Marathon de paris

d'Lëtzebuerger Land du 01.05.2026

En multipliant les sollicitations virtuelles, les réseaux sociaux ont sensiblement dévalorisé les interactions dans le monde réel. Tout nous pousse à préférer Insta à l’instant présent. Pourquoi discuter avec vos voisins quand vous avez l’impression de partager l’intimité de stars ? Vous préférez écouter les sons qui vous entourent ou une playlist personnalisée par les algorithmes ? Est-il possible d’avoir de véritables conversations sans désactiver ses notifications ? Au parc municipal, vous surveillez votre fils ou votre fil d’actualité ? 

Les piétons n’entendent pas les cyclistes, qui n’entendent pas les automobilistes, qui oublient de démarrer au feu vert, tous absorbés par des podcasts (sur la sécurité routière, espérons...). Au bureau, les participants aux réunions en visio lisent leurs e-mails au lieu d’écouter ce qui se dit, voire coupent leur caméra pour signifier leur passivité. Même la télévision ne suffit plus à capter l’attention de spectateurs scrollant en parallèle sur leur propre écran, par exemple pour connaître l’âge d’un acteur, ou bien retrouver dans quel autre film on l’avait déjà vu, voire simplement pour tromper son ennui si la scène dure plus de 45 secondes.

Comment inventer de quoi perturber encore plus notre activité cérébrale, et augmenter le brouhaha informationnel auquel nous sommes quotidiennement exposés ? On peut toujours compter sur les nouvelles technologies pour rendre le monde de demain pire que celui d’aujourd’hui. C’est ainsi que des esprits tordus ont imaginés financiariser n’importe lequel des petits événements qui font notre actualité, afin d’être certains que plus rien ne soit estimé à sa véritable valeur.

Sur de telles plateformes, les paris sont effectués en cryptomonnaie, à partir d’un compte alimenté par virement bancaire ou par carte de crédit. Si la cote a monté, on peut choisir de vendre sa position avant même que le résultat ne soit connu. On peut ainsi parier sur la date de réouverture du détroit d’Ormuz, le vainqueur des élections législatives au Bengal occidental, le prochain champion du monde de football ou le niveau des précipitations à Séoul dans deux semaines. L’intérêt du sujet n’est pas forcément celui que l’on imagine.

Ainsi, en France, il y a quelques jours, un capteur de température a été volontairement faussé par des personnes utilisant un sèche-cheveux sur piles. Le but de la manœuvre était d’atteindre 22° C au début du mois d’avril, ce que les modèles climatiques ne prévoient pas avant plusieurs années. Ce réchauffement très ponctuel était lié à des paris effectués sur une de ces plateformes, Polymarket, dont l’accès est bloqué en Belgique et en France, mais pas au Luxembourg...

Après consultation des autres sujets disponibles, il s’avère que manipuler certaines prédictions nécessitera un investissement plus conséquent qu’un simple sèche-cheveux. Il faudra de grandes quantités de clics pour truquer le prochain prix de l’Eurovision, estimé par 36 pour cent des parieurs pour la Finlande, et un pour cent pour le Luxembourg. On notera que deux pour cent misent même sur le Grand-Duché pour atteindre la dernière place du concours, ce qui semble assez improbable, puisque cela n’a pas été réussi l’année dernière malgré tous les efforts consentis à cet effet. Ce chiffre reste inférieur aux paris sur un retour de Jésus Christ, sur lequel quatre pour cent des utilisateurs pensent qu’il se produira avant 2027. Pour l’instant, personne ne spécule sur une date pour l’aménagement de la Place de l’Étoile ou l’ouverture d’un Musée des Sports...

Cyril Boyer
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