Il faut s’efforcer de garder une vision optimiste du progrès. Puisque ChatGPT va remplacer nos emplois sans payer nos cotisations sociales ni financer nos retraites, autant lui demander également de s’occuper d’une ou deux corvées. Cette année, pourquoi ne pas lui déléguer, par exemple, la responsabilité des cadeaux de Noël ? On lui donne les noms, il va chercher les infos correspondantes sur les réseaux sociaux, et nous propose une petite liste pour chacun, en tenant compte de leur profil complet. À la limite, il devrait juste avoir besoin de notre numéro de carte de paiement et de notre confirmation des transactions sur LuxTrust.
Cela compensera un peu de la charge mentale imposée par l’innovation permanente, qui pèse sur quiconque veut simplement accomplir une tâche administrative, se divertir, ou échanger des informations avec des proches, et à qui l’on exige, pour ce faire, de mettre à jour des applications. Il n’y a guère de plus mauvaise nouvelle que de se voir intimer l’ordre d’installer les mises à jour, ou pire, effectuer les migrations requises ou installer un obscur composant.
Depuis quand c’est la machine qui décide ? Dans les années 1940, l’écrivain de science-fiction Isaac Asimov avait énoncé trois lois de la robotique : premièrement, un robot ne peut pas porter atteinte à un être humain ; deuxièmement, un robot doit obéir aux ordres donnés par les humains sauf si ces ordres contredisent la première loi ; troisièmement, un robot doit protéger son existence, sauf si cela contredit la première ou la deuxième loi. Pourtant, des drones déterminent leurs cibles en Ukraine, des taxis autonomes créent des accidents de circulation aux États-Unis, et, partout dans le monde, des applications refusent d’obéir si on n’a pas accepté pour la 734e fois les cookies, téléchargé le nouveau plug-in, installé la dernière release et, étape indispensable et angoisse suprême, entré à nouveau son mot de passe.
Cette dernière injonction dépasse les capacités de quiconque n’a pas pour hobby d’apprendre les cent premières décimales du nombre Pi. Comment diable pourrait-on se souvenir de chaînes de plus de huit caractères qui doivent contenir des majuscules et des minuscules, un caractère spécial mais pas trop, au moins un chiffre, ne pas être partagés entre trop de sites différents et, cerise sur le gâteau, être modifiés à fréquence aléatoire ?
Vous voilà alors entraîné dans la spirale infernale de la réinitialisation de mot de passe. Un chemin numérique long et semé d’embûches, lors duquel vous allez devoir déchiffrer des lettres distordues façon trip sous LSD, entrer des codes envoyés par SMS à votre ex-conjoint avec qui vous n’aviez plus aucun contact depuis deux ans, sélectionner les images dans lesquelles se trouvent des vélos ou des feux rouges, sans bien savoir s’il faut compter ou pas le guidon qui apparait dans le coin de la troisième case, ou – ironie suprême – cocher une bête case en plein milieu de l’écran pour « prouver que vous êtes humain ». Les philosophes depuis 2 000 ans doivent tous se retourner dans leur tombe : le propre de l’homme c’est simplement de cocher une case quand on lui demande, ni trop vite, ni trop lentement. L’application qui se permet de me demander si je suis un humain, elle se prend pour qui ?
Une fois terminé ce parcours du combattant, finalement guère moins épuisant qu’un samedi après-midi à la Belle Etoile, je m’apprêtais donc à renouer avec la vraie magie de Noël, en optant pour de mystérieux cadeaux fabriqués par de petits lutins du bout de monde, emballés par d’autres petits lutins à un autre bout du monde, et livrés par un monsieur baraqué et barbu au volant d’un grand traineau électrique. Mais ChatGPT m’a indiqué qu’il ne pouvait pas consulter les profils en ligne de mes proches par respect pour leur vie privée. Cela aura moins été l’occasion de renouveler quelques mots de passe, ce qui relève du miracle de Noël.