Après les excès des fêtes de fin d’année, rien de tel qu’une petite détox. C’est en tout cas ce que prône le Dry January (que les Français appellent « janvier sobre »). Cette campagne de prévention, née au Royaume-Uni en 2013, incite la population à stopper sa consommation d’alcool du Nouvel an à la fin du mois de janvier. L’objectif est notamment de sensibiliser aux effets de l’alcool sur la santé et de prendre conscience de sa propre consommation. En douze ans, l’initiative a pris de l’ampleur et est devenue un rendez-vous international, suivi par des millions de personnes à travers le monde.
Au Luxembourg, le défi d’un mois sans alcool est déjà plébiscité par plusieurs associations. La Fondation Cancer a organisé quatre éditions du « Sober Buddy Challenge », de 2020 à 2024, et le Suchtverband a proposé le « Dréchene Januar » pendant trois ans. Le nombre de participants est difficile à quantifier: La page Facebook du « Sober Buddy Challenge » rassemble 1 800 abonnés, sans préciser combien ont transformé l’essai. La nouveauté 2026 tient au soutien institutionnel à ce programme. Pour la première fois, le ministère de la Santé communique officiellement sur ce « défi collectif bienveillant » et promeut les campagnes menées par diverses institutions (Fondation Cancer, Centre national de prévention des addictions, Quai 57 et Centre thérapeutique d’Useldange). « La volonté était de trouver un dénominateur commun de lancer la campagne officielle du Dry January, au niveau national », expliquent les services de Martine Deprez (CSV) au Land.
D’un point de vue sanitaire, les promoteurs soulignent les bienfaits d’une période d’abstinence. « Une pause, même temporaire, offre de nombreux bénéfices physiques et mentaux : un sommeil de meilleure qualité, une peau plus nette, davantage d’énergie, une meilleure concentration et une amélioration de l’humeur, ainsi qu’une réduction du stress », détaille le communiqué du ministère de la Santé. Le texte revient aussi sur les effets à long terme, mis en évidence dans une étude en France : trois mois après le défi, 62 pour des participants ont diminué leur consommation d’alcool, soit en termes de fréquence, soit en termes de quantité, et plus de la moitié l’ont diminuée à neuf mois.
L’appel officiel à s’abstenir d’alcool pendant un mois a suscité l’ire de la fédération Horesca qui s’est fendue d’un communiqué. « Est-il du rôle de l’État d’orienter les choix de consommation individuels lorsqu’il s’agit de produits légaux, dans une économie de marché libre ? », interroge le lobby des hôtels, cafés et restaurants. Le texte souligne l’impact économique d’une prescription institutionnelle dans un contexte déjà difficile. « Cette initiative intervient à un moment où les bars et restaurants subissent déjà une pression économique considérable, avec la hausse des coûts de l’énergie, des matières premières et de la main-d’œuvre, ainsi que des marges qui restent durablement serrées. » Le mois de janvier est structurellement un mois calme après les fêtes, et l’effet combiné du Dry January renforce ce ralentissement. Selon Lightspeed, société de logiciels de caisse, les ventes de boissons alcoolisées dans les restaurants français ont diminué de 22 pour cent en janvier 2024 par rapport à la moyenne des autres mois de l’année. Les ventes de cocktails ont chuté de 28 pour cent, suivies par les bières (-26%) et les liqueurs (-22%).
Dans son communiqué, l’Horesca pointe également que les producteurs locaux, tels que les vignerons ou les brasseurs pourraient eux aussi ressentir les effets économiques de ce type de campagne. Face au Land, André Mehlen, directeur de Domaines Vinsmoselle se dit « aligné » sur la réaction de l’Horesca. Il relève un paradoxe : « D’un côté, nous recevons des moyens financiers publics pour promouvoir le vin, et de l’autre, l’État intervient sur le marché par ce type de programme. » Comme plus de 2 000 professionnels du vin en Europe, Vinsmoselle est membre de Wine in Moderation, initié par la filière vitivinicole européenne en 2008. Cette initiative vise à encourager une consommation responsable et auto-régulée tout au long de l’année, valorisant le vin comme un produit culturel et gastronomique, à consommer dans un cadre social et mesuré.
Face à la bronca, le ministère de la Santé dit comprendre l’inquiétude du secteur et tempère : « Une campagne de prévention ne vise pas à stigmatiser un secteur ni à interdire un produit, mais à encourager une prise de conscience individuelle. » Interrogé sur la compatibilité de la campagne Dry January avec la trajectoire « pro business » du gouvernement, il contourne l’obstacle : « La prévention ne doit pas être perçue comme contradictoire avec le soutien à l’économie : une population en meilleure santé, moins exposée aux maladies liées à l’alcool, représente à long terme une réduction des dépenses de santé et de sécurité sociale, ainsi qu’une productivité accrue. »
De son côté, le ministère de l’Économie estime que « les moments de convivialité, d’échanges familiaux et sociaux dans les établissements tels que les cafés et restaurants sont tout à fait possibles sans être liés à la consommation d’alcool ». Tout en confirmant ne pas avoir été consulté avant le lancement de la campagne, celui de l’Agriculture ajoute que le secteur proposera des alternatives comme les mousseux et vins sans alcool. Le Dry January peut donc agir comme un accélérateur de transformation de l’offre, notamment via la forte croissance du marché des boissons sans alcool (d’Land 07.11.2025). Les filières traditionnelles repensent ainsi leurs portefeuilles de produits et leurs stratégies de marché. Vinsmoselle s’est mis aux vins désalcoolisés en 2023 et a élargi sa gamme au début 2025 pour proposer quatre références et sortir quelque 20 000 bouteilles. Après cinq années de tests de recettes et de techniques, la Brasserie nationale rejoint Simon et Diekirch, avec le lancement, le 5 janvier, d’une Bofferding sans alcool. Sa communication est justement axée sur les bonnes résolutions et le Dry January. « La grande distribution se montre très enthousiaste, l’horeca suivra surement », annonce Isabelle Lentz, la patronne de la brasserie. Elle souligne que le prix de la pils sans alcool sera le même que la classique.
Même en dehors du mois de janvier, on observe que les consommateurs alternent davantage entre boissons alcoolisées et non alcoolisées. Une évolution plus large des comportements, souvent qualifiée de « sober curious ». De plus en plus de consommateurs questionnent leur rapport à l’alcool, sans nécessairement viser une abstinence définitive. On assiste à un changement structurel des habitudes de consommation dont les restaurants et cafés doivent tenir compte dans leur offre avec des propositions qui vont au-delà de l’eau et des sodas, comme des accords mets-boissons sans alcool, des kombuchas ou des mocktails. Certaines boissons sans alcool premium affichent d’ailleurs des marges comparables, voire supérieures, à leurs équivalents alcoolisés.
Le programme officiel Dry January s’inscrit dans une stratégie internationale. Pour autant, entre prévention des risques, respect des cultures locales et intérêts économiques, les réponses publiques sont variables d’un pays à l’autre, allant du soutien institutionnel fort à l’absence de politique claire. En France, l’État devait soutenir l’opération dès 2019, mais s’est retiré en dernière minute, laissant les acteurs associatifs porter seuls le dispositif. Cette retenue française s’explique principalement par les enjeux économiques et culturels liés au vin, produit fortement ancré dans le patrimoine et l’économie nationales. Le soutien explicite à une campagne d’abstinence y est perçu comme politiquement sensible. En Allemagne, le Dry January gagne en popularité, même s’il n’existe pas de vaste campagne gouvernementale nationale. En revanche, au Royaume-Uni, la campagne bénéficie d’un soutien institutionnel fort via les autorités sanitaires, qui fournissent outils numériques, communication officielle et relais médiatiques. En Finlande, l’abstinence de janvier est presque devenue une norme culturelle, encouragée de longue date par les acteurs de santé. En Belgique, la « Tournée minérale » (organisée en février) est considérée comme une action officielle de prévention en santé publique avec un appui logistique et médiatique public.
Le diversité des engagements publics s’inscrivent dans un débat plus vaste sur la place de l’alcool dans les sociétés contemporaines : à la fois banalisée et fustigée. Une consommation excessive est souvent mal vue en société, mais le fait de ne pas boire d’alcool, en particulier lors d’interactions sociales, est également jugé suspect. Au Luxembourg, les événements officiels publics, comme les poses de première pierre, les inaugurations, les vernissages ou les cérémonies d’hommage sont généralement assortis d’un vin d’honneur où il est bien difficile de trouver une alternative satisfaisante à l’alcool. Pour la ministre de la Santé, Martine Deprez le mois de janvier ne fera pas exception car elle ne consomme pas d’alcool de manière générale, a-t-elle répondu à la demande du Land. Son collègue de l’Économie Lex Delles (DP), nous dit avoir l’habitude de pratiquer le défi du Dry January. Pour l’année 2026, il compte le réaliser du 14 janvier au 14 février.