Une note de 24 pages publiée par la Commission européenne fin janvier sous le titre « The Impact of Ageing on the Fiscal Sustainability of EU Health Care Systems » attire à nouveau l’attention sur les pressions exercées sur les finances publiques des pays de l’UE par le vieillissement de leurs populations, avec des projections préoccupantes pour les dépenses de santé.
La population de l'UE (environ 453 millions d’habitants) augmente toujours et devrait atteindre un pic d’ici à 2030, avant de commencer à régresser. Mais cette évolution globale dissimule le fait que, dès aujourd’hui, vingt pays sur 27 ont un solde naturel négatif, tous les grands États membres faisant partie de ce groupe depuis que la France, jusqu’ici épargnée par le phénomène, l’a rejoint en 2025. Dans les prochaines décennies, l'âge médian devrait augmenter de cinq ans dans l'ensemble de l'UE (passant de 44,4 ans en 2022 à 49,4 ans en 2070). La part des personnes âgées de plus de 65 ans dans la population totale, qui est le principal indicateur du vieillissement, devrait passer de 21 pour cent en 2022 à trente pour cent en 2070. Celle des personnes âgées de 80 ans et plus devrait plus que doubler, passant de six pour cent en 2022 à treize pour cent en 2070.
L'augmentation de la population âgée est due à la combinaison des importantes « cohortes » nées dans les années 1950 et 1960 et de l'allongement continu de l'espérance de vie à la naissance. En moyenne dans l’UE, elle a gagné près de dix ans depuis le milieu des années 1970 pour atteindre environ 81,5 ans aujourd’hui (78,9 ans pour les hommes, 84,2 ans pour les femmes). À l’autre extrémité de la pyramide des âges, en lien direct avec la baisse de la fécondité, entamée de longue date (dès la seconde moitié des années 1970, la quasitotalité de l’Europe occidentale est passée sous le seuil de renouvellement des générations, qui est de 2,1 enfants par femme), la part de la population la plus jeune (les moins de 19 ans) diminuera dans l’UE, passant de vingt pour cent en 2022 à 18 pour cent en 2070, et, surtout la proportion de personnes en âge de travailler (les 20-64 ans) chutera de sept points, tombant de 59 pour cent en 2022 à 52 pour cent en 2070. Le nombre de personnes actives devrait diminuer de douze pour cent, soit 25 millions de personnes en moins sur la période.
De ce fait, le rapport entre le nombre de personnes âgées et celles en âge de travailler se détériorera fortement, passant de 28 actifs pour dix « seniors » de plus de 65 ans aujourd’hui à 17 pour 10 en 2070. Les conséquences de la dégradation du ratio actifs/pensionnés sont principalement abordées sous l’angle du financement des retraites, et largement documentées. En revanche, le poids des dépenses publiques de santé est moins souvent évoqué, alors qu’une part plus faible de la population contribuera à leur financement, tandis qu'une part croissante, composée de personnes âgées, aura besoin de biens et de services de santé supplémentaires.
Le vieillissement occasionne une hausse importante des dépenses publiques, en valeur et en proportion du PIB. Selon le « rapport sur le vieillissement » publié par la Commission européenne en 2024, les dépenses budgétaires liées à l’âge représentaient 24,4 pour cent du PIB de l’UE en 2022, dont 11,4 pour cent pour les retraites, 6,9 pour cent pour la santé, 4,4 pour cent pour l’éducation et 1,7 pour cent pour les soins de longue durée. Dans le scénario de référence, elles passeraient d’ici 2070 à 25,6 pour cent du PIB. La santé à elle seule pèserait pour 7,3 pour cent, hors soins de longue durée. Un tiers de la croissance des dépenses de santé se produirait dans les dix prochaines années.
Ce poids pourrait être plus important (jusqu’à 8,1 pour cent du PIB) dans des scénarios moins favorables. Au Luxembourg, les dépenses de santé, aujourd’hui très inférieures à la moyenne (4,1 pour cent du PIB) le resteront en 2070 (5,1 pour cent), mais cela représente une hausse d’un point, surtout acquise au-delà de 2035, contre 0,4 point au niveau européen.
Plusieurs études montrent que si l’espérance de vie globale augmente, le nombre moyen d’années vécues en bonne santé reste stable depuis plusieurs années, à environ 64 ans pour les femmes et 63 ans pour les hommes dans l’UE, soit 15 à 20 ans de moins. Les besoins de soins augmentent nettement dès l’âge de cinquante ans et s’étalent sur une durée de plus en plus longue. Il a été démontré que, pour de nombreuses affections chroniques dont souffrent les personnes âgées, l'augmentation des consultations et des traitements médicaux commence de dix à quinze ans avant le décès, et connaît une forte hausse au cours de la dernière année de vie.
Le traitement de certaines pathologies plus fréquentes chez les seniors coûte cher. Dans l’UE, les sommes consacrées au cancer ont doublé depuis 1995, pour atteindre 120 milliards d'euros en 2023 et les dépenses par habitant devraient augmenter de près de soixante pour cent d’ici à 2050. D’autres dépenses que celles liées aux soins proprement dits sont à prévoir. Le maintien de services de santé accessibles et de bonne qualité, même avec une demande croissante, exigera un renforcement des effectifs. Or, avec le déclin de la population en âge de travailler, les pénuries actuelles de personnels de santé risquent de s'aggraver et de devenir plus difficiles à résoudre. Attirer et fidéliser ces professionnels pourrait exiger des incitations financières supplémentaires. Par ailleurs, des investissements se révéleraient nécessaires dans certaines infrastructures de santé afin de répondre aux besoins d'une population vieillissante (développement des services de gériatrie, capacités accrues pour les traitements cardiaques et oncologiques, structures de réadaptation et de soins palliatifs, etc.)
La note de la Commission reconnaît que des facteurs potentiellement importants n’ont pas été pris en compte dans les projections et scénarios présentés, alors qu’ils peuvent avoir une incidence sur les dépenses. C’est le cas du changement climatique, qui occasionnera une augmentation de la fréquence et de l'intensité des phénomènes météorologiques extrêmes au cours des prochaines décennies. Si les décès et les blessures qui en découlent, tout comme les maladies liées à la chaleur, à la sécheresse et à la pollution atmosphérique, sans parler des troubles psychologiques, touchent l'ensemble de la population, les personnes âgées sont particulièrement vulnérables en raison de facteurs physiologiques et socio-économiques. En effet, elles sont « généralement moins résilientes physiquement, financièrement et/ou émotionnellement face aux effets du changement climatique que le reste de la population ».
Les pouvoirs publics comptent beaucoup sur l’IA, qui peut de diverses manières rendre les prestations de soins de santé plus efficientes. Par exemple, son déploiement peut optimiser l'utilisation des ressources telles que les lits d'hôpitaux, le personnel et les équipements. Elle peut également être utilisée pour alléger la charge administrative des professionnels de santé grâce à la création de notes cliniques, la gestion des dossiers médicaux électroniques, la planification des rendez-vous des patients et la facturation. En matière de diagnostic, l'IA peut être utilisée pour la détection précoce des maladies, permettant ainsi des traitements moins invasifs et complexes et de meilleurs résultats pour les patients. De plus, l'IA peut prévoir les épidémies et contribuer à réduire leur impact économique. Toutefois, l’exploitation de son potentiel en matière de santé représente un coût, qui, comme pour l’impact du changement climatique, reste actuellement très mal appréhendé.
La Commission européenne a mis en place plusieurs initiatives pour aider les États membres à réformer leurs systèmes de santé. Dans le cadre du semestre européen, le Luxembourg s’est vu recommander de « soutenir la transformation du système de santé » en proie à des difficultés principalement liées à des pénuries de professionnels de santé, elles-mêmes dues à la forte dépendance à l’égard de professionnels de santé formés à l’étranger, à la répartition inégale du personnel et à la proportion importante de médecins qui devraient partir à la retraite d’ici à 2034 ». Le Conseil estime que pour faire face à une situation compliquée par le vieillissement de la population, il est nécessaire de « lutter contre la fragmentation des services de santé par davantage de prévention et au moyen de modèles de soins communautaires, fournis en équipe plutôt que dans le cadre d’une pratique individuelle ». Il préconise par ailleurs « de mieux utiliser informations et données dans la gouvernance et la planification et d’accélérer la numérisation ».