Un début d’année 2026 sans budget, c’est la situation vécue par plusieurs pays européens, notamment l’Espagne, la Roumanie et la France. Dans ce dernier cas, le Parlement a rejeté le projet de « loi de finances » du gouvernement car il faisait une part trop belle aux hausses d’impôts, dans un pays déjà connu pour le niveau élevé de ses prélèvements obligatoires. Pourtant la France est loin d’être un cas isolé, si l’on en croit les conclusions du copieux rapport de 385 pages publié par
l’OCDE le 9 décembre sous le titre Statistiques des recettes publiques 2025. En effet, avec un ratio moyen impôts/PIB de 34,1 pour cent en 2024, les recettes fiscales des 36 pays membres étudiés ont atteint leur plus haut niveau jamais enregistré.
Comme presque toujours dans les publications de l’OCDE, la moyenne cache d’importantes disparités, puisque les ratios s’échelonnaient de 18,3 pour cent au Mexique à 45,2 pour cent au Danemark (et 39,8 au Luxembourg). D’autre part, si la moyenne générale a crû de 0,3 point en 2024, le ratio a tout de même diminué dans 13 pays, et a augmenté dans 22 autres, restant inchangé dans un seul cas.
Sous le terme générique « impôts » l’OCDE met l’ensemble des versements obligatoires aux administrations publiques, s’ils sont sans contrepartie, ce qui signifie que les prestations fournies aux contribuables ne sont généralement pas proportionnelles à leurs paiements. Dans le document les prélèvements sont répartis selon plusieurs critères, dont leur assiette : impôts sur le revenu (notamment les salaires), sur le patrimoine, sur les biens et services et autres impôts. Les cotisations obligatoires de sécurité sociale sont aussi traitées comme des impôts.
Le principal enseignement du rapport est que la hausse globale du ratio impôts/PIB est surtout imputable à l’augmentation de la taxation des revenus du travail salarié. Entre 2023 et 2024, les recettes de l’impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP) ont augmenté dans 28 pays sur 36, les pouvoirs publics ayant relevé les taux effectifs d’imposition pour faire face aux tensions à court et à long terme sur les dépenses publiques.
Sur une plus longue période, l’IRPP aura été l’un des principaux moteurs de la croissance globale des recettes fiscales. Entre 2010 et 2023 (année la plus récente pour laquelle on dispose de données définitives sur les 38 pays de l’OCDE), les recettes tirées de l’IRPP ont augmenté de près d’un point en moyenne dans la zone OCDE.
En se concentrant sur douze pays membres*, on observe que le ratio IRPP/PIB a augmenté dans neuf d’entre eux entre 2010 et 2023. La hausse est circonscrite autour de + 1,5 point dans six pays, mais elle atteint deux points en Espagne et aux États-Unis et surtout elle culmine à + 3,8 points au Luxembourg, où l’IRPP pèse désormais 28 pour cent des recettes fiscales, plus qu’en Belgique, en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, pour s’en tenir aux pays voisins.
Mais l’IRPP recouvre à la fois l’imposition du travail salarié, de l’activité des indépendants et des revenus du capital (intérêts, dividendes, loyers, plus-values). Pour la première fois, les Statistiques des recettes publiques contiennent une étude spéciale dans laquelle les recettes de l’IRPP sont décomposées en fonction des différentes sources de revenu individuel pour 29 pays. Il en ressort que les revenus du travail salarié étaient la principale source de recettes de l’IRPP dans tous ces pays en 2023, mais avec des proportions variables (environ les deux tiers au Luxembourg et en Allemagne, plus de 80 pour cent en Belgique et aux Pays-Bas), qui varient assez peu dans le temps. Dans plusieurs pays, les impôts sur les salariés ont augmenté plus vite que les recettes fiscales totales : ainsi au Luxembourg ils ont triplé entre 2010 et 2023, alors que la collecte globale était multipliée par 2,2. En conséquence ces impôts sont passés d’un peu plus de 14 pour cent des recettes à 19,2 pour cent. Une évolution identique mais moins marquée a été enregistrée en Belgique.
Pour faire bonne mesure, les chiffres publiés par l’OCDE montrent que les cotisations sociales à la charge des salariés sont également orientées à la hausse. Entre 2023 et 2024, les cotisations sociales prises dans leur ensemble ont augmenté en pourcentage du PIB dans 26 des 36 pays pour lesquels des données sont disponibles. Sur les 12 pays sélectionnés, elles pèsent davantage que l’IRPP dans huit d’entre eux, avec un écart particulièrement important (5 à 7 points de plus) au Japon, en France et en Allemagne. Au Luxembourg les proportions sont quasiment identiques.
Les cotisations à la charge des salariés n’en constituent qu’une partie réduite en Italie et en Espagne (environ 16 pour cent) et un quart en France, mais elles pèsent plus de 42 pour cent du total dans cinq pays : Allemagne, Canada, États-Unis, Japon et Luxembourg, le Grand-Duché culminant à 46,8 pour cent.
Même si le poids des cotisations des salariés reste modeste par rapport au PIB, allant de 1,1 pour cent (Irlande) à 6,2 pour cent (Allemagne) sur les douze pays sélectionnés, il a augmenté entre 2010 et 2013 dans la moitié des cas, le Luxembourg faisant partie des plus fortes hausses (+ 0,4 point), de sorte qu’il apparaît en troisième position du classement avec 5,2 pour cent du PIB.
Finalement, en faisant la somme de l’IRPP (composé principalement d’impôts sur les salaires) et des cotisations sociales à la charge des salariés, seule l’Irlande tire son épingle du jeu avec un prélèvement cumulé d’à peine 7,7 pour cent du PIB. En revanche huit autres pays se situent dans une fourchette de 13 à 16 pour cent, le Luxembourg étant même au-delà avec 16,4 pour cent, plus du double du chiffre irlandais.
Dans un précédent rapport intitulé Tax Policy Reforms 2025 (voir Land 19.09.2025), l’OCDE notait que le vieillissement des populations poussait les États riches à augmenter les prélèvements fiscaux pour financer la protection sociale, les pays étudiés ayant pour la plupart relevé leurs taux d'imposition en 2024.
La question est de savoir pourquoi les revenus du travail salarié sont les plus affectés par ces hausses, alors que les opinions publiques, au nom de la réduction des inégalités, préféreraient voir davantage taxés les revenus du patrimoine, voire le patrimoine lui-même (taxe Zucman) surtout au moment de sa transmission.
Les raisons sont bien connues : pour des raisons à la fois techniques, juridiques et économiques, qui tiennent à la nature même de l’emploi salarié, il est plus facile de taxer les salaires que les autres revenus. Le nombre de salariés est très important (plus de 80 pour cent) et relativement stable dans la plupart des économies de l’OCDE, ce qui fournit une base fiscale large, régulière et prévisible pour financer les dépenses publiques via l’IRPP et les cotisations sociales.
Les employeurs sont soumis à des obligations déclaratives (déclarations sociales, fiscales, bulletins de paie), assorties de sanctions en cas de manquement, ce qui permet de bien connaître les rémunérations salariales. Les cotisations sociales sont depuis longtemps prélevées à la source par l’employeur qui les reverse directement au fisc. Dans la plupart des pays développés, l’impôt sur le revenu est également déduit de la rémunération (généralement mensuelle) du salarié.
Autre avantage appréciable : les revenus du travail salarié sont faiblement délocalisables, car les employeurs (et donc les versements effectués pour le compte de leurs salariés) sont rattachés à un pays précis, limitant ainsi la capacité d’échapper à l’impôt.
Par ailleurs, le « salariat de masse » est historiquement le socle de la plupart des systèmes fiscaux, de sorte que le dispositif de collecte des impôts, taxes et cotisations a été structuré autour de l’imposition du travail plutôt que du capital, une architecture coûteuse à modifier.
En revanche les revenus non-salariaux sont plus difficiles à appréhender et donc à taxer. Ils sont variés (intérêts, dividendes, loyers, bénéfices des indépendants…) avec une base imposable plus étroite (ils sont concentrés sur une fraction restreinte de la population) et plus volatile, surtout pour les revenus du capital, liés aux marchés financiers. Leur connaissance est malaisée, l’administration fiscale dépendant souvent de déclarations spontanées, d’échanges d’informations entre États et de contrôles ciblés, coûteux à organiser. Ils sont beaucoup plus mobiles internationalement et peuvent être logés dans des pays à fiscalité plus faible. Au total ils offrent plus de possibilités d’optimisation ou de dissimulation.
Toute tentative de mieux les connaître ou de les taxer davantage se heurte à des arguments de compétitivité et de risque de fuite des investisseurs, alors que l’augmentation marginale de la pression sur les salaires est souvent perçue comme techniquement simple et immédiatement efficace pour accroître le ratio impôts/PIB.
Cette dernière pratique semble être privilégiée dans les politiques fiscales menées dans de nombreux pays, illustrant cyniquement la célèbre phrase attribuée au journaliste et écrivain français Alphonse Allais (1854-1905) : « Il faut prendre l’argent là où il se trouve : chez les pauvres. D’accord, ils n’en ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux ! »