L’économie espagnole progresse plus vite que celle du reste de l’UE. Mais des écueils se dressent

Miracle ou mirage

Pedro Sánchez et  Luc Frieden le  3 février à Bruxelles
Photo: Conseil Européen
d'Lëtzebuerger Land du 05.12.2025

La semaine passée, l’Espagne commémorait avec une certaine discrétion, le cinquantième anniversaire de la restauration de la monarchie et du retour de la démocratie. La presse internationale, elle, lui tresse des lauriers pour ses performances économiques, au point que le Financial Times lui a décerné fin septembre le titre de « l'économie la plus remarquable d'Europe ». Mais pour les Espagnols le tableau n’est pas aussi rose.

En 2024, selon Eurostat, le PIB espagnol a crû de 3,3 pour cent, soit trois fois plus que la moyenne de la zone euro (1,1 pour cent). Le gouvernement a annoncé mi-novembre que sa croissance serait de 2,9 pour cent en 2025, contre seulement 1,3 pour cent dans la zone euro. L’activité est portée par le dynamisme des secteurs de la construction et du tourisme, qui pèsent à eux deux le quart de la production nationale. L’immobilier (dix pour cent du PIB) a rebondi de manière spectaculaire après la terrible crise de 2008 à 2013. Le secteur du tourisme contribue à quinze pour cent du PIB, selon les sources, l'Espagne étant la deuxième destination touristique au monde : les quelque 94 millions de visiteurs étrangers y ont dépensé 126 milliards d’euros, avec une augmentation de seize pour cent, en 2024.

Par grands agrégats, la consommation privée reste le principal moteur de la croissance et représente plus de la moitié du PIB, soutenue par l’amélioration de l’emploi et la progression des salaires réels depuis 2023. Mais l’investissement a aussi joué un rôle-clé grâce au plan de relance européen Next Generation EU, qui a permis une injection exceptionnelle de fonds dans l’économie : l’Espagne a bénéficié d’une dotation de 163 milliards d’euros, soit plus de dix pour cent du PIB, dont 80 milliards sous la forme de subventions et 83 milliards de prêts. Quant aux exportations de biens et de services, dont le montant a dépassé les cinquante pour cent du PIB, elles ont permis de dégager un excédent du commerce extérieur.

La croissance a dopé les recettes fiscales et permis de réduire le déficit budgétaire annuel. Passé sous la barre des trois pour cent en 2024, il devrait poursuivre sa trajectoire favorable, avec selon l’OCDE 2,8 pour cent en 2025, puis 2,3 pour cent en 2026. L’évolution est également encourageante pour la dette publique totale. Malgré un niveau record d’environ 1 700 milliards d’euros à l’automne 2025, sa proportion par rapport au PIB, qui reste légèrement supérieure à cent pour cent, est en recul régulier et devrait repasser sous cette barre en 2026 pour atteindre un ratio d’environ 90–92 pour cent en 2030.

Les trois grandes agences de notation ont salué cette amélioration en relevant leur rating à la fin de l’été. Le 12 septembre, S&P a fait passer la note de l’Espagne à A+, et deux semaines plus tard Fitch et Moody’s ont respectivement récompensé le pays d’un A et un A3, soit le meilleur niveau obtenu depuis treize ans.

L’Espagne s’est démarquée des autres pays de l’UE par sa politique migratoire, en acceptant sur son sol quelque deux millions d’arrivées en trois ans et en régularisant massivement les sans-papiers : en 2025 elle a adopté un dispositif permettant la régularisation extraordinaire d'environ 300 000 personnes par an pendant trois ans. Cette population nouvelle, généralement en âge de travailler et avec un bon niveau d’employabilité, a permis de satisfaire les besoins de recrutement de l’économie. La particularité de l’Espagne tient aussi au fait que plus de quarante pour cent des immigrés déjà installés, et 70 pour cent des nouveaux arrivants, viennent d’Amérique latine (Colombie, Pérou et Venezuela notamment) et possèdent donc une forte proximité culturelle (langue, religion..) avec les « natifs », ce qui peut faciliter leur intégration.

Le « miracle économique » espagnol se déroule dans un paysage politique de plus en plus fragmenté et fragile. Bien que battu aux élections législatives de juillet 2023, le socialiste Pedro Sánchez, en poste depuis juin 2018, s’est maintenu au pouvoir en faisant alliance avec des petits partis d’extrême-gauche, mais surtout, à rebours de ses prises de position antérieures, avec des partis régionaux catalans, basques et même galicien et canarien en contrepartie de promesses d’amnistie, d’autonomie voire d’indépendance. Mais sa courte majorité a été soumise aux caprices de ses nouveaux alliés, aux exigences contradictoires, de sorte qu’il lui a été impossible de faire adopter un seul budget, le forçant à reconduire d'année en année le cadre budgétaire de 2023, adopté fin 2022.

Une situation inédite, qui a le mérite d’éviter tout dérapage des dépenses publiques, mais limite la capacité du gouvernement à lancer de nouveaux investissements publics ou à porter de grandes réformes structurelles, et entretient une incertitude pour la planification à long terme. Les retards pris ont eu des conséquences très concrètes, comme la gigantesque panne de courant du 28 avril 2025 qui a privé la péninsule ibérique d’électricité pendant plus de dix heures. Selon une étude publiée en septembre 2025 plus de 83 pour cent des points de raccordement électrique du pays sont saturés, compromettant les investissements prévus dans des centres de données, mais aussi la sécurité du réseau tout entier.

Les Espagnols s’inquiètent surtout de la situation sociale du pays. Selon Eurostat, le PIB par habitant en standard de pouvoir d’achat (SPA) n’est que de 36 300 euros, soit le même niveau que celui de la Tchéquie ou de la Slovénie. Il ne pointe qu’à la douzième place de l’UE, avec une valeur inférieure de neuf pour cent à la moyenne. Bien qu’étant loin de ses niveaux stratosphériques du début des années 2010 (il a culminé à 27 pour cent en 2013) le taux de chômage actuel reste, à 10,4 pour cent en juillet 2025 selon Eurostat, le plus élevé de l’UE, où la moyenne est de six pour cent. Les prévisions ne sont pas bonnes, prévoyant une stabilisation autour de onze pour cent.

Dépendante de secteurs comme le tourisme, l’économie espagnole propose toujours trop d’emplois peu qualifiés, souvent mal rémunérés, à temps partiel (32 pour cent du total en 2024) ou saisonniers (27 pour cent). La hausse des salaires, très perceptible depuis 2018, a été grignotée par l’inflation à partir de 2022. Ainsi, entre mi-2019 et mi-2025, le salaire minimum a augmenté d’environ 32 pour cent, mais en raison de la hausse des prix son pouvoir d’achat n’a progressé que de huit pour cent en six ans. Malgré une inflation officielle contenue autour de trois pour cent, les sondages indiquent un ressenti différent, avec un fort mécontentement concernant les prix de l’alimentation, de l’énergie et surtout du logement, dont l’évolution inquiète davantage que celle du chômage dans de nombreux baromètres. Parallèlement, plusieurs dispositifs temporaires (comme les réductions sur l’énergie de 2022-2023, ou les aides exceptionnelles de la période Covid) sont progressivement retirés.

En conséquence, environ 4,3 millions de personnes, soit près de neuf pour cent de la population, vivent désormais en situation d'exclusion sociale sévère. Selon un rapport de la fondation catholique Caritas publié début novembre 2025, la précarité touche particulièrement les jeunes de moins de 30 ans : 2,5 millions d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté, soit presque le double qu’en 2007. En cause le chômage élevé dans cette tranche d’âge (23,5 pour cent), et des salaires très bas, moins de mille euros en moyenne pour un premier poste. Caritas souligne leurs difficultés pour accéder à un logement : seulement 25 pour cent des jeunes parviennent à s’émanciper du cocon familial (ce sont surtout ceux dont les parents disposent de biens immobiliers). Le quotidien madrilène El Pais, peu suspect d’hostilité au gouvernement, a pu ainsi parler le 4 octobre d’un « malaise social » qui atténue les effets du « miracle économique ».

Mais le vrai talon d’Achille de l’Espagne, comme de la plupart des pays de l’Europe méditerranéenne, est sa démographie. Selon les données d’Eurostat, elle affichait en 2023 le plus faible taux de fécondité des grands pays en Europe (1,12 enfant par femme, contre 1,27 en 2013) pour une moyenne de 1,38. En prenant en compte les 27 pays de l’UE, seule Malte faisait pire (1,06). Point préoccupant, les femmes nées à l’étranger sont à peine plus fécondes que les « natives ». Malgré une immigration jeune, l’Espagne, avec un âge médian de 46,8 ans est le deuxième pays le plus âgé d’Europe derrière l’Italie et à égalité avec l’Allemagne.

Jusqu’où l’immigration pourra-t-elle compenser le déficit du solde naturel, dans un pays qui a connu en juillet 2025 ses premières émeutes anti-migrants dans la région de Murcie ? Le nombre de résidents nés à l’étranger approche désormais les dix millions de personnes, soit plus d’un cinquième de la population. À court terme, la question-clé est celle de l’avenir politique de Pedro Sanchez, dont la cote de popularité est en chute. Malgré les performances économiques et des prises de position fermes concernant l’Otan et la Palestine, il est embourbé depuis plusieurs mois dans de graves scandales de corruption touchant des cadres de son parti le PSOE, des ministres en exercice, des hauts fonctionnaires et même son frère et sa propre épouse. Ses excuses réitérées et ses tentatives de diversion sont restées sans effet. Pour finir, il a été lâché définitivement, fin octobre, par son remuant allié Carles Puigdemont, du parti Junts per Catalunya, dont les sept députés vont cruellement manquer à sa courte majorité. Le 30 novembre une manifestation appelant à l’organisation de nouvelles élections avant l’échéance de juillet 2027 a réuni entre 50 et 80 000 personnes dans les rues de Madrid, accentuant la pression sur le Premier ministre. Il est néanmoins peu probable qu’un changement politique casse la dynamique économique de l’Espagne.

Georges Canto
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