Avec L’enfant-soldat née musique, Serge Wolfsperger et Zarina Khan signent une pièce aussi documentaire que musicale

« Des notes irisées tombées du ciel noir »

Vase Queensland, 1956
Photo: Rui Henriques
d'Lëtzebuerger Land du 01.05.2026

Produit par La Cie Marie Z… et mis en scène par Serge Wolfsperger, sur un texte original de Zarina Khan, L’enfant-soldat née musique vient d’être créé à Neimënster, après « trois ans de travail, d’exploration, de recherche sonore » souligne le metteur en scène. La pièce est née au fil de résidences, de la Kulturfabrik aux Francophonies de Limoges en passant à deux reprises par Neimënster. Elle a connu plusieurs rebondissements jusqu’à cette première où les musiciens ont remplacé au pied levé l’accordéoniste Nataša Grujović souffrante. Le spectacle est un conte musical émouvant, porté par la remarquable comédienne Nancy Nkusi.

À l’origine, il y a les paroles d’Oumar Kouyaté confiées à Serge Wolfsperger lors d’une rencontre à Marseille. Le joueur de kora guinéen a vécu dans les rues de Bamako au Mali avec d’anciens enfants-soldats sauvés par la musique. Pour donner vie à ces récits, Serge s’est entouré d’une équipe artistique venue d’horizons divers : l’autrice Zarina Khan, philosophe et metteuse en scène engagée pour les droits des enfants ; la comédienne d’origine rwandaise Nancy Nkusi (vue dans The Great Yes, the Great No de Kentridge au Grand Théâtre) qui incarne une vibrante Soledad et plusieurs musiciens, la Congolaise Alvie Bitemo (chant, guitares) – elle campe aussi la mère de Soledad –, le Belge d’origine congolaise Denis Mpunga (percussions) – qu’on retrouve par ailleurs dans le rôle d’un vieil homme au bout du marché puis d’un chef de gang –, l’artiste sonore Stephan Ink et Nataša Grujović.

Le sort des enfants-soldats est au cœur du spectacle. Un sujet alarmant mais trop souvent oublié ou ignoré. Ils seraient pourtant des dizaines de milliers à être enrôlés dans des groupes armés ou des gangs. Parmi eux, de nombreuses filles qui servent aussi d’esclaves sexuelles. Le spectacle s’empare de ce douloureux sujet sur le mode du récit en proposant un opus à la croisée entre musique live, théâtre et danse, brassant les genres musicaux et tissant des liens entre des langues plurielles.

Les mots de Zarina Khan sont imagés, symboliques, poétiques, ils disent la vie et la mort, la joie et l’horreur, ils disent surtout l’espoir, la résilience et la renaissance. Sur scène, les paroles sont tantôt murmurées, tantôt scandées, chuchotées ou hurlées, elles reviennent en boucle. La musique est constitutive du spectacle, car vitale dans la vie de Soledad. Elle se déploie comme un foisonnant tissu sonore, recréant éléments naturels, phénomènes climatiques (la tempête), ambiances urbaines (le « brouhaha hebdo » du marché) et paysages intérieurs.

Le plateau ressemble à une scène de concert avec quatre ilots (chaque musicien joue un grand éventail d’instruments) séparés par un espace central où évolue Soledad. L’ancienne enfant-soldat se raconte en convoquant les souvenirs, en disant l’indicible, « ils ont pris ma vie », elle n’avait que douze ans. Il y a d’abord les chants des oiseaux, les bruits du marché le jeudi avec sa mère, les fruits et les couleurs, les parfums, la rencontre avec le vieil homme, l’eau et la boite en fer, la musique et les bulles de savon, « c’est ton souffle qui crée la bulle » lui dit-il.

Puis tout bascule, Soledad est enlevée, jetée à l’arrière d’un camion avec d’autres enfants, bientôt emprisonnée dans un camp. Les horreurs s’enchaînent, exactions, humiliations, viols, il y a les « jours de sang », il y a l’effroi, il y a « un fracas qui ne cesse jamais ». Soledad résiste, serre les dents, et si elle apprend à tuer, elle se réfugie dans l’imaginaire, « dans une bulle », avant un jour de fuir avec les enfants. Suivent la course dans les mangroves, la tempête, le refuge au creux des troncs d’arbres et enfin la ville au loin. « Je suis revenue mais où ? », la maison a volé en éclats, les siens la rejettent, les cauchemars se répètent mais elle entend « des notes irisées tombées du ciel noir ».

La mise en scène, sensible et efficace, est toute tournée vers le jeu des musiciens-comédiens. Nancy Nkusi, à la fois fragile et forte, livre une performance exceptionnelle, toute en émotions, naviguant entre monologue, chant et danse, donnant du relief à son récit. Son jeu est juste et précis, quelques gestes et quelques regards, rires et larmes, cris et silences, elle donne forme aux beaux moments comme aux pires. Soledad court, danse, chante, hurle, souffle, s’anime, se libère, vibre, revit, partage… accompagnée dans son jeu intense par les étonnants et rayonnants Alvie Bitemo et Denis Mpunga, sur un plateau traversé par des éclats de lumières et des voiles de fumées colorées. L’enfant-soldat née musique est un spectacle d’une belle humanité.

L’enfant-soldat née musique sera à nouveau programmé au TNL les 17 et 19 novembre au TNL, une des représentations s’inscrivant dans le cadre du Festival Rainy Days de la Philharmonie

Karine Sitarz
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