Chroniques de l’urgence

Banquise antarctique en péril

d'Lëtzebuerger Land du 17.04.2026

L’Antarctique est en proie à des transformations inquiétantes. De récentes études sont venues confirmer ce que les climatologues pressentaient depuis longtemps : ce continent est particulièrement vulnérable au réchauffement que l’addiction humaine aux énergies fossiles inflige à la planète. Or, s’il est loin de tout, habité tout au plus par 5 000 chercheurs et autres occupants de quelque 60 stations de recherche scientifique, il n’en fait pas moins partie intégrante de l’équilibre physico-chimique qui a créé les conditions de l’éclosion de la vie et de l’être humain. Loin de n’affecter que les manchots, les bouleversements déjà engagés aux antipodes auront des conséquences partout sur le globe, dont une montée plus rapide qu’escompté du niveau des mers, des perturbations radicales des courants océaniques et une modification de la capacité d’absorption du carbone des océans, autant d’impacts potentiellement dévastateurs.

Parmi les constatations récentes des climatologues figure un phénomène inattendu relatif à la banquise, cette surface gelée compacte qui s’étend au-delà du littoral du continent antarctique et y est rattachée. Ces dernières décennies, sa surface, qui oscille fortement entre été et hiver, tendait globalement à augmenter, malgré le réchauffement global, en réponse au niveau encore bas de la couche d’ozone, qui renforce les vents glaciaux qui soufflent dans l’océan austral et congèlent rapidement l’eau fraîche et très froide s’écoulant des glaciers. Il y a une dizaine d’années, une première anomalie est intervenue : la surface a baissé de manière drastique. La situation s’est rétablie quelque peu dans les années suivantes, mais le phénomène s’est répété en 2022-2023, avec une anomalie encore plus prononcée. La surface de la banquise de mer s’est réduite de l’équivalent de deux fois le Groenland, ce qui, explique l’océanographe Edward Doddridge de l’université de Tasmanie, correspond statistiquement à sept déviations standard, soit à une probabilité de un sur 700 milliards. L’explication de ce renversement de tendance : un mélange plus prononcé des couches d’eaux froides et douces situées directement sous la banquise et de celles, plus chaudes et salées, au fond de l’océan.

Cette détérioration de la ceinture de banquise de l’Antarctique risque de constituer un point de bascule – un de plus ! – à plusieurs niveaux. Le premier consiste en une perte d’albédo, la surface sombre de l’océan absorbant davantage de rayonnement solaire que la banquise. Le second est que l’absence de la banquise, qui protégeait jusque-là les bords du continent de l’érosion causée par les vagues, les expose désormais à un dégel accéléré, précipitant directement la hausse du niveau des océans. Ensuite, ce dégel, du fait d’un écoulement additionnel d’eau douce, va perturber encore davantage les systèmes de circulation océanique, celui de l’océan austral mais aussi celui de l’Atlantique, qui donne déjà des signes d’essoufflement et dont l’arrêt potentiel est considéré par les climatologues comme une catastrophe absolue.

Ce phénomène s’ajoute à d’autres tendances déjà connues, et pas moins effrayantes, qui affectent le continent blanc. Même si elle n’est pas aussi forte qu’en Arctique, l’augmentation des températures y est deux fois plus importante qu’ailleurs sur Terre. Alors qu’il y neigeait très peu et qu’il n’y pleuvait pratiquement jamais, les anomalies de températures ont donné lieu ces dernières années à des épisodes pluvieux, ce qui a pour effet de fragiliser les surfaces neigeuses et glacées, avec la création de mares qui débouchent sur le creusement de crevasses et accentuent l’effondrement des plateaux et glaciers. Les écosystèmes sont également menacés. Dans la péninsule antarctique, une langue de terre montagneuse qui s’avance vers l’Amérique du Sud, les signes qu’un point de bascule débouchant de manière irréversible sur son dégel partiel, voire complet, s’accumulent. Ce qui entraînerait un doublement de la hausse du niveau des mers d’ici la fin du siècle.

Le sort de l’Antarctique est le cadet des soucis du commun des mortels. Le risque que le franchissement de points de bascule dans le système climatique, au pôle Sud comme ailleurs dans le monde, exacerbe les impacts déjà très tangibles du réchauffement n’est manifestement plus à l’ordre du jour. Alors que les experts exprimaient en février leur crainte qu’un El Niño « précoce » se forme cet été, ils décèlent à présent les signaux avant-coureurs d’un possible « Super El Niño », qui, rendu plus probable lui-même par l’emballement du réchauffement, se superposerait à lui et pourrait faire de l’été 2026 un véritable enfer sur terre. Mais qu’importe : le monde n’en a cure, les yeux rivés sur le détroit d’Ormuz, le prix du carburant et le risque d’une récession mondiale.

Jean Lasar
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