Entre ironie et nostalgie, La Cache de Lionel Baier fait du bien

Chronique familiale

Toutes les générations rassemblées dans un appartement
Photo: Red Lion
d'Lëtzebuerger Land du 06.02.2026

Après les excellents La Vanité et La Dérive des continents (au sud), le cinéaste suisse Lionel Baier signe La Cache, un film tiré du premier roman de Christophe Boltanski, un récit autobiographique chaleureux, tragicomique, mettant en scène une famille parisienne à la fin des années 1960 en France. Un film drôlement heureux et instructif quant à notre ère, qui n’a pas volé sa place en compétition de la dernière édition de la Berlinale ou ses trois nominations au Lëtzebuerger Filmpräis 2025.

Dernier tournage du grand Michel Blanc, décédé le 3 octobre 2024 alors que le film était sur la table de montage, La Cache est sorti en mars 2025 en France et y a trouvé un certain public. L’histoire narrée par Christophe (Boltanski, lui-même), un jeune garçon de neuf ans, se déroule durant les événements de mai-juin 1968. Au cœur d’un appartement bourgeois parisien, une famille de plusieurs générations, patiente. Alors que dehors la jeunesse française change le court de l’Histoire, la famille redécouvre une mystérieuse planque, ancienne cache de père-grand durant la guerre. Alors, naturellement, certains secrets font surface.

Le film explore avec drôlerie et douceur un moment de vie de cette famille d’intellectuels (d’où sont issus le plasticien Christian Boltanski, le sociologue Luc Boltanski, le linguiste Jean-Élie Boltanski et l’auteur Christophe Boltanski). Circulant dans les pièces de l’appartement et la cours de l’œuvre originelle, on observe la fusion familiale se faire et se dire. Du point de vue de l’enfant, les filiations sont profondes et magnifiques. Le ton familial justement amène un film heureux grandi d’une mise en scène créative et de performances notables des acteurs. On y croit de bout en bout et on aimerait au détour d’une rue parisienne rencontrer ces gens qui correspondent au fantasme soixante-huitard, qui rappelle que les luttes sociales ont pu fonctionner un jour.

Aussi, par un casting rappelant la Famille Tenenbaum, de mère-grand (Dominique Reymond, parfaite de sarcasme), au Général de Gaulle (tenu par Gilles Privat), en passant par père-grand (Michel Blanc en tendresse), grand-oncle (William Lebghil), petit oncle (Aurélien Gabrielli), arrière-pays (Liliane Rovère qui campe ce genre de rôle avec grâce depuis Dix pour cent), maman et papa (Larisa Faber et Adrien Barazzone discret mais très juste) et enfin le garçon (campé par Ethan Chimienti, nommé au Filmpräis pour cette première apparition à l’écran qui gage de belles suites), La Cache dépeint avec une grande finesse la fable Boltanskienne. Le roman lui est tombé dans les mains par le biais de la distributrice française de son film La vanité. Dubitatif sur l’adaptation d’un livre racontant un siècle des pièces de la maison, il y voit tout de même des points communs avec sa propre famille. Ce qui lui permettra, « de parler de la Shoah sans devoir faire un film historique », explique Lionel Baier à CinEuropa.

Alors, le réalisateur ancre son film en 68, une année qui n’appartient à aucune routine et qui pourtant est un lieu commun de l’art en général. La réalité contextuelle est racontée selon la logique cinématographique et la mémoire de l’enfant reste principalement figée dans l’appartement et ses continuités que sont la cour et la voiture de mère-grand. Cet appartement revêt un rôle majeur, il est l’énième personnage de ce film presque à huis clos. Ces décors magiques, mettent un niveau de réalité palpable quand le parti pris de réalisation nous embarque presque dans le fantastique, non par effet de mode, mais par nécessité dramaturgique. L’appartement saturé des souvenirs, des reliques, des aliénations familiales et de slogans de cette révolution des pavés – en échos depuis la salle de bain – est l’endroit du conte, qui, à hauteur de l’enfant, est ce territoire merveilleux qu’il faut écrire, mettre en livre ou en pellicule.

C’est ainsi chose faite avec La Cache, livre et film, oscillant entre réalité et fiction, là ou De Gaulle côtoie les loufoqueries du cinéaste suisse sans rentrer dans le gag poisseux mais dans une finesse d’écriture respectant l’écrivain. Là, aussi, se heurtent les hantises de l’auteur, celle d’un type qui a grandi juif dans les années soixante. Emplie d’une épaisse tendresse, les mots narrés en voix off sont de fait des confidences si fortes qu’ils nous font basculer hors du film, dans des débats très houleux… Mais à chaque fois, un pas, un geste, une image, une séquence, nous retient dans le film-fiction pour ne pas sombrer dans le drame et les sanglots qui peuvent accompagner la mémoire avec un grand « M ».

En coproduction entre la Suisse, le Luxembourg (Red Lion, Vincent Quénault et Jeanne Geiben) et la France, La Cache est un nouvel exemple de réussite dans la collaboration transfrontalière cinématographique et de l’importance de l’industrie cinématographique luxembourgeoise dans le paysage européen. Avec un budget total de 5,63 millions d’euros, aidé à hauteur de 1,5 millions par le Film Fund Luxembourg, le Luxembourg fait figure d’enfant modèle dans le domaine. Et cela n’a pas valeur que d’argent. Le film a permis à nombre de techniciens et comédiens du pays de travailler et s’exprimer.

Il s’agit notamment de saluer le travail colossal de l’équipe déco du film, dirigée par Véronique Sacrez dans les studios Filmland au Luxembourg, qui a complètement reconstruit l’appartement de la famille, jusqu’à la cour menant à cette fameuse porte cochère, accès au dehors si symbolique dans le livre comme dans le film qui lui est fidèle. Enjolivant la chronique familiale, l’ensemble des rouages cinématographiques participent ici au succès de ce film à l’esthétique colorée, le rendant à la fois beau, curieux et plein de nostalgie. Une œuvre filmique où l’ironie absorbe la gravité des événements relatés. La Shoah en traumatisme, mai 68 en toile de fond, La Cache fait se chevaucher l’Histoire de France et l’intime d’une famille de « la patrie des droits de l’homme ». Une réflexion qui ouvre à ce qu’est devenu et deviendra ce pays dans le futur…

Godefroy Gordet
© 2026 d’Lëtzebuerger Land