Elle a passé deux mois à réaliser une fresque pour le quatrième étage Musée national d’art, d’histoire et d’archéologie (MNAHA). C’est une commande du musée, qui entre dans les collections. On a rencontré l’artiste, Alexandra Uppman, une fois la fresque achevée, juste avant l’inauguration le 18 décembre dernier avec le commanditaire, le conservateur des beaux-arts Ruud Priem.
Son travail nous avait séduit dans l’exposition au Ratskeller La forêt. Solitudes et solidarités. Un titre relativement complexe pour cet accrochage de groupe, où dès l’entrée on avait été attirée comme par un aimant par une grande toile en noir et blanc, sur la cimaise du fond. Là, en ligne droite de l’entrée pend, Au nom de la forêt et à côté, une autre grande pièce d’Alexandra Uppman, Home is where the Forest is. Réalisées au marker en sippling (traduisez pointillisme), sur bois enduite d’une couche acrylique blanche.
Les titres de ces œuvres (de 2020 et 2021) sont parfaitement explicites concernant le travail d’Alexandre Uppman. Sans la connaître, nous voulions absolument en savoir plus sur cette artiste qui travaille avec des techniques simples (crayon, stylo bille), comme une illustratrice mais avec une habileté à rendre la masse de la forêt, son univers mystérieux, presque impénétrable, sauf peut-être des initiés, et cela nous a fasciné.
Personne n’a pu nous en dire plus et le mystère est resté entier face à deux petites œuvres présentant une autre espèce d’arbres, des feuillus, vues sur dans le parcours de La forêt. Solitudes et solidarités. L’une, une allée centrale bordée de bouleaux, bien moins denses, où Uppman s’est essentiellement intéressée à l’écorce et à la plantation en rangées, tandis qu’une branche d’arbre aux pousses annuelles apparemment désordonnées, porte une grande attention à la liberté de la croissance.
Le commissaire de l’exposition, Clément Miniguetti n’a que partiellement levé le mystère sur les années passées : « Je ne me souviens plus en quelle année, mais j’avais vu Alexandra aux Rotondes, puis, à l’occasion d’un atelier au Mudam. J’ai commencé à garder un œil sur son travail. Quand j’ai travaillé sur cette exposition au Ratskeller, je me suis remémoré les travaux que j’avais vus. Ce qui m’intéressait, c’était l’esprit de son travail comme là celui, au sens propre, des esprits de la forêt de ses origines, scandinaves. Et puis sa technique sert le propos. Ce pointillisme, c’est une manière de travailler très resserrée et ça renforce l’impénétrable de la forêt. C’est ce qui m’intéressait. »
On était passé plusieurs fois au MNAHA pendant qu’Alexandra Uppman réalisait sa fresque, concentrée sur son travail, un casque audio sur les oreilles, en sorte qu’elle ne nous avait même pas remarquée. Elle était entièrement à son travail, tenant parfois un petit papier avec une esquisse dans la main gauche et dessinant au crayon, une à une les aiguilles d’un sapin, de la droite.
Pour comprendre ce qui habitait le travail d’Alexandra Uppman, rendez-vous aux ateliers de l’Association des artistes plasticiens du Luxembourg, où elle occupe une pièce en guise d’atelier. Nous espérions comprendre comment elle travaille et habite ses œuvres. Mais la pièce est si petite – elle rit de notre étonnement – que ce n’est pas ici qu’elle réalise ses grands formats. Les toiles ne passeraient même pas la porte. « J’ai eu beaucoup de chance ces six derniers mois. Je suis diplômée depuis 2018 de l’ERG à Bruxelles. Je n’avais aucune idée de ce qu’implique être une artiste professionnelle. Je travaillais le week-end dans un bar où le premier que j’ai rencontré était le plasticien et musicien Steve Kaspar. Il conseillé de m’adresser au ministère de la Culture et en 2020, j’ai obtenu une résidence de quatre ans aux ateliers de Bourglinster. »
Quatre années, où Alexandra Uppman a appris à transformer les acquis de l’école en expression personnelle. « L’école était très conceptuelle, académique. Je voulais explorer le rapport à la nature et à la musique dont je suis proche, sauf que je n’avais absolument pas confiance en moi. À la résidence, j’imaginais que le statut d’artiste professionnel, c’était d’ aller tous les jours de telle heure à telle heure à l’atelier et travailler ». Elle rit. « J’ai en fait surtout compris comment fonctionne le statut d’artiste et les soutiens qui existent dans le pays. » Ce sont des aspects essentiels que l’on n'apprend malheureusement pas dans les cursus scolaires.
Au mur, on regarde ses petits dessins. Ce qui est passé là, de ses origines finnoise-luxembourgeoise et de sa langue maternelle suédoise à travers ses doigts. C’est un condensé de l’architecture ancienne scandinave avec ses faîtières en têtes de dragon, des huttes aux faîtages viking, entourées de frises en bois qui rappellent des signes ancestraux d’un culte à la nature. On découvre aussi le dessin de la page d’artiste que le Land que lui avait proposé en 2023 (d’Land 21.04.2023), Cœur bouillonnant, un sapin, le cœur en feu.
On découvre un autre aspect de l’univers d’Alexandra Uppman à travers un texte d’une publication publiée en 2023 par l’association Bad to the Bone, Black Metal a Home. Elle y raconte qu’elle ne se trouvait bien nulle part, et que le black metal « est devenu mon espace de sécurité, c’est là que je me sentais à ma place et que tout avait un sens… un style de musique qui résonnait profondément avec mon âme, avec la façon dont je voyais le monde, que je ne m’intégrais pas… dans la société moderne. » Une musique en contraste avec le sourire doux qu’elle nous a adressé pendant qu’elle réalisait sa fresque. Ou peut-être pas tant : « J’ai toujours ressenti une nostalgie pour la Scandinavie, ses forêts, ses paysages, mes origines. Le black metal mettait cette nostalgie en musique… je me sens submergée par la pureté de la nature, des histoires qui se sont déroulée sur ces terres…Avec le Black Metal, j’ai construit un endroit de confort et de sécurité, un chez moi où je me sens bien et mes œuvres sont d’une certaine manière la transposition visuelle de cet espace lorsque je m’y trouve. Tout prend alors sens. Une sorte de passé intemporel et magique apparaît, une mythologie se dessine et prend vie ».
On comprend mieux les architectures que l’on voit dans les dessins à l’atelier, les forêts qui paraissent impénétrables, où, tout du moins, Uppman laisse le spectateur à l’orée. Or, voici la fresque, au quatrième étage du MNAHA. On est dans l’univers naturel d’Alexandra Uppman, certes en lisière d’un espace, mais il est central et clair et c’est celui aussi des abeilles, sans la pollinisation desquelles, toute végétation mourra, faute d’être fécondée. Sa maison est là, dessinée sous la forme d’une ruche traditionnelle, on voit une abeille de-ci, de-là, qui retrouvera toujours le chemin vers cette organisation sociale parfaite.
La jeune artiste (elle est née en 1991), après les péripéties de ses études, les contraintes administratives et la difficulté de mener une carrière d’artiste professionnelle, semble heureuse et apaisée. Sans pourtant croire encore que son talent, les personnes qu’il fallait l’ont vu, qu’il soit dans ce que son univers dégage de mystère et de vérité sur la nature et qui la met en danger, alors que c’est son être.
Le souffle de Steichen
Ainsi de Ruud Priem, conservateur des collections beaux-arts du MNAHA et curateur de l’exposition actuelle Land in Motion, transforming People and Nature. La fresque d’Alexandra Uppmann, outre qu’elle est une commande du musée, est la troisième œuvre présentée dans l’exposition, avant de trouver sa place aux cimaises du musée, dans une période de transformation et d’évolutions. Le credo du conservateur : les œuvres d’art ont des choses à raconter aux visiteurs du musée, surtout en les présentant par thèmes plutôt qu’en suivant les époques successives ».
C’est ainsi qu’on a pu voir Inspired by Steichen, avec Erwin Olaf et Hans Op de Beek. Actuellement des œuvres accrochées temporairement, dialoguent avec leurs voisines de cimaises. C’est pour le moment le cas de The Marshes / Haunting Sister de Renie Spoelstra (un fusain sur papier de 2022 de cette artiste néerlandaise, née en 1974). Une « œuvre au noir » (titre volé d’un roman à Marguerite Yourcenar), où Ruud Priem, dans la solitude glauque d’herbes marécageuses, voit l’endroit idéal pour la disparition d’un corps, une scène de crime parfait !
L’œuvre de Renie Spoelstra, déjà accrochée aux cimaises de la collection d’art contemporain, Recreational Area #67 (fusain sur papier, 2008), côtoie un triptyque de la série Abundance de l’artiste anglais établi au Luxembourg JKB Fletcher, dont les effets obtenus à la peinture à l’huile noire et blanche, tirent vers un gris général. L’effet flouté n’est pas sans rappeler la période photographique pictorialiste de Steichen, comme le rai de soleil qui éclaire le bord d’un champs fraîchement moissonné et la trouée de ciel au bout du chemin de Spoelstra, n’est pas sans rappeler les effets de lumière contrastés à ses début.
Outre les rapprochements au-delà les années d’époques différentes – chez Spoelstra on sent la chaleur d’une après-midi de fin d’été, tandis que la manière de peindre de Fletcher fait ressentir la fraîcheur du sous-bois, les nouvelles acquisitions du musée peuvent aussi rapprocher les visiteurs de manières de peindre : ainsi, de l’œuvre Moonrise une huile sur toile de 1909, du peintre danois Laurits Tuxen (1853-1927), récemment acquise par Tanja Brugnoni et Ruud Priem à la dernière édition de la foire TEFA de Maastricht.
Sans vouloir faire de Steichen l’esprit qui souffle sur le MNAHA et ses nouveaux dirigeants, peut-on reprocher à un peintre de rechercher à accentuer les effets d’une scène nocturne sous la lune ? Si le triptyque de JKB Fletcher fait même inconsciemment assez rapidement le rapprocher de Steichen, ce n’est pas le cas de la fresque d’Alexandra Uppman, quoique l’eau et les berges ont été durant tout la vie d’Edward Steichen, une thématique de son œuvre photographique. On pourra en tout cas établir des parallèles (ou non), à partir de la fin de cette année 2026. Le dernier étage du musée sera consacré à une exposition permanente, Edward Steichen (1879-1973). Life and legacy.
Du triptyque, on est d’emblée surpris par la forme : une arcature centrale imposante, flanquée de deux autres moins larges et plus basses. Ayant été initiée à la musique black metal et au style gothique qu’Alexandra Uppman apprécie, on suppose que c’est l’origine de ce stéréotype. Mais à y regarder de plus près, on retrouve toute l’habileté de l’artiste : la découpe en trois parties de la fresque, par des intervalles comme des piliers, permet un jeu de perspectives habille autour du « lac » central. Avant-plan des sapins à droite et regard focalisé sur le feu, moyen-plan, des sapins à gauche et coupe de l’arbre à l’avant-plan, ce qui permet de voir le passage du « lac » de la partie centrale de la composition à la nef de gauche. Laquelle ne décèle rien de particulier de ce que nous connaissons du « style » Uppman, les arbres morts, aux aiguilles horizontales, ce qui permet de les faire apparaître flous. On y découvre un autre élément clair : la maison des abeilles, la ruche.
La rive lointaine du lac forme le « mur », déjà connu de son répertoire formel, sauf que dans cette création apaisée, il dessine plutôt un élément protecteur. Uppman, si mal à l’aise adolescente, qui vivait au Luxembourg sans parler la langue et passait ses vacances en Finlande où elle parlait la langue de la minorité suédoise, a même dessiné, sur la droite, les rochers du Müllerthal, ce qu’elle nous dit explicitement, avec un grand sourire.
Les premiers à avoir découvert les travaux de Uppman devaient déjà deviner l’audacieuse à venir. Le lac, est-il de l’eau ou est-ce une surface de neige immaculée ? Le ciel, grisé, ne s’y reflète pas. Donc va pour la neige immaculée, ou la peintre s’autorise-t-elle tout simplement un blanc ? Enfin, il y a ce positionnement étrange du contour cerné de l’arbre feuillu. Mais c’est comme si elle ne tenait pas dans la fresque, mais venait de l’angle de la pièce et dessinait un motif indépendant de la composition. Comme, avec les feuilles qui tombent, ce sont des découpes sans ombre.
On terminera ainsi cette description qui reste un mystère et d’une grande habileté picturale. « La fresque sera à voir ici, au quatrième étage, insiste Ruud Priem, puis entreposée. On la reverra à la fin de l’année 2026, intégrée à la Section luxembourgeoise du musée. »