Le sujet de la capture le 3 janvier du président vénézuélien, Nicolas Maduro, s’est invité à toutes les interventions publiques des deux têtes du gouvernement cette semaine. « Non, je n’ai pas parlé de vive voix avec l’ambassadrice des États-Unis, mais nous avons échangé des SMS », a répondu le ministre des Affaires étrangères, Xavier Bettel (DP), mercredi à la presse. Interrogé sur une éventuelle réprobation de sa part auprès de la représentante de l’administration Trump, le Vice-Premier ministre a révélé que ses échanges avec Stacey Feinberg relevaient d’abord du domaine privé. « Elle m’a ensuite demandé (dans des messages échangés entre vendredi et samedi, ndlr) si on allait réagir. Je lui ai répondu qu’on en discutait avec le Premier ministre. »
Un communiqué a fini par tomber dimanche, au sujet des « événements » intervenus au Vénézuéla deux jours plus tôt. Le gouvernement luxembourgeois y rappelle les « atteintes massives aux droits humains perpétrées par le régime Maduro ». Le président vénézuélien faisait l’objet d’une enquête de la Cour pénale internationale et sa répression avait été condamnée par les Nations unies. La communication gouvernementale se borne à appeler à la retenue et au dialogue, notamment par l’entremise de l’Union européenne, aux côtés des États-Unis, « pour contribuer à une solution négociée et à une transition démocratique, menée par les Vénézuéliens, conformément au principe d’auto-détermination des peuples ». Le gouvernement ne qualifie à ce stade pas l’attaque aérienne massive (150 engins) et l’exfiltration du couple présidentiel d’atteinte au droit international. À l’inverse, Déi Lénk parlait déjà la veille de « violation flagrante » et de « logique impérialiste ».
Sur Facebook, le député David Wagner voit en la séquence une marque de néo-colonialisme. « Et ass haaptsächlech de kapitalistesche Westen, Lëtzebuerg mat abegraff, deen d'Vëlkerrecht am gaangen ass ofzeschafen. Gaza war schonn e Präzedenzfall. Venezuela e weidert. An duerno Kolumbien ? Oder Grönland ? » Les communistes embraient : « Le KPL invite le gouvernement (…) à ne pas se soumettre au diktat des États-Unis et à s’engager en faveur du droit international (...), à empêcher toute nouvelle intervention militaire et à ne pas se laisser entraîner dans une nouvelle guerre pour le pétrole ». Les virulentes critiques des marxistes s’opposent aux litotes des conservateurs. Les États gouvernés par la gauche, comme l’Espagne en UE, ont été les premiers à vilipender l’action américaine.
En commission lundi matin, Xavier Bettel a enfin parlé de manquement au droit international. « Dir kënnt dach net einfach dohi goen e President ewechhuelen », a-t-il jugé au micro de RTL, ajoutant que le droit international était la « meilleure protection » contre les agressions arbitraires de la part d’États plus puissants. Lundi après-midi, lors de la cérémonie des vœux au Krautmaart, Stacey Feinberg répondait le plus spontanément du monde aux questions d’un journaliste de L’Essentiel. Celle qui se veut « la voix de Donald Trump au Luxembourg » souhaite que « Cuba soit le prochain pays sur la liste ». « Ne serait-ce pas merveilleux ?», interroge-t-elle. Stacey Feinberg soutient que les États-Unis ont respecté le droit international en intervenant au Vénézuéla et que « personne n’a été tué ». Et le journaliste de préciser « côté américain », car une centaine de personnes auraient péri dans l’opération « Absolute Resolve », selon les autorités vénézuéliennes. La retenue est en revanche de mise pour ce qui concerne d’éventuelles discussions avec le Premier ministre (spoiler : il n’y en a pas eu, nous informe son bureau). Stacey Feinberg ne veut pas en parler, mais elle dit le gouvernement luxembourgeois « très malin » : « Il comprend l’importance de la démocratie », avance-t-elle. Les dictateurs auraient du souci à se faire.
Le même jour, les rédactions locales ont convoqué les anciennes huiles politiques. « Il faut respecter le droit international, sinon tout devient possible, même les choses considérées comme impossibles », professe l’ancien Premier ministre, Jean-Claude Juncker (CSV), face au Wort. (Dans l’entretien, il dit aussi comprendre que le Luxembourg ne critique pas ses alliés et partenaires américains tant que les autres États-membres de l’UE ne l’ont pas fait.) Quelques lignes plus bas il ajoute : « Je ne peux imaginer que le président des États-Unis (qu’il a rencontré en tant que président de la Commission, ndlr) annexe le Canada ou le Groënland par la force ». Sur 100,7, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Jean Asselborn (LSAP), prédit la mort de l’Otan si les États-Unis annexent le Groënland par la force.
Cette semaine, est inlassablement répété combien l’on a « besoin des États-Unis », à commencer par Luc Frieden, mardi, à son retour de Paris où il a croisé Steve Witkoff et Jared Kushner, deux des principaux représentants de l’administration Trump dans les pourparlers de paix avec la Russie et l’Ukraine. Mercredi, son ministre des Finances, a été interrogé sur l’ouverture prochaine de nouvelles représentations diplomatico-financières outre-Atlantique dans un contexte de défiance à l’égard du président Trump : « Il faut tenir compte des réalités économiques. Les États-Unis ne peuvent pas disparaitre du radar », a seriné Gilles Roth (CSV).
Lors de l’interview du nouvel an sur RTL Télé, le chef du gouvernement avait développé : « Nous devons maintenir de bonnes relations avec les États-Unis ». Et de citer les raisons : Ils sont les premiers clients de « notre place financière, notre plus important partenaire au sein de l’Otan et on compte sur eux en Ukraine ». Dans cet entretien enregistré le 23 décembre, le Premier ministre a, en quelque sorte, anticipé le risque d’effondrement de l’ordre mondial post-1945 « favorable aux petits pays comme le Luxembourg ». Face à Caroline Mart, Luc Frieden a cité des « visées impérialistes » et la nécessité de veiller à certains endroits, « comme le Groënland », face à ces grandes puissances (Russie, Chine ou États-Unis) cherchant à diviser l’UE.
Les velléités américaines sur le Groënland se font tangibles. « Personne ne va s’opposer militairement aux États-Unis pour l’avenir du Groënland », a lâché le chef de cabinet adjoint de Trump, lundi sur CNN. Pour Stephen Miller, « le Groënland devrait faire partie des États-Unis ». L’administration Trump en fait une raison de sécurité nationale. La fonte de la banquise rapprochera la Chine des États-Unis par la mer et contrôler le Groënland offre la maîtrise sur le canal. Le territoire autonome, grand comme quatre fois la France métropolitaine, regorge en outre de ressources minérales (terres rares et or) et de pétrole
L’opération Absolute Resolve inspire la peur aux Européens. Donald Trump pourrait ne pas bluffer au sujet de l’annexion du Groënland. « We live in a world that is governed by strength, that is governed by force, that is governed by power. We’re a superpower and under President Trump, we are going to conduct ourselves as a superpower », a prêché Stephen Miller à la télé américaine. Lundi, les gouvernements du Groënland et du Danemark se sont verbalement opposés à la revendication américaine reformulée la veille par le président Trump : « On s’occupera du Groënland dans environ deux mois ».
Mardi, la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l’Espagne, le Royaume-Uni et le Danemark ont cosigné une déclaration rappelant que le Groënland appartient à son peuple et que son avenir est « uniquement » décidé par les autorités de la province autonome et le gouvernement du Danemark. « La sécurité dans l’Arctique doit être assurée collectivement, en coordination avec les alliés de l’Otan, dont les Etats-Unis, en respectant les principes de la Charte des Nations unies, notamment la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’inviolabilité des frontières », rappellent Macron, Merz, Meloni, Tusk, Starmer et Frederiksen, promettant au passage de « ne cesser de défendre » ces principes. Mardi, sur X, Luc Frieden a soutenu la déclaration des six puissances européennes alliées au Danemark : « Le Luxembourg est solidaire, » a-t-il répété le soir, lors d’une conférence téléphonique avec la presse.
Mercredi au ministère des Affaires étrangères et face aux questions répétées concernant le Groënland, Xavier Bettel a repris un ton grave : « J’entends qu’il pourrait être acheté, devenir une zone franche, subir une action armée… Une réponse européenne sera plus forte mais, à mon avis — pas celui du gouvernement — s’il devait y avoir une intervention militaire au Groënland, cela n’aurait pas que des répercussions au Danemark ».