De Tenri à Clervaux : Claudel, Laxness et le Japon

d'Lëtzebuerger Land du 02.01.2026

À la recherche du Journal de Paul Claudel (1868-1955) dans les rayonnages de la bibliothèque de l’université de Tenri, une petite ville de la préfecture de Nara au Japon, je me suis égaré. J’avais besoin d’une édition du journal du poète pour vérifier une citation. Or, ce hasard qu’un coup de dé jamais n’abolira, fit que je me retrouvai face à une traduction japonaise du roman Úa ou Chrétiens du glacier de l’auteur islandais Halldór Laxness (1902-1998). J’étais un peu embêté, mais guère étonné de découvrir que ce roman avait été traduit en japonais. Même si Laxness ne s’était jamais vraiment intéressé au Japon, il avait toujours été travaillé par la chose religieuse et ce roman assez délirant était celui où il laissait le plus libre cours à son imagination spirituelle. Les spiritualités de l’Asie de l’Est l’intéressaient. Donc, me dis-je, étant donné la passion japonaise de Claudel et son intérêt pour le shintoïsme, peut-être que ce n’était pas le hasard mais bien une quelconque divinité shintō qui m’avait conduit à l’écrivain islandais.

Ou alors autre chose, car il y avait bien encore un autre lien entre ces deux grands écrivains du siècle dernier : l’abbaye de Clervaux, où Claudel séjourna à plusieurs reprises et où Laxness trouva refuge à un moment compliqué de sa vie. Le romancier islandais y fut baptisé le 6 janvier 1923, un premier pas dans son itinéraire spirituel qui ne s’arrêterait pas là. Peu de temps après son arrivée à Clervaux, fin novembre 1922, il écrivit à un ami pour lui dire que, pour la première fois de sa vie, il vivait entouré d’hommes érudits, partageant son temps entre la prière et le travail. Il y tint un journal, qu’il publia en 1987 sous le titre Jours passés auprès des moines, et travailla aussi sur un roman inachevé qui parut néanmoins en 1924 avec le titre Sous la montagne sacrée. Aucun de ces deux livres n’a été traduit en français.

Halldór Guđmundsson, le biographe du romancier, explique que ce n’était pas seulement une quête religieuse qui avait conduit Laxness à l’abbaye. Le jeune homme d’à peine vingt ans venait d’apprendre qu’il avait mis enceinte une jeune fille. D’ailleurs, si l’on en croit son journal, il semble bien qu’il n’était pas non plus insensible au charme des Clervalloises. Lors de rares sorties dans la localité ou pendant la messe, visages et corps entraperçues réveillaient en lui des désirs qu’il chassait à force de prières.

Ora et labora. Pour Laxness et pour Claudel. Ce dernier séjourna pendant le week-end de Pâques 1934 à l’abbaye bénédictine, où il écrivit son poème La Nuit de Pâques, que l’on peut lire dans son Bréviaire poétique. Le poète ne fait que noter ce séjour dans son journal, dans une entrée datée du 28 mars : « Mercredi-Saint. Voyage à Clervaux (Lux[embourg]) avec Gigette et Nicole Br[ugère]. L’abbaye. Vendredi-Saint. Samedi-Saint. Pâques. Jacques Paris. Les cloches dans la nuit. Départ dans l’après-midi. »

Claudel et Laxness ne se sont jamais croisés à Clervaux, mais ce n’est pas tellement surprenant que l’on retrouve leurs livres sur les étagères de la bibliothèque universitaire de Tenri. L’université, fondée il y a exactement cent ans, est une institution d’enseignement supérieur privée, reconnue par l’État, qui fait partie de la « mission séculière » de la Tenrikyō, une nouvelle religion fondée au 19e siècle par Nakayama Miki. La Tenrikyō prêche la « vie de joie », cultivée par des actes de charité et de conscience. Pour son travail missionnaire, elle encourage l’apprentissage des langues et donc aussi de la littérature, d’où la richesse de sa bibliothèque.

Le centenaire de l’université de Tenri n’était pas le seul anniversaire commémoré en 2025 au Japon. Le 80e anniversaire des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki n’a bien évidemment pas été oublié. Dans ce contexte-là aussi, Laxness et Claudel se croisent. L’inquiétude nucléaire étant un sujet qui a marqué la pensée et l’œuvre de nombreux de leurs contemporains. Pour Claudel, il fut particulièrement douloureux que ce fût le jour de son anniversaire qu’une première bombe atomique tomba sur le Japon, pays qu’il aimait tant et qui l’avait tant aimé. Le 7 août 1945, il écrivait dans son journal : « Les savants anglais et américains viennent de découvrir et d’expérimenter sur le Japon la bombe atomique douée d’un pouvoir de destruction presque incalculable. »

Peu de temps après, il écrivit un article intitulé « Adieu, Japon », que Le Figaro publia le 30 août 1945. Un texte où il exprimait une profonde anxiété : « Il y a à craindre que l’on ne réussira pas, comme pour l’épouvantable engin destructeur, à limiter les dégâts, et de proche en proche la contagion destructive ne gagne tous les éléments d’une situation politique désespérée. » Son inquiétude concernait avant tout le Japon, qui aurait bien du mal à se relever et se réinventer, au lendemain de sa capitulation, mais on peut lire dans ces lignes une crainte plus profonde à l’aube de ce qui allait devenir la guerre froide. Le risque d’holocauste nucléaire par le développement et la prolifération de la bombe atomique était présent plus que jamais. Cela explique aussi la tristesse de Claudel quand il fut accusé à tort, en pleine guerre de Corée, par son ami, l’islamologue Louis Massignon, d’être en faveur de l’utilisation de l’arme nucléaire.

C’est avec cette même anxiété que Laxness, désormais dans sa phase socialiste, allait écrire son roman satirique Station atomique, publié en 1948. Ce roman avait pour contexte les négociations entre l’Islande et les États-Unis, qui voulaient y établir une base militaire permanente. Laxness craignait que cette base américaine ne transformât l’Islande en cible potentielle dans l’éventualité d’une guerre atomique. Ici aussi, le traumatisme causé par la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki était très présent. Politiquement, le poète et le romancier étaient désormais sur des pôles opposés, mais leur désir de paix et les prières, qu’ils dirent à Clervaux, les rapprochaient, comme, aujourd’hui, les bibliothécaires de Tenri.

Laurent Mignon
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