scène aussi explicitement, est celle de la traduction spatiale : comment une œuvre pensée pour un espace s’adapte-t-elle, ou résiste-t-elle, à un autre ? Pour conclure, Nika Schmitt brouillera les temporalités en développant une réflexion à rebours : anticiper avant d’avoir résidé, instaurer un dialogue entre les œuvres passées et celles à venir. Cette inversion est sans doute la proposition la plus radicale du programme. Elle expose une vérité que l’on tait souvent, celle que toute résidence est déjà en partie fictive, construite dans l’imaginaire avant d’être vécue et réalisée.

Si Post- est une exposition qui pense, Notes on Weathering est une exposition qui se dépose strate par strate. Ce projet évolutif de Bianca Bondi investit les caves du Casino sur une année entière, affirmant une temporalité souterraine et continue. Habituellement inaccessibles au public, ces espaces souterrains constituent un environnement singulier, marqué par l’humidité et la minéralité. L’artiste presque alchimiste conçoit des écosystèmes en perpétuelle évolution par des activations chimiques. Le sel, le cuivre, les solutions cristallisantes et le latex sont autant de substances utilisées qui n’obéissent pas à l’artiste, elles répondent à leur environnement, elles croissent ou se décomposent selon des logiques qui lui échappent presque entièrement. C’est bien cette revendication du non-contrôle qui est au cœur de la proposition.

Le weathering, terme géologique qui désigne l’altération des roches sous l’action des agents atmosphériques, est une métaphore forte pour une institution qui fête ses trente ans. Toute institution weather : elle s’érode ou accumule des dépôts, elle mute sous l’action presque invisible du temps et de ses occupants successifs. En confiant ses sous-sols à une artiste dont la pratique repose sur des processus irréversibles, le Casino révèle quelque chose sur sa propre nature : non pas la solidité d’un monument, mais la porosité d’un organisme vivant. Bianca Bondi activera les espaces des caves les uns après les autres et cette propagation séquentielle devient ici le mode opératoire, car chaque visite est littéralement une visite à un autre état de l’œuvre.

La dimension occulte, présente dans la pratique de Bianca Bondi depuis ses débuts, avec son usage rituel du sel comme agent purificateur autant que comme réactif chimique, mérite que l’on s’y attarde. Dans un sous-sol humide où le plâtre suinte et où le métal rouille, le paranormal cesse d’être une posture ésotérique : il permet d’accéder à l’excès de la matière sur les intentions qui l’habitent, parce que ce qui se passe dans ces caves n’est pas entièrement voulu ni entièrement prévisible. C’est, aussi, une description assez exacte de ce qu’est une institution vivante.

Le programme anniversaire Fora a été pensé comme un espace ouvert, traversé par des temporalités multiples. On entend derrière ce cadrage une certaine prudence rhétorique qui ressemble à son directeur, Kevin Muhlen : fêter sans aucun triomphalisme, regarder en arrière sans se figer, projeter sans promettre. Position institutionnelle honnête et assez unique, elle comporte néanmoins son propre risque, celui de l’auto-réflexivité comme refuge.

Ce qui rattrape parfaitement ces deux expositions de cet écueil, c’est précisément qu’elles ne parlent pas du Casino, mais qu’elles l’utilisent. Post- ne célèbre pas le Casino Display : il en interroge les mécanismes de transmission. Notes on Weathering ne commémore pas le bâtiment : elle l’altère délibérément, ou plutôt, elle le laisse s’altérer lui-même.

Il y a, dans cette double proposition quelque chose qui ressemble à une éthique de la programmation, non pas montrer ce qui est abouti, mais laisser accéder vers ce qui est en train de se créer.

Post- et Notes on Weathering sont visibles au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain jusqu’en septembre 2026 pour la première,
et janvier 2027 pour la seconde

Karolina Markiewicz
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