Si on sait ouvrir l’œil, crapahuter un dimanche matin sur les bords de l'Attert offre son lot de découvertes : des traces fraîches laissées par un castor à l'endroit où il se glisse dans l'eau, de la terre séchée déposée sur un rocher par un sanglier, une flaque de boue où l'animal se roule pour se protéger des moustiques... on aimerait apercevoir un castor, mais David Wagener douche nos espoirs : il faut se lever tôt pour le croiser. « Vers 4h du matin, ça aurait été bien » nous indique le photographe naturaliste.
Lui qui arpente le secteur depuis plus de dix ans connaît parfaitement la routine des habitants de la forêt. Il consacre une grande partie de son temps aux repérages, puis à l'affût en tenue de camouflage, filets kaki sur le dos et téléobjectif dans son sac. Mais en cette matinée tardive, David a préféré voyager léger : les promeneurs sont là, pas question d'attirer l'attention et de voir une foule de curieux débarquer à sa suite. Il a même dû changer sa plaque d'immatriculation pour éloigner des indésirables qui le traquaient comme une bête. « Il y a de plus en plus de photographes amateurs irrespectueux, qui viennent au même endroit tous les jours pour avoir une photo à publier sur leurs réseaux, explique le jeune homme de 26 ans. Ce genre d'attitude dérange l'animal, perturbe ses habitudes ; ça peut l'obliger à se déplacer, ce qui peut être dangereux s'il a des petits. Moi, je ne consomme pas la forêt : je l'aimais avant de faire de la photo ».
Tout a commencé avec le cerf, « avec lui et grâce à lui » indique David, fasciné par le seigneur de la forêt, qu'il observait déjà, enfant, aux côtés de son père. « Il y en a un que je connais depuis six ans, je le photographie régulièrement, je le vois perdre ses bois ou pendant le brame ; ma période préférée car c'est là qu'il est le plus majestueux » raconte le photographe, qui prépare actuellement un livre sur le cerf au Luxembourg. Il évoque les nombreuses heures passées à « planquer » pour l'apercevoir le plus près possible. Une trace profonde dans la boue le met en émoi. « Quand tu déduis que le cerf fait plus de 200 kilos, tu te l'imagines, tu le rêves pendant l'affût, et lorsqu'il apparaît, c'est la récompense ». David s'est acheté son premier appareil à l'adolescence puis a décidé d'en faire son métier. Le jeune homme est influencé par Vincent Munier (« pour sa philosophie et son esthétisme »), Neil Villard (« pour le côté pisteur ») ou encore Laurent Geslin, dont il a suivi les traces en partant, entre la Suisse et la France, à la recherche du lynx boréal. Avec un ami vidéaste, il a consacré un documentaire au félin, dont la sortie est prévue en 2027.
A l'étage de sa maison s'exposent quelques-uns de ses plus beaux tirages : c'est uniquement grâce à leur vente que David gagnait sa vie jusqu'à récemment. Des revenus qu'il complétait avec des contrats, principalement pour des communes souhaitant des publications sur la faune locale. Mais il ne parvenait plus à concilier cette dernière activité avec ses principes. « Je ne veux plus être sous pression, devoir ramener des photos à tout prix, car le respect de la nature est ma priorité, précise David. Maintenant je peux aller planquer pendant trois heures, et même si je ne ramène rien j'ai l'esprit tranquille ; rentrer parfois bredouille fait partie du jeu ». Des valeurs qu'il veut offrir en partage : tout en poursuivant la vente de ses tirages, il est depuis peu agent pédagogique pour l'asbl Elisabeth Jeunesse, et souhaite faire découvrir la nature à des jeunes « qui connaissent toutes les marques de voitures mais aucune espèce d'arbre ».
Le photographe naturaliste veut également continuer les voyages. Après le lynx boréal en Suisse et la Slovénie sur les traces de l'ours, David aimerait concrétiser un rêve : partir à la rencontre de la faune arctique. Là-bas, il sera loin de l'artificialisation des sols qui gangrène la nature, au Luxembourg et ailleurs ; il y a trop de chemins, pour les marcheurs, les coureurs, les cyclistes... « C'est vraiment perturbant pour les animaux. Sans compter ceux qui les nourrissent pour faire une photo, ou utilisent des applications imitant le chant des oiseaux pour les attirer ! ». Son travail ne pourrait-il pas faire évoluer les mentalités ? « C'est le cas quand je peux en parler avec les gens, lors d'expositions par exemple » explique David. Mais l'image seule n'est pas suffisante : souvent, le public n'y voit que le côté esthétique. « Pourtant, ça devrait déclencher quelque chose... » regrette le photographe. En plongeant notre regard dans celui d'un ours, immortalisé lors d'une escapade dans les forêts baltes, on ne peut qu'être d'accord avec lui.