Au sein d’un univers de béton privé d’horizon, le titre prend une évidente tournure ironique. On ne saurait en effet être plus matérialiste, plus terre-à-terre, que Grand ciel, le premier long-métrage du Japonais Akihiro Hata, qui chemine dans la boue et la poussière des chantiers, s’enfonce dans l’obscurité des sous-sols, hurle au travers des assauts répétés et assourdissants des marteaux-piqueurs. Bienvenue dans le milieu impitoyable du BTP, où les corps des ouvriers sont autant besognés par leurs outils qu’ils sont mis au travail, de jour comme de nuit. On songe, en y pénétrant, au premier vers qui ouvre le troisième chant de La divine comédie de Dante : « Vous qui entrez, ôtez tout espoir... ».
Tourné sur trois sites, en Ile-de-France, en Lorraine et au Luxembourg, Grand Ciel a ce rare mérite de mettre en lumière des méfaits dont on parle (trop) peu. Le film s’avère particulièrement dense, évoquant le recours au travail clandestin sur les chantiers, les accidents du travail (dont la France possède le taux le plus élevé d’Europe dans le BTP), mais aussi, plus positivement, les nouveaux moyens d’organisation collective dont dispose le prolétariat de notre temps, hors de la tradition syndicaliste. Ainsi le film a pour sujet l’actuelle condition ouvrière, avec ses paradoxes, ses contradictions, ses aspirations à une vie meilleure. Étendus et bruyants, peuplés de gyrophares et de gilets fluorescents, les chantiers inscrits dans nos paysages ne passent pas inaperçus. Le sujet est pourtant peu représenté au cinéma et n’occupe pas les grands titres des médias : « Ce sont des histoires qui sont rarement racontées, pas seulement au cinéma, mais de façon générale, avec ses travailleurs invisibilisés. Je crois que la tâche du cinéma est justement de rendre visible l’invisible. », confie Akihiro Hata. Ses deux précédents courts-métrages exploraient déjà le monde du travail : à travers les employés d’une centrale nucléaire dans Les invisibles (2012) et ceux d’une coopérative agricole dans À la chasse (2016). Pour Grand Ciel, le cinéaste, qui vit depuis vingt ans en France et s’apprête à tourner son prochain film au Japon, s’est rendu sur des chantiers à la rencontre d’ouvriers du BTP, tout en puisant dans ses souvenirs d’enfance lorsqu’il errait la nuit sur des sites industriels. C’est à Villejuif, puis à Ivry que Akihiro Hata a repéré le site qui est depuis devenu le foyer dramatique du récit : une immense tour en construction, dénommée Grand Ciel, présentée comme la pointe en matière d’écoresponsabilité et de high-tech… Certaines vues du site ont été reconstituées au Luxembourg, en studio. Pour les habitations collectives, le film a été tourné à Hayange en Moselle, conformément à la volonté du cinéaste de filmer dans une région marquée par l’histoire industrielle. Certains arrière-plans dévoilent les hauts-fourneaux de la ville, ou l’imposant viaduc qui la traverse et sous lequel se trouvent des logements. Ici, l’histoire de Grand Ciel trouvera assurément une résonance particulière.
Si Grand Ciel a valeur collective, il n’est heureusement jamais choral, tant la réalité professionnelle n’échappe pas à des formes d’autorité et de hiérarchisation plus ou moins avouées (et admises), même lorsque ses composants appartiennent à une même classe sociale. Les rivalités internes, les appétits individuels, le rêve d’ascension sociale façonnent une communauté de travailleurs vulnérables et à vif, pouvant à tout moment imploser en raison de la fatigue, des risques encourus et de l’exploitation sans issue à laquelle ils sont confrontés. Un portrait de classe qui doit cependant être nuancé par des aspects conviviaux, où le cosmopolitisme porterait l’avenir d’un possible vivre-ensemble. Parmi les différents personnages que l’on rencontre, le récit suit de près Vincent (Damien Bonnard), nouveau venu taiseux aux yeux globuleux, qui trime pour faire vivre sa famille. Par son intermédiaire, le spectateur pénètre en profondeur dans la psychologie et la condition sociale d’un ouvrier du bâtiment, père de famille. Rares moments arrachés à l’enfer du travail, la relation avec son fils émeut, évoquant ainsi le cinéma néoréaliste de Vittorio De Sica (Le Voleur de bicyclette, 1948), quand l’âpreté du travail sur le chantier fait songer par moment à l’éprouvant La classe ouvrière ira au paradis (1971) d’Elio Petri. Mais Akihiro Hata n’en reste pas à cet état de fait, ni se cantonne au naturalisme. À la tradition occidentale du réalisme social, le cinéaste ajoute la tradition japonaise du fantastique, Akihiro Hata citant notamment Kiyoshi Kurosawa, chez lequel Bonnard a récemment endossé son premier rôle principal (La Voie du serpent, 2024). Grâce à cet habile mélange des genres, Hata transforme une immense tour de béton en une figure monstrueuse, un ogre mangeur d’ouvriers, dans la sensibilité animiste japonaise. « J’ai imaginé un rapport mystique à ce lieu, qui peut être vivant, avoir une âme et respirer, ce qui tout à fait normal dans ma culture natale », admet le cinéaste, qui a par ailleurs songé à Andreï Tarkovski. « Au début du processus de création, j’ai remarqué que beaucoup de personnes en Europe avaient des difficultés à imaginer un chantier qui mangeait des ouvriers ; ils pensaient qu’il allait avoir une bouche et des bras... Il a fallu les convaincre que cela était possible. » La tour anthropophage comme métaphore du néolibéralisme, d’un système dévorant et autodévorant. Grand Ciel est le nom du quartier high-tech fraichement sorti de terre qui recèle, dans ses fondations, un cimetière d’ouvriers. L’évolution technologique de notre monde, nous souffle le cinéaste dialecticien, repose sur une effroyable exploitation humaine, comme le mythe américain s’élevait sur le refoulement d’un cimetière indien dans Shining (1980). À la dématérialisation des esprits, le cinéaste répond par une nécessaire re-matérialisation du réel.
Outre sa capacité à métamorphoser le réel, le fantastique de Grand Ciel est intéressant pour ce qu’il ne montre pas. Jamais on ne perçoit le mal qui s’abat sur les ouvriers, de même que l’identité des hauts-responsables de l’entreprise n’est pas dévoilée. Dans les deux cas, il est impossible de reconnaître la source du « mal », tant le monde est devenu complexe et la responsabilité partagée. Car nous en sommes tous, à des degrés divers, les agents (plus ou moins) consentants. Grand Ciel exhume alors la lutte des classes à tous les étages, usant de multiples contrastes qui situent les positions de chacun (ciel/obscurité ; intérieur/extérieur ; nuit/lueurs colorées ; travail/vie privée ; visible/invisible). Seul un ascenseur de misère, inspiré de celui qu’utilisaient les mineurs autrefois, fait communiquer le haut et le bas. Une vision verticale du pouvoir et de l’ascension sociale que Hata souhaite dynamiter, la percevant comme un leurre servant à diviser la communauté des travailleurs. Présent au côté du réalisateur lors de son passage au Luxembourg le week-end dernier, Damien Bonnard renchérit : « C’est cette sorte d’idéal que l’on nous propose et auquel on participe, qui est un mirage ou pas, mais qu’il faudrait peut-être éviter, au risque de finir bouffés. Il s’agissait d’exprimer ce tiraillement, de questionner cette participation à cet idéal et de se demander comment y échapper. » Les portes du paradis sont toujours étroites.