Le 14 novembre dernier, Anna Valentiny montait sur la scène des Walfer Bicherdeeg pour recevoir le Prix du design pour son livre Hortus Alienum – Scenographies of Nobody’s Voyage. Elle en est l’autrice principale et l’éditrice. Après Wild Site en 2024 et 40 Years Valentiny hvp Architects - Stories from the Inside en 2021, sa maison d’édition Point Nemo Publishing remporte ce prix pour la troisième fois. La preuve que son pari de produire des livres de grande qualité, avec autant d’attention à la forme qu’au fond s’avère un bon choix.
Ce nouveau succès porte en lui une dimension plus intime. Le projet récompensé plonge ses racines dans le travail de fin d’études de l’autrice, une installation multimédia qui mêle architecture, scénographie et écriture. Anna Valentiny propose un voyage initiatique dans des paysages oniriques, parfois réels, parfois artificiels, inspirés de la côte adriatique croate près de Split. « La région d’où vient ma femme, un endroit merveilleux dont je suis tombée amoureuse. Je voulais y situer mon récit. Comme elle est géologue de formation, je lui ai demandé d’écrire une partie plus scientifique, qui explique la naissance de ces pierres et de ces îles », détaille Anna Valentiny. Cet ouvrage est traversé par un dialogue entre disciplines, un fil rouge que l’on retrouve dans toute son œuvre éditoriale.
Hortus Alienum a été publié à 300 exemplaires, avec une version en quadrichromie et une en noir et blanc. Un objet assez rare, un peu cher (45 euros), qui demande du temps pour être appréhendé car il comporte de multiples facettes. Ce livre condense d’ailleurs ce qui guide le travail de l’éditrice de 34 ans : « Je veux créer des projets qui rassemblent plusieurs disciplines, plusieurs façons de s’exprimer et qui proposent quelque chose de nouveau. » Du nouveau, de la créativité, de l’innovation qui naissent là où on ne l’attend pas. Elle justifie ainsi le nom choisi pour sa maison d’édition. « Le Point Nemo est l’endroit de la Terre le plus éloigné de toute terre émergée. Quand l’ISS passe au-dessus, les astronautes sont plus proches que n’importe quel autre humain. Les vaisseaux spatiaux et les satellites y sont largués pour éviter les collisions. De là donc naissent de nouveaux possibles, de nouveaux récits. » Le symbole n’est pas anodin : Il dit le désir d’explorer en dehors des sentiers battus.
Pour expliquer son travail, Anna Valentiny passe par l’analogie. Elle se considère comme une cheffe d’orchestre ou une réalisatrice de film qui doit réunir une série de compétences spécifiques, tirer le meilleur de chacun, les faire travailler ensemble en respectant budget et délais. « Je ne suis pas la graphiste, pas l’artiste, pas la photographe et, la plupart du temps, pas celle qui écrit. Mais je choisis les collaborateurs, les angles, les approches. Et bien sûr, je cherche des partenaires financiers. Je parlerais d’un travail de curation. » On découvre dans le catalogue de la jeune maison d’édition fondée en 2020, des thématiques différentes, des formats différents, des supports différents, des narrations différentes. Cette manière de diriger des projets, à la fois collective et personnelle, s’accompagne d’un besoin de liberté et d’indépendance. « C’est ma maison d’édition, j’en porte les responsabilités. J’ai la liberté de prendre les décisions. Je n’ai pas besoin d’un go de quelqu’un, je décide de ce que je veux faire et ça peut être très diversifié parce que je m’intéresse à beaucoup de choses. »
Une indépendance qui trouve sans doute ses racines dans son enfance, transmise par une éducation « très ouverte, on ne m’a jamais dit ce que je devais faire ». Anna a grandi dans un environnement artistique et créatif. Si son père, François Valentiny est un des architectes les plus connus du pays et a signé de nombreuses réalisations partout dans le monde, sa mère Edith Burggraff est aussi peintre et sculptrice. À la génération précédente, on découvre un grand-père ébéniste et menuisier et l’autre, Émile Burggraff, journaliste au Luxemburger Wort et député CSV. « C’étaient tous des esprits très libres. »
Indépendante, mais pas seule, Anna Valentiny chérit le processus de cocréation. « J’adore cultiver des projets avec une équipe et des partenaires parce que personne n’est bon dans tout. » Cette volonté de travailler en réseau s’est d’ailleurs affirmée dès ses premiers projets professionnels. Pour le graphisme des livres réalisés au Luxembourg, l’éditrice est fidèle à Annick Kieffer et au Studio Polenta. Une amitié qui remonte à presque dix ans quand, à peine sortie de ses études d’architecture à Vienne, Anna a voulu reprendre le magazine Adato, créé par son père en 2002. « C’était un peu un bébé perdu parce que personne n’avait le temps de s’en occuper. Quitte à le ressusciter, j’ai décidé de refaire complètement le design », rembobine-t-elle. Peu au fait de la scène luxembourgeoise, elle cherche simplement un « graphic designer » sur Google. « J’ai trouvé le Studio Polenta. C’était en 2016, et on ne s’est plus lâché. »
Une fidélité non seulement professionnelle qui s’inscrit aussi dans un rapport intime aux lieux et aux siens. Anna Valentiny sait entretenir des liens au long cours. Cela vaut pour sa famille et son ancrage dans sa région natale, comme pour ses amis d’études. Aujourd’hui, elle vit et travaille entre Bruxelles, où elle a rejoint sa femme, Vienne et Luxembourg, « ou plutôt Remerschen », corrige-t-elle. Devenue maman depuis un peu plus d’un an, elle réalise l’importance de ses racines. « Je suis très attachée à ces parcelles, cet endroit qui a été cultivé et transformé par plusieurs générations. Quand je reviens, j’apprécie les bonjours spontanés dans les rues de personnes que l’on connaît depuis toujours. Ce sont des moments spéciaux qui me donnent beaucoup de force. » Avec une pointe de nostalgie, elle se souvient des odeurs de plâtre frais sur les chantiers où l’emmenait son père et de l’acrylique de l’atelier de sa mère. La maison et le bureau d’architecture des Valentiny, bâtis « à côté des pommiers que mon grand-père cultivait » ont connu diverses transformations et agrandissements auxquels Anna a assisté. « Avant de construire l’annexe, mon père avait un atelier dans un vieux garage, une rue à côté. Un de mes plus anciens souvenirs est d’aller le chercher pour manger à midi. Il disait qu’il arrivait dans une minute, mais plongé dans son travail, ça durait toujours plus longtemps. J’ai gardé ce travers : avec moi non plus, ce n’est jamais une minute. »
Le nom Valentiny et la marque qu’il laisse dans le paysage, mosellan en particulier, n’ont pas effrayé Anna quand il a fallu choisir des études. « Ma seule certitude était d’aller à Vienne, là où mes parents se sont rencontrés, où mon père avait un bureau ; une destination de rêve. » Attirée par l’écriture et la scène, elle commence par des études de Theater, Film & Medien Wissenschaft, qu’elle juge vite trop théoriques ; poursuit à la Technischen Universität, où il y a trop de monde, et finit par être acceptée à l’Académie des beaux-arts. « Une étape qui m’a certainement marquée pour toute la vie : des amis devenus aussi proches qu’une famille, une formation très solide qui apprend à supporter la pression et la concurrence et une approche très ouverte de l’architecture », se souvient-elle.
Malgré des stages dans d’autres bureaux en Suisse et en Autriche, il était évident pour Anna de rejoindre le bureau paternel : « Je ne serais jamais retournée au Luxembourg pour travailler pour quelqu’un d’autre. Dans une entreprise familiale, les échanges sont plus intenses, plus profonds, même si on n’est pas toujours d’accord. » Elle ajoute que les associés de longue date font en quelque sorte partie de la famille, « j’ai beaucoup de respect pour eux, comme des grands frères et sœurs, alors que je suis fille unique. » Comme n’importe quelle débutante, Anna touche un peu à tout : « On te jette dans le bain pour voir ce que tu peux faire ». Elle travaille le dessin et la 3D, mais son point fort réside dans « la conception et le développement de narratif », dans la droite ligne de ses envies d’écriture et de son approche pluridisciplinaire.
La conception architecturale et urbanistique de François Valentiny a forgé le regard de sa fille qui revient sur l’empreinte qu’il laisse, notamment dans la commune de Schengen. « Quand on regarde ce que François a réalisé (quand on parle au bureau, je dis François, ça maintient une distance, si ça devient émotionnel, je dis papa), on comprend que ce qui l’a guidé était de préserver une harmonie dans les ensembles ruraux. Que ce soient les anciennes maisons viticoles ou les nouveaux bâtiments, les formes très diverses se fondent grâce au Schengener Putz, le crépi de Schengen », apprécie-t-elle. Ce matériau à base de sable de la Moselle, projeté sur les façades, offre une uniformité qu’on retrouve peu dans d’autres villages. « En traversant le Luxembourg, je vois qu’on a beaucoup détruit, puis rebâti avec de bonnes intentions mais peu d’attention, en observant seulement des normes et des réglementations », regrette celle qui est devenue associée du bureau en 2023.
Le travail d’édition s’est infiltré dans le travail architectural quand le bureau a célébré ses quarante ans. « On avait déjà plusieurs publications sur des réalisations, mais rien qui reprenait toute l’histoire, y compris des projets jamais construits, ce qui représente plus de la moitié de ce que l’on crée. » Anna s’attèle à un énorme travail dans les archives, fouille dans les serveurs, déniche des anciens dessins… Malgré de bons contacts avec des éditeurs allemands ou suisse, la décision est prise de lancer une maison d’édition. « Les grands éditeurs permettaient une large diffusion, mais risquaient de compromettre notre chère liberté. » Stories from the inside sort en juin 2021, cinq épais volumes qui totalisent plus de 2 000 pages. Point Nemo Publishing est lancé.
Progressivement, le catalogue s’étoffe, avec divers ouvrages autour de l’architecture et l’art. « Certains projets sont venus à moi, j’en ai piloté d’autres. Se créer son propre travail, c’est aussi ce que les architectes font. » Quand le travail d’édition devient de plus en plus prenant et qu’elle ne peut plus jongler entre deux « full time jobs », Anna décide de se consacrer pleinement à l’édition. « Cela ne veut pas dire que je ne travaille plus pour le bureau Valentiny. Je reste en contact avec des clients, j’ai toujours des projets. Il ne passe pas un jour où l’on ne s’appelle pas. » Tout en reconnaissant l’importance des soutiens publics qu’offre le Luxembourg au secteur culturel, notamment à l’édition, Anna Valentiny trouve qu’on n’y valorise pas assez l’entrepreneuriat et les métiers manuels ou artistiques.
Depuis peu, elle a pris la décision d’élargir la ligne éditoriale pour toucher plus de lecteurs « parce que c’est impossible de vivre uniquement avec des livres sur l’architecture et de l’art. » Ainsi, sont déjà parus un roman policier (Im Schatten der Sonne de Chris Wetz), un livre historique sur l’université (par Michel Goedert), une collection de textes satiriques (This and That de Michèle Vallenthini) ou une excellente étude illustrée sur les Temps de trajets (par Charl Vinz et Jessica Lopes). Actuellement, Anna Valentiny travaille sur un livre pour enfants très personnel : De klenge Kannibal reprend les dessins réalisés par sa maman et l’histoire qu’elle lui racontait, petite. Un important projet autour du postmodernisme et des frères Krier est aussi sur le feu. « Ce sera un long projet à développer, avec de nombreuses organisations. Je suis de la génération d’après, mais j’ai une relation très directe avec ce courant dans lequel mon père s’est inscrit et dont j’ai connu la majorité des protagonistes. »