La quatrième semaine de janvier marque le retour du désormais incontournable festival Reset. Les aficionados de jazz connaissent bien son concept. Chaque année, depuis 2018, Neimënster accueille pendant une semaine huit artistes, quatre femmes et quatre hommes, venus de différents pays européens et n’ayant jamais joué ensemble. Tout est mis à leur disposition pour leur permettre de créer de concerts, au fil de trois soirées. Pour sa neuvième édition, Reset réunit la clarinettiste belge Aurélie Charneux, l’altiste française Maëlle Desbrosses, le guitariste portugais André Fernandes, le claviériste et batteur luxembourgeois Jérôme Klein, la vocaliste finlandaise Selma Savolainen, le contrebassiste grec Grigoris Theodoridis, le pianiste allemand Franz von Chossy et la saxophoniste polonaise Marta Wajdzik. Le plus grand écart d’âge entre deux artistes atteint 25 ans et se creuse entre la saxophoniste et le guitariste. Ce dernier incarne également la plus grande distance géographique avec un autre, puisqu’il évolue à plus de 3 000 kilomètres de la vocaliste. Ces trois artistes, que tout sépare, l’âge, la langue et le style, forment pourtant un trio atypique le premier soir du festival.
Au cœur de la grande salle du Cercle Cité, entouré par une centaine de personnes, le trio chant, guitare et saxophone semble avoir été pensé en fonction du lieu, de son acoustique et des respirations du parquet. Le guitariste travaille la matière sonore à l’aide d’un échantillonneur, construisant des boucles volontairement instables, presque défectueuses. La voix et le saxophone se rejoignent à l’unisson lorsque les vocalises se transforment en poussées brutes. La saxophoniste, presque détachée de sa partition, garde les yeux rivés sur sa partenaire de jeu, ajustant en temps réel son souffle aux fluctuations de la voix. Le guitariste, lui, répète des motifs proches du riff. C’est lorsqu’il imite l’échantillonnage de manière purement organique qu’il dévoile ses cartes. Le saxophone, d’abord en retrait, trouve progressivement une place singulière avant de s’émanciper totalement, jusqu’à donner l’impression de dévorer la salle.
La deuxième soirée, traditionnellement consacrée aux solos, s’ouvre avec un léger retard. Dans l’environnement charpenté de la salle Nic Klecker, l’audience est scindée en deux groupes se faisant face. Au centre sont disposés tous les instruments amenés à se succéder. Le curateur musical du festival, Pascal Schumacher, introduit la soirée, dans un discours plus court qu’à l’accoutumée. Il salue l’ingénieur du son Terence Goodchild, neuvième membre de l’ombre de cette troupe éphémère. Maëlle Desbrosses ouvre la soirée. Son alto sonne comme deux instruments engagés dans une conversation, suivie d’une confrontation. Elle se met à chanter une complainte amoureuse avant que la clarinette d’Aurélie Charneux ne vienne proposer un moment fort, peut-être le plus notable de la soirée. Quelques notes de piano accompagnent une musique vive aux relents de klezmer et de musiques balkaniques, déployant une imagerie sonore très affirmée.
Suit Franz von Chossy, qui explore une large palette de sonorités. Sa prestation évoque par moments Yann Tiersen avant de s’échapper vers un jazz plus libre, malgré un rythme volontairement brisé. Selma Savolainen le rejoint, apportant une intensité vocale supplémentaire, mais réchauffée, et bientôt perturbée par l’arrivée du contrebassiste. Grigoris Theodoridis frappe son instrument, rappelant qu’il existe bien d’autres techniques que l’arco et le pizzicato. Un conflit sonore naît. Quelque chose d’inquiétant se révèle, comme une plainte aux tentacules multiples. Marta Wajdzik prolonge cette tension. Puis vient Jérôme Klein, avec un set efficace mais quelque peu attrape-nigaud, reposant sur une piste sonore préenregistrée. André Fernandes clôt la marche, laissant derrière lui une impression contrastée.
La troisième soirée rassemble tout le groupe, dans la salle Robert Krieps, à guichets fermés. Les huit artistes tardent à monter sur scène. Le guitariste ouvre le bal avec une pièce honnêtement éprouvante. S’enchaînent des morceaux plus ou moins remarquables, dans une forme de passivité partagée. Le public assiste alors à la naissance d’une pieuvre, pour reprendre le titre du film de Céline Sciamma. Mais là où la cinéaste associait la figure de la pieuvre à l’amour adolescent, le concert lui confère une tout autre fonction. Car ici, la pieuvre est musicale et avance par coordination plutôt que par affection. Les huit tentacules agissent de concert, parfois avec une précision redoutable, sans pour autant donner l’impression de réellement se rejoindre. Chacun conserve son territoire, son tempo, sa manière d’habiter le son. L’organisme fonctionne et progresse, mais sans jamais se fondre. La troupe donne ainsi à voir une pieuvre lucide, presque clinique, capable de produire une musique collective solide sans que l’humain ne devienne un réel espace de convergence.
Les derniers saluts des artistes sont expéditifs. On imagine, à tort ou à raison, que les huit artistes ne resteront pas de grands copains. Resteront quelques beaux moments et, il faut le souligner, une communication digitale très réussie. À l’orée de la dixième édition, on se prend à rêver d’un crossover entre artistes de précédentes années pour un ajustement d’une formule forte, mais qui commence à s’essouffler.