Love at first speech

d'Lëtzebuerger Land du 08.05.2026

Le Premier ministre, Luc Frieden, a trouvé jeudi en le prix Nobel d’économie 2025, Philippe Aghion, un appui académique de premier plan. « I am completely on the same wavelength as the prime minister of Luxembourg », a lâché l’économiste français dont le discours suivait celui de Luc Frieden en introduction de la 25e édition du Brussels Economic Forum consacrée à l’intelligence artificielle. Devant 800 personnes dans la salle et une dizaine de milliers en ligne (chiffres arrondis par la Commission européenne qui organise), Philippe Aghion a, à de maintes reprises, approuvé les propos du chef du gouvernement luxembourgeois :« As you said » ; « I am paraphrasing you ; I am really embarrassed ».

Luc Frieden venait, lui, de paraphraser Abraham Lincoln et son « Gettysburg Adress » : « We need AI of Europe, by Europe and for Europe ». Dans ce discours écrit par ses soins, le Premier ministre a promu l’émergence d’une intelligence artificielle « ancrée » dans les valeurs européennes. Il a milité pour la « souveraineté » européenne en la matière, sur les données et sur les infrastructures. Il a soutenu l’avènement de « champions européens » en identifiant trois axes pour y parvenir. D’abord l’échelle (scale) : les gouvernements doivent créer la demande. Luc Frieden a (bien sûr) mis en avant la conclusion l’an passé du « premier » contrat entre un gouvernement européen (le sien) avec une entreprise de l’IA européenne, la Française Mistral AI. Face aux fonctionnaires européens et nationaux, aux experts, aux entrepreneurs et aux journalistes présents dans la salle, le Premier ministre a invité les autres États-membres à suivre le Luxembourg « sur cette voie ». Il a ensuite insisté sur « la vitesse » nécessaire pour garder les meilleurs ingénieurs européens et rester dans la course : « We can compete with the US and China ». Luc Frieden a conclu avec la mobilisation du capital nécessaire à l’émergence de tels opérateurs de l’intelligence artificielle sur le Vieux Continent : « Turn yesterday’s savings into fuel for the innovation of tomorrow. »

Dans la continuité, Philippe Aghion, professeur au Collège de France, a convoqué la théorique économique et critiqué la pensée néo-classique (de Robert Solow notamment) selon laquelle la croissance se construirait seule sur l’accumulation du capital. L’innovation doit jouer un rôle central. L’économiste a remporté son prix Nobel avec Joel Mokyr et Peter Howitt en développant la thèse selon laquelle l’innovation permet la destruction créatrice (concept de Joseph Aloys Schumpeter) et fait émerger une croissance durable, le tout grâce à un aiguillage par la puissance publique, dans un contexte concurrentiel… et régulé. Ce jeudi, il a ainsi rejoint Luc Frieden sur le concept de « juste régulation ». Ne pas reproduire l’erreur de laisser à des géants (les GAFAM) la liberté de dicter leur loi sur le marché des nouvelles technologies et de bloquer l’accès aux nouveaux entrants. Philippe Aghion souhaite que la recherche européenne soit subventionnée massivement. « Europe has a huge advantage, exactly your words », a terminé Aghion pointant Frieden. L’économiste voit comme atouts la démocratie et la liberté. Ce dont les États-Unis ne bénéficieraient plus, notamment en termes de liberté d’expression : « Là-bas ils inspectent votre téléphone quand vous passez la douane ». L’Europe jouit aussi d’un modèle social et d’une préoccupation environnementale, « un soft power grâce auquel on peut attirer les meilleurs chercheurs et ingénieurs ». Dès la sortie de la salle, Luc Frieden a invité Philippe Aghion au Grand-Duché… où le Premier ministre est reparti fissa après ce crochet bruxellois en cette semaine de préparation de Tripartite.

Pierre Sorlut
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