Le prix de la paix (Nora Back & Patrick Dury)
Dans le hall de réception, un grand écran accueille les visiteurs : « Réunion LCGB/OGBL », y lit-on, entre un meeting du Lions Club et un dîner de la Fédération de l’ameublement. Les rassemblements au Parc Hotel Alvisse sont une institution luxembourgeoise, un symbole du syndicalisme assis. Ce mardi soir, les délégués syndicaux sont reçus avec une coupe de crémant ou un jus d’orange. La salle « Europe » est presque pleine. 600 personnes (« plus de 800 », selon les organisateurs) ont pris place. « Il y a beaucoup de monde sur le parking », lance Nora Back du haut du pupitre, Patrick Dury à sa gauche. Les leaders syndicaux ont rapidement rallié Dommeldange après la première réunion tripartite au Kirchberg. Une séance d’échauffement, dominée par les experts et les présentations PowerPoint.
Dans le cadre stérile du complexe hôtelier, l’Union des syndicats montre ses muscles. On demande réparation pour les offenses faites par Luc Frieden, Georges Mischo et Marc Spautz. « Et cela coûtera, pas juste en euros, mais également en commitment », prévient Nora Back. Au bout de vingt mois d’intransigeance et de mobilisation, l’OGBL et le LCGB ne peuvent se montrer trop conciliants. En même temps, ils ont besoin de faire valoir l’un ou l’autre succès auprès de leurs membres. Ils flairent leur chance et font monter les enchères. Dans le cadre tripartite, tout est une question de rapport de forces. Et celui-ci se construit en dehors du huis clos.
« Ceci n’est pas une Tripartite pour juste résoudre une crise énergétique, pour faire juste du Gepléischters, pour demander juste un bouclier énergétique », lance Nora Back. Pour « sauver » le modèle social, « la success story luxembourgeoise », il faudrait des gestes forts. Et d’agiter la menace d’une mobilisation « jusqu’en octobre 2028 », c’est-à-dire jusqu’aux législatives. « Ceux qui nous cherchent nous trouveront », renchérit Patrick Dury. Trois quarts d’heure durant, les leaders syndicaux auront présenté un long et disparate cahier de doléances, du salaire minimum à la CNS, en passant par le pouvoir d’achat, le travail de plateforme et le logement. L’énergie et l’inflation ne sont citées qu’à la marge (et seulement par Dury). Ce qui crée un étrange déphasage avec la réunion au Kirchberg, où le Statec vient de présenter son « scénario prolongé » : six mois de fermeture effective du détroit d’Ormuz équivaudraient à trois tranches indiciaires d’ici l’été 2027.
Malgré une rhétorique radicale, les lignes rouges des négociations tripartites n’ont pas été clairement énoncées ce mardi soir par Dury et Back. Du coup, l’enjeu de leur meeting est resté flou. Depuis que Frieden a juré, vendredi dernier, qu’une modulation de l’index ne figurait pas à l’ordre du jour, la pression a baissé d’un cran. L’Union des syndicats a désigné un nouveau cheval de bataille tripartite : L’augmentation « structurelle » du salaire social minimum. (On demande une hausse de 300 euros.) Dury et Back semblent lier leur signature d’un accord tripartite à ce dossier qu’ils avaient raté en mars, s’étant fait doubler par le gouvernement. Pour mobiliser et motiver la base, Nora Back explique que tous les salariés « vont y gagner » : « De celui qui travaille à l’hôpital, en passant par l’enseignant, la banquière, le cheminot… » Et de faire l’éloge de la « pression positive sur les salaires en général ». Contrairement à Patrick Dury, la présidente de l’OGBL doit tenir compte des salariés du public, et surtout du secteur paraétatique, bastion de son organisation. Elle appelle donc à ne « pas se laisser diviser ».
Encore et toujours, les leaders syndicaux se réfèrent à la dernière « Sonndesfro », dans laquelle 66 pour cent des sondés estimaient que les syndicats ont raison de « lancer des actions ». Avec les 25 000 manifestants du 28 juin, le sondage Ilres fournirait la preuve de leur légitimité et représentativité. Toute la salle se lève et applaudit ; sauf les émissaires CSV Alex Donnersbach et Ricardo Marques qui restent, eux, assis. Nora Back conclut le meeting : « Gëtt et ee Patt ? Et gëtt ee Patt ! »
Chassez le naturel… (Luc Frieden)
« Krisen ass eppes, dat bréngt mech eigentlech ëmmer zu enger gewëssener Toppform », se targuait Luc Frieden dans le podcast « Zeenewiessel », à propos de sa gestion de l’affaire Caritas. Cela tombe bien, car la pression est énorme. Médusés par les sondages, les élus CSV attendent que l’ancien « neie Luc » les fasse sortir du gouffre démoscopique. Luc Frieden avale couleuvre sur couleuvre. « Den Index ass a Stee gemeesselt », promet-il à l’issue du conseil de gouvernement, vendredi dernier. Un soundbite qui pourrait rapidement revenir le hanter. À la fin de son point presse, le Premier ministre commence déjà à nuancer ses propos : « L’index n’est pas l’objet… le mécanisme d’indexation n’est pas l’objet des négociations de la Tripartite. »
Mardi, lors d’un court point presse à l’issue du premier round tripartite, Luc Frieden a esquivé la question sur un report, un Deckel ou une compensation d’une deuxième tranche indiciaire. Le Premier ministre fait face à un dilemme. Une manipulation de l’index constituerait un casus belli pour les syndicats. (Politiquement, elle semble de facto exclue.) Reste une étatisation de l’index, dont le price tag serait d’environ cent d’euros par mois. Or, si le scénario pessimiste (mais pas improbable) du Statec se réalisait, c’est-à-dire une fermeture du détroit d’Ormuz jusqu’en septembre, trois tranches pourraient s’accumuler d’ici le troisième trimestre 2027. Les évolutions pourraient « s’inscrire dans un éventail large », notait le Statec la semaine dernière. De mal en pis.
Luc Frieden a hissé le drapeau blanc. Le conflit avec les syndicats, ce ne serait pas lui qui l’aurait commencé, assure-t-il au Wort jeudi dernier : « Vous n’allez jamais entendre de ma part une phrase négative sur les partenaires sociaux ». Le gouvernement pressent qu’un accord avec l’Union des syndicats passera par des concessions sur le salaire social minimum. Une autre couleuvre à avaler. (L’État s’est d’ores et déjà engagé à financer un tiers de l’ajustement, ce qui lui coûtera entre trente et cinquante millions d’euros.) Luc Frieden aurait préféré une Tripartite axée sur l’énergie, le pouvoir d’achat et la compétitivité. Mais pour ne pas courroucer le duo Dury-Back, il entretient un certain flou artistique sur l’ordre du jour. Le Premier ministre ressasse le même wording : La Tripartite devrait essayer d’atténuer les effets de la guerre en Iran sur le Luxembourg ; les partenaires sociaux seraient libres de proposer des mesures allant dans ce sens. Une manière d’entrouvrir la porte à une discussion sur le SSM.
La question du Sputt sera centrale. Or, contrairement aux Tripartites précédentes, le ministre des Finances n’a pas fait de présentation des recettes et des dépenses budgétaires. Pas plus que ses administrations fiscales ou l’Inspection générale des finances. Un silence assourdissant. Gilles Roth se cramponne à sa grande Steierreform, de plus en plus compromise. Face à la presse, Luc Frieden tente de rassurer : « La réforme fiscale n’est pas l’objet de la Tripartite ». Or, justement, si. Interrogé sur la marge de manœuvre budgétaire de la Tripartite, Luc Frieden admet que « les arbres ne montent pas jusqu’au ciel » : « Mais nous ferons ce que nous aurons à faire dans le cadre de finances publiques saines ». Puis d’ajouter : « Wa méiglech op eng geziilten Aart a Weis ». On retiendra surtout le terme « ciblé », qui pourrait devenir le mot d’ordre de la Tripartite édition 2026.
L’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL) s’impatiente. Elle revendique de plus en plus haut des mesures rapides pour « freiner » dès à présent l’inflation et repousser les tranches indiciaires qui se profilent. Il vaudrait mieux intervenir en amont que gérer la casse en aval, met en garde René Winkin sur RTL-Radio, pointant « l’efficacité » des mesures décidées aux Tripartites de 2022-2023. (Sans préciser qu’une telle approche nécessiterait que le gouvernement sorte l’arrosoir.) La priorité sera-t-elle de « faire baisser l’inflation », veut savoir Le Quotidien du Premier ministre ce mardi. « Non, répond celui-ci, l’objet de la Tripartite est de voir quelles sont les conséquences sur les gens et les entreprises d’une inflation potentiellement plus forte ». Faire baisser les prix de l’énergie, comme en 2022, ne ferait donc pas partie du « scope » de la Tripartite, s’étonne RTL-Radio. « Je n’étais pas en politique en 2022, c’est pourquoi je vous dis maintenant sur quoi nous allons nous concentrer dans les prochaines semaines ». Crispation.
« Am Toun ganz agreabel », c’est ainsi que Luc Frieden décrit le premier round. On tenterait de trouver des solutions en commun : « Et ass de Versuch derwäert ze versichen ». Luc Frieden doit mettre à jour son logiciel idéologique. Cela fait plus de quinze ans qu’il passe en boucle le même message, avec une admirable constance. Il l’a fait en février 2012, en tant que ministre des Finances : « Je dirais que, dans le domaine économique et social, la tripartite n’est pas le modèle sur lequel l’avenir peut être construit ». Il l’a fait en 2020, comme président de la Chambre de commerce, affichant son appréhension devant le format tripartite : « Trente personnes dans une salle, avec des caméras attendant devant la porte » (d’Land, 17.1.20), ce ne serait pas « l’instrument approprié » (Radio 100,7, 27.6.20). Il l’a fait comme Premier ministre en mai 2025, lors de son état de la nation : « Le dialogue n’implique pas nécessairement une codécision sur chaque point. La majorité parlementaire porte une responsabilité, et elle sera jugée sur sa capacité à l’assumer. »
L’ancien deficit hawk doit aujourd’hui affronter sa phobie tripartite. Malgré lui, Luc Frieden se retrouve dans le rôle jadis tenu par Jean-Claude Juncker. Il y a douze ans, le mensuel Forum avait relaté cette phrase que le patriarche aurait adressée à son dauphin en 2012, en plein conseil de gouvernement : « Le mot ‘Finanzpolitik’ est composé de deux mots : finances et politique. Aux finances, tu penses comprendre quelque chose. Mais à la politique, je te le dis, tu ne comprendras jamais rien. » Luc Frieden doit aujourd’hui déjouer la prophétie de l’oracle de Capellen. Mais la dramaturgie tripartite est mal assurée, la pièce traîne en longueur. Luc Frieden répète ad nauseam qu’il faudrait se donner le temps de « digérer » les prévisions et statistiques. Il tient d’abord à prononcer son discours sur l’état de la nation. Puis viendront les vacances de Pentecôte. Les prochaines réunions tripartites ne sont prévues que les 2 et 3 juin. Le Premier ministre a déjà prié les partenaires sociaux de bloquer leurs agendas au-delà de ces dates.
Patte blanche (Marc Lauer & René Winkin)
L’UEL adopte une posture conciliante. Elle cherche à éviter les confrontations ouvertes avec les syndicats, s’efforçant d’estomper les antagonismes. Un repositionnement stratégique que confirme la désignation de Marc Lauer (61 ans) comme successeur de Michel Reckinger (59 ans) à la présidence de l’UEL. La place financière succède à l’artisanat, et le ton devrait s’en ressentir. Le président du Groupe Foyer ne prendra ses fonctions qu’en octobre, mais d’ici là il « participera activement aux travaux de l’UEL », lit-on dans le communiqué tombé jeudi dernier. C’est ainsi que le futur président s’est retrouvé, cette semaine, à sa première réunion tripartite, aux côtés de l’actuel président. Dans ses interviews, Marc Lauer assure que « de Michel an ech » sont et resteront proches. C’est avec un sens de l’understatement que les deux réagissent au spectre des trois tranches indiciaires ; le premier se dit « e bësselchen erféiert», le second « e bëssi nervös ».
Ces cinq dernières années, Michel Reckinger était constamment sur la brèche, en première ligne. Son directeur, Marc Wagener, restait, lui, mal à l’aise sur le parquet politique. L’UEL renonçait ainsi à la division classique des rôles, entre un directeur qui attaque et un président qui tempère. Pour ne rien arranger, Reckinger a tendance à prendre les choses personnellement. Le duo Dury-Back a su exploiter cette faille, provoquant « le chauffage-sanitaire d’Esch » pour le pousser aux gaffes. Reckinger tombera dans le piège, appelant les auditeurs de RTL-Radio à ne pas se rendre à la grande manif syndicale et traitant l’OGBL de « populiste de gauche ». Un cadeau offert à l’Union des syndicats.
Le départ du directeur Wagener (qui a rejoint la Croix-Rouge) a accéléré la réflexion sur la succession du président Reckinger. Fallait-il recruter un directeur discret ou médiatique, un profil plus technocrate ou plus politique ? La réponse dépendait du futur président, complémentarité oblige. Il fallait donc arrêter un choix. Face au Land, Marc Lauer souligne qu’il se voit « comme un président, pas comme un directeur ». Il voudrait se concentrer sur « les grands défis », et pas entrer dans chaque détail. (Le processus de recrutement d’un nouveau directeur est toujours en cours.)
Marc Lauer joue la carte de l’apaisement, appelant à « un dialogue social constructif et respectueux ». Il ne veut pas s’acharner sur l’index : « Nous savons que l’index est un sujet émotionnel », dit-il au Wort. Et d’appeler à « un bon compromis » et à l’unité : « Wir sitzen alle im selben Boot ». Auprès de l’artisanat, la frange la plus radicale et la moins diplomatique du patronat, Marc Lauer pourrait bénéficier d’un crédit de sympathie. C’est qu’il est fils de petits artisans. Ses parents tenaient une boucherie avenue Pasteur, du côté du Glacis, dont la clientèle était faite des habitants du Limpertsberg et des élèves des lycées environnants. En 1989, après des études en économie à l’ULB, Marc Lauer est recruté par le Commissariat aux Assurances (CAA). En parallèle à son stage chez le régulateur, il suit une formation en sciences actuarielles, s’initiant à l’art de prédire l’avenir à partir du passé. (Ce qui devrait le servir lors des discussions futures sur le régime des retraites.)
Lauer monte rapidement les échelons et intègre le comité de direction de la CAA. En 2004, il change de camp, et rejoint l’assureur Le Foyer. (Une période de « cooling off » n’était pas prévue pour les régulateurs à l’époque.) Un passage du superviseur vers une entité supervisée qui peut interroger. Face au Land, Marc Lauer admet qu’il ne s’agissait pas d’un « choix naturel » ; mais il serait important que « les administrateurs et les administrés apprennent à mieux se connaître ».
C’est comme COO (lire « chief operating officer ») que Lauer entre chez Le Foyer, fleuron de l’élite libérale luxembourgeoise. Il en devient le CEO (lire « chief executive officer ») en 2014, succédant à François Tesch. Les origines de la compagnie d’assurance remontent aux « grandes familles » du XIXe, les Tesch et Tudor, les Laval et Lambert. L’actionnariat se lit comme un condensé de l’histoire sidérurgique et bancaire (via la BIL). Les descendants sont aujourd’hui rassemblés dans Foyer Finance, une holding présidée par Marc Colas, l’ancien bras droit de Jean-Claude Juncker au ministère d’État. Marc Lauer a, lui, repris la présidence du Groupe Foyer, remplaçant, de nouveau, François Tesch.
Trouver un président pour l’UEL n’est pas une sinécure, tant la fonction est réputée ingrate et chronophage. Il faut un dirigeant d’entreprise qui soit luxembourgeois, qui connaisse le terrain politique et accepte de s’y aventurer. (Souvent, l’actionnaire interdit aux directeurs de trop s’exposer.) Lauer avait le bon profil. Il avoue que ce n’était pas une décision simple. « Mais il faut que quelqu’un le fasse, et j’ai toujours estimé qu’il était important d’avoir un dialogue social », dit-il au Land.
Marc Lauer dispose de bonnes entrées, tant dans les milieux économiques que politiques. Il est également bien introduit dans le microcosme des organisations patronales, siégeant dans les instances dirigeantes de l’Association des banques et banquiers (ABBL), de la Chambre de commerce et de l’Association des compagnies d’assurances (ACA). (Mandats qu’il abandonnera, une fois à la tête de l’UEL.) Il connaît également les syndicats : au niveau de l’entreprise (l’Aleba y est majoritaire) en tant qu’ex-directeur du Foyer ; au niveau sectoriel, en tant que vice-président de l’ACA. Il apprendra à les connaître au niveau national.