Individualisation

d'Lëtzebuerger Land du 02.01.2026

Rien n’est plus triste que d’aller chercher sa bûche de Noël le matin du 24 et de se trouver devant un rayon rempli de galettes des rois. Rien, sauf peut-être la galette des rois au format individuel. Que les magasins aient systématiquement deux à trois semaines d’avance sur le calendrier réel est déjà passablement déprimant, mais que la solitude devienne un produit marketing, c’est encore plus désolant. Premièrement, on perd toute la vertu éducative de ce gâteau, qui permettait aux enfants gâtés par des montagnes de cadeaux de Noël de se confronter de nouveau à la dure réalité : tout le monde ne gagne pas à chaque fois. Avec la galette pour une personne disparait le suspense de savoir qui sera le roi ou la reine. Il n’y a pas une fève par galette, ce serait trop facile, il n’y a pas de fève du tout. D’ailleurs, il y a surtout de la pâte feuilletée, à cause d’un ratio périmètre / surface bien trop grand, qui ne laisse plus de place pour la garniture. Pourquoi les boulangers ne vendent-il pas des parts individuelles de grande galette, partagée entre tous les clients solitaires ?

Autre constat : malgré les applications facilitant la mise en relation des individus en fonction d’intérêts communs, il est surprenant d’emprunter la troisième voie de l’autoroute A3, réservée aux véhicules occupés par deux personnes ou plus, et de constater combien de personnes circulent seules dans leur voiture, à la même heure, où tout le monde va au même endroit, à plus ou moins deux ou trois kilomètres près. Même contre la promesse de pouvoir dépasser les autres frontaliers et rentrer chez soi quinze minutes plus tôt, rares sont ceux qui font l’effort du covoiturage.

Troisième indice révélateur : l’appareil à raclette individuel. Après s’être farci famille, belle-famille, petits copains des enfants et autres collègues lors des repas de fin d’année, on peut concevoir un certain plaisir à déguster un petit repas dans le calme, certes. Par ailleurs, la perspective de ne pas devoir attendre un plateau de charcuterie retenu en otage à l’autre bout de la table et la certitude que personne ne viendra confondre son caquelon avec le vôtre juste au moment où le fromage commence à faire des bulles peuvent avoir un côté séduisant… Mais cet appareil à raclette pour une personne, vous en achetez plusieurs au cas où quelqu’un viendrait dîner ?

Le constat est sans appel. Alors que les réseaux sociaux nous donnent l’illusion de partager tellement de choses avec tellement de communautés, nous ne vivons plus grand-chose en commun avec notre prochain. Pour 2026, chacun aura pu poster ses vœux sur WhatsApp, Facebook, LinkedIn, Instagram ou TikTok. Les émojis remplacent les embrassades, c’est plus hygiénique. Devant tant de sincérité et de spontanéité, on pourra toujours répondre avec un cœur qui ne coûte pas grand-chose. L’individualisme s’expose en story qu’on regarde chacun sur son écran, avec ses écouteurs.

Heureusement, comme souvent à Luxembourg, il reste la finance pour incarner l’espoir. En l’occurrence, le ministre des Finances. Tous vos amis fiscalistes vous le diront : l’événement majeur de l’année 2025 aura été « l’individualisation ». La réforme de l’impôt sur le revenu esquissée par le gouvernement en juillet dernier devrait aboutir à un projet de loi dès cette année marquant la fin des différentes classes d’imposition à partir de 2028. Mariés, pacsés, célibataires, parents isolés ou veufs se verront alors appliquer un barème unique, sauf pour les couples qui seront déjà formés… et qui bénéficieront de la possibilité de conserver la formule actuelle pendant une vingtaine d’année. La seule condition devrait être d’avoir été marié ou pacsé avant l’entrée en vigueur de la réforme. On pouvait difficilement trouver meilleure incitation à se dépêcher de faire des rencontres, dès l’année 2026 !

Cyril B.
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