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Tote Bags

d'Lëtzebuerger Land du 24.04.2026

35 ! Pour cette rubrique, j’ai compté les tote bags qui s’amassent chez moi dans plusieurs boîtes à travers la maison. Les 35 sont ceux qui proviennent de projets artistiques autochtones seulement : expositions ou pièces de théâtre au Luxembourg ou d’artistes luxembourgeois/es à l’étranger, de la Luxembourg Art Week (LAW ; une autre couleur chaque année) ou des Congés annulés des Rotondes (un autre logo par saison), d’institutions culturelles (CNA, BNL etc) ou de musicien/nes pour un nouveau disque. À la LAW 2024, le duo d’artistes Gilles Pegel et Jeremy Palluce ont même fait de cette mode des tote bags chics une œuvre en édition limitée à 500 exemplaires intitulée Low Hanging Fruit, reprenant tous les logos de toutes les foires et expositions d’art d’importance, comme un pied-de-nez aux snobs qui se promènent avec leur sac La Biennale di Venezia ou Art Basel dans les couloirs du Limpertsberg.

Le 1er janvier 2019 est entrée en vigueur au Luxembourg la loi du 21 mars 2017 « relative aux emballages et aux déchets d’emballage » interdisant la mise à disposition de sacs en plastique à usage unique (à l’exception de ceux d’une épaisseur inférieure à 15 microns nécessaires à des fins d’hygiène). L’objectif : réduire l’utilisation et la production de ces sacs hyperpolluants et dont des quantités énormes finissent dans la nature, notamment dans les océans. Dans son rapport annuel 2024 (dernier disponible), la société de recyclage Valorlux affirme qu’en vingt ans, 1,74 milliard de sacs en plastique à usage unique ont été épargnés grâce à l’éco-sac et que 76,9 pour cent des consommateurs utilisent des sacs réutilisables lors de leurs achats. Alors que le commun des mortels obligé de faire ses courses en voiture dans une grande surface utilise les éco-sacs blancs et verts achetés entre un et deux euros dans le commerce, les citadins branchés pouvant faire leurs courses à vélo ou à pied arboreront plus facilement les sacs fourre-tout en tissu qu’on peut porter à l’épaule.

En quinze ans, ils sont devenus de véritables marqueurs sociaux. Lors des vernissages, sur les terrasses les plus hype, dans les cours des lycées, au campus Belval ou dans les transports en commun, on reconnaît les intellectuel/les qui ont fait un tour au Shakespeare and company à Paris ou qui soutiennent leur librairie locale, celles qui se sont payées un abonnement digital au New Yorker ou au Guardian et ont reçu leur tote bag en cadeau de fidélité, les aficionados de la Konschthal, des Théâtres de la Ville, du Escher Theater, du Centaure ou d’une chaîne de magasins de décoration belge… Même le tote bag distribué en guise de cadeau devient de plus en plus sophistiqué : floqué, voire brodé du logo du sponsor ou de slogans plus ou moins bien trouvés, et, de plus en plus souvent, même muni de poches intérieures. La production d’un tel sac coûte en moyenne entre deux et huit euros, dépendant de l’épaisseur du tissu, s’il s’agit de coton bio ou non et de la quantité commandée.

Davantage qu’une fonctionnalité pratique, le tote bag a acquis une fonction sociale et culturelle : on met en scène ses préférences culturelles ou politiques, son statut social et/ou sa conscience écologique. Pour les marques, ils sont un moyen unique pour transformer les utilisateurs en panneaux d’affichage ambulants et gratuits. La mode récupérant tous les mouvements de la rue, Marc Jacobs a produit toute une ligne de sacs sur lesquels est simplement inscrit « The Tote Bag » et son nom, vendus en grande surface plus de 200 euros/pièce. Le tote bag « I Am Not a Plastic Bag » d’Anya Hindmarch, lancé en 2007 pour sensibiliser à l’urgence de changer d’habitudes de consommation, n’étant plus produit, il s’arrache désormais à plusieurs centaines d’euros sur internet.

Or, il s’avère désormais que la marée de tote bags est elle aussi problématique : la production de coton demande énormément d’eau et l’emploi de pesticides et aucune solution durable pour le recyclage du coton n’a encore été trouvée. Des études montrent que leur bilan carbone ne s’améliore que si les sacs sont utilisés plusieurs centaines de fois d’affilée. Valorlux estime qu’ils peuvent l’être au moins 300 fois. Donc avec mes 35 tote bags cultureux seuls, j’en ai pour presque 29 ans à usage quotidien. Or, après cinq ou dix utilisations, ils sont dégueulasses et il n’y en a pas un seul qui ait survécu à un lavage en machine. Et, avec chaque saison artistique, chaque exposition et chaque nouveau projet, la marée reprend son cours. Note to self : résister à la tentation d’avoir le dernier modèle et ne plus en prendre de nouveau !

josée hansen
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