Wolt, Deliveroo, Wedely, Uber… Le gouvernement s’oppose aux syndicats sur la régulation du travail de plateformes

« Autoritarisme libéral »

Un livreur à Luxembourg, ce mardi
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 08.05.2026

La transposition dans la loi luxembourgeoise de la directive européenne sur le travail de plateformes portée en son temps par le commissaire Nicolas Schmit (LSAP) paraissait être un dossier facile à gérer pour le gouvernement. Un de ceux qui feraient du bien par les temps qui courent, particulièrement pour l’aile sociale des chrétiens-sociaux, dont le ministre du Travail Marc Spautz est un membre éminent. On aurait même pu s’attendre à ce que le sujet s’invite au cours de la prochaine Tripartite, comme une concession peu coûteuse offerte aux syndicats.

Mais l’ancien secrétaire général du LCGB ne compte pas satisfaire les syndicats. Mercredi, la séance de la commission Travail à la Chambre s’est même transformée en jeu de dupes. Le 10 février, Marc Baum (Déi Lénk) avait déposé un projet de loi sur la question, très proche de la version syndicale. Répondant à l’appel du député qui souhaitait faire le point sur les travaux en cours, le ministre a expliqué être confiant, affirmant que si les positions des patrons et des syndicats différaient, il avait bon espoir de parvenir à une conciliation rapide. Philippe Heck, en charge de ce dossier au département juridique du ministère, confirmait : « Nous devons reformuler certains critères, revoir quelques procédures », mais rien de vraiment insurmontable. C’est que les travaux doivent avancer vite : L’Europe impose que sa directive soit transposée dans les juridictions nationales d’ici le mois de décembre.

Le processus, pourtant, est loin d’être aussi fluide que ce que voudrait faire croire Spautz. Au contraire, le sujet est devenu très tendu au début de la semaine, depuis que le ministre a transmis la première version de son avant-projet de loi à l’Union des syndicats. À quel point ce draft en est un ? Là est toute la question parce qu’en l’état actuel, le texte ne convient pas aux syndicalistes.

Le Land, qui s’est procuré une copie de l’avant-projet de loi de Marc Spautz, peut confirmer que les propositions des deux Marc (Spautz et Baum) sont très différentes. La lecture de l’exposé des motifs suffit pour comprendre que leurs philosophies sont divergentes. L’objectif des syndicats est la protection des travailleurs de plateformes, qui « n’est pas seulement une question technique, mais un enjeu de justice sociale ». Dans le texte gouvernemental, le renforcement des droits sociaux ne vient qu’après la volonté de « promouvoir un marché économique compétitif afin de ne pas freiner l’activité économique des plateformes ». On croirait lire le CEO Frieden dans le texte.

Le grand enjeu de la directive européenne est de mettre en place la présomption de salariat plutôt que la présomption d’indépendance. Les plateformes sont en effet très efficaces pour organiser la rencontre de l’offre et de la demande, mais elles le font de manière particulièrement cynique pour ceux qui relient les deux. Les livreurs sont indépendants, mais ce statut est factice, puisqu’ils doivent répondre aux injonctions provenant de l’algorithme de la plateforme. S’ils ne sont pas assidus, l’appli ne leur donne plus autant de livraisons, ou celles, compliquées, que les autres livreurs ne prennent pas. À terme, elle peut même les radier.

Pour parvenir à cette présomption de salariat, le mécanisme prévoit de définir un certain nombre de critères et de convenir du seuil à partir duquel elle s’applique. Les neuf critères définis par le gouvernement portent essentiellement sur l’aspect économique (l’activité doit rapporter au moins 70 pour cent des revenus, occuper au moins 70 pour cent du temps de travail, le travailleur doit porter une tenue imposée…). Les treize critères relevés par les syndicats et Déi Lénk sont plus généraux, ils visent plutôt à définir l’emprise de la plateforme sur le travailleur (la plateforme fixe les conditions ou les limites de la rémunération des services, supervise et contrôle l’exécution et la qualité du travail, réceptionne les paiements…). Le projet de loi Spautz indique que le seuil sera atteint si cinq des neuf critères sont cochés. Celui des syndicats est beaucoup plus protecteur. Il estime que la présomption s’enclenche dès qu’un seul critère est atteint et que celle-ci est scellée (« irréfragable ») à partir de trois.

Une autre différence majeure porte sur le seuil de prise en charge par la plateforme d’un expert mandaté par la délégation du personnel en cas de litige. Si les syndicats et Déi Lénk ont fixé un minimum de quinze salariés demandeurs, le gouvernement place le curseur à 250. Les syndicats se demandent d’où vient ce chiffre, puisque la plus grande entreprise du secteur dans le pays n’atteint pas cent salariés.

Les sanctions prévues en cas de manquement des entreprises sont également très différentes en fonction des projets. Le gouvernement prévoit une amende administrative de 25 à 25 000 euros pour non-respect des injonctions de l’ITM, tandis que les syndicats et Déi Lénk tablent sur une amende de 1 000 à 25 000 euros, mais par salariés concernés. Ils projettent également la cessation d’activité de la plateforme en cas d’infractions graves ou de non-paiement des amendes, ce que ne dit pas le projet gouvernemental.

Si l’avant-projet de loi de Marc Spautz est encore confidentiel et que les députés ne l’ont sans doute pas (tous) lu, le déroulement de la commission, mercredi, a laissé Marc Baum perplexe. « Je m’attendais à ce que Marc Spautz remette en cause les éléments de notre proposition qu’il n’a pas inclus dans la sienne, mais non, il n’a rien dit. » Il s’étonne aussi qu’aucun député n’ait posé de questions. Même pas Georges Engel, président des socialistes et ancien ministre du Travail, qui avait pourtant lui aussi préparé un projet de loi sur la question lorsqu’il était au gouvernement. Pour Marc Baum, cet épisode illustre la façon donc le gouvernement aborde les questions sociales : « c’est de l’autoritarisme libéral ».

Les syndicats, en vérité, ne sont pas surpris. Ils ont appris que les plateformes ont récemment entrepris un travail de lobbying et savent que le gouvernement souhaite attirer les firmes internationales. Ils estiment que l’avant-projet de loi du gouvernement ne ferait que maintenir la situation actuelle. et ils voudraient désormais faire comprendre aux entreprises traditionnelles que ces platesformes représentent une concurrence déloyale. Ils expliquent que, sur le terrain, la situation s’apparente à un far west où les pratiques mafieuses sont fréquentes. Un système de sous-location des comptes s’est par exemple mis en place, il permet aux personnes sans autorisation de travail de livrer, moyennant une rente mensuelle à celui qui lui donne ses identifiants.

Le 31 mars, la section française de Médecins du monde publiait un rapport décrivant cette population mal connue. L’étude porte sur plus de mille livreurs à Paris et à Bordeaux. Si les chiffres ne sont sans doute pas directement transposables au Luxembourg, ils restent éclairants. 81 pour cent ont moins de 35 ans et 99 pour cent sont nés à l’étranger. Quatre livreurs sur cinq travaillent entre six et sept jours par semaine, pour une moyenne de 63 heures hebdomadaires. Ils effectuent en moyenne 413 livraisons par mois (833 kilomètres). Patrick Dury a récemment théorisé la « qatarisation du pays », Marc Baum parle lui de « monégasquisation ». Ce n’est pas qu’une vue de l’esprit.

Note de bas de page

L’angle mort

 


Les négociations à propos du travail par plateformes comportent un angle mort majeur : bon nombre de livreurs n’ont pas d’autorisation de séjour et ne peuvent donc pas travailler en règle, quelle que soit la loi en vigueur. L’efficacité d’un nouveau cadre de travail légal, qui ne prendrait pas en compte la situation administrative de ceux qui exercent ces professions, serait donc relative. L’initiative pourrait même priver de revenus cette population très vulnérable. Pour Jessica Lopes, sociologue au Centre d’études et de formation interculturelles et sociales (Cefis), la régulation du travail par plateformes n’a de sens que si elle va de pair avec la régularisation des migrants en situation de séjour irrégulier qui composent une bonne partie de cette main-d’œuvre low-cost. « Une telle mesure serait un excellent instrument de lutte contre l’exploitation de ces personnes au travail », avance-t-elle.

Jessica Lopes regrette que les syndicats luxembourgeois n’investissent pas davantage cette question : « En France, en Belgique, en Espagne, au Portugal ou en Italie, les organisations syndicales aident à structurer le travail par plateformes et ont poussé à la régularisation de livreurs qui répondaient à des critères précis ». L’autrice du remarqué roman graphique Temps de Trajet (avec le dessinateur Charl Vinz, Point Nemo, 2026), réfute le traditionnel argument de l’appel d’air, en vertu duquel de nombreux migrants arriveraient, attirés par un pays plus accueillant que les autres. « Depuis cinquante ans, toutes les études démontrent que cela ne se passe comme ça », dit-elle. Surtout que ces réformes ne concernent que des personnes qui travaillent déjà et donc jamais, par définition, de néo-arrivants.
Malgré tout, elle est pessimiste sur la possibilité d’une telle démarche au Luxembourg. Lorsque Léon Gloden, ministre CSV des Affaires intérieures, évoque la question de la migration, il met en avant le contrôle des flux et la répression, pas la politique sociale ou le droit du travail. « Lorsque je travaillais encore pour l’Asti en tant qu’assistante-sociale au guichet Infos migrants, nous l’avions rencontré en début de mandature. Il nous avait dit tout de suite qu’il était inutile de parler de régularisation parce qu’avec lui, il n’y en aurait pas », se souvient Jessica Lopes.

Elle évoque une anecdote qui remonte à la période du confinement. Le Premier ministre Xavier Bettel (DP) avait posté une vidéo sur les réseaux sociaux dans laquelle il remerciait les travailleurs essentiels. Un des plans montrait justement un livreur qui le saluait de la main en souriant. « Il ne faut pas croire, mais ces livreurs livrent aussi les ministères », fait remarquer Jessica Lopes. Eh bien cet homme travaillait sans autorisation de séjour et l’Asti avait inclus la vidéo dans le dossier qui avait mené à sa régularisation exceptionnelle.
Si une régularisation massive semble aujourd’hui improbable, plusieurs exemples ponctuent pourtant l’histoire du Luxembourg. Entre 2001 et 2003, dans une période de forte croissance économique, les ministres CSV du Travail (François Biltgen), de la Justice (Luc Frieden) et de la famille (Marie-Josée Jacobs) ont offert des autorisations de travail aux personnes qui pouvaient justifier d’une présence ininterrompue au Luxembourg depuis le 1er juillet 1998 ou depuis le 1er janvier 2000 avec un emploi stable rémunéré au moins au salaire minimum (affiliées ou non à la Sécurité sociale). Celles atteintes d’une maladie grave les empêchant de rentrer dans leur pays et celles possédant des liens familiaux directs avec le détenteur d’une carte d’identité luxembourgeoise étaient également éligibles. Aucun bilan final n’a été publié, mais en 2002, à mi-parcours, 585 permis avaient été accordés.

En 2013, une directive européenne allait sanctionner plus durement les employeurs de personnes en situation irrégulière. Elle avait incité le ministre Nicolas Schmit (LSAP) à lancer une procédure de régularisation transitoire permettant aux entreprises d’éviter de lourdes sanctions. Pour en profiter, les salariés devaient avoir travaillé et résidé au Luxembourg pendant au moins neuf des douze derniers mois, présenter un CDI et disposer d’un casier judiciaire vierge. En contrepartie, le ministère s’était engagé à ne pas poursuivre les entreprises qui les avaient employés illégalement, et à ne pas leur demander de régler rétroactivement les cotisations sociales. Cette année-là, 543 personnes avaient ainsi pu obtenir une autorisation de travail.

Erwan Nonet
© 2026 d’Lëtzebuerger Land