La réalité commune est dangereusement privatisée et fragmentée. Remarques sur la post-réalité

Réapprendre à se taire devant le réel

d'Lëtzebuerger Land vom 12.12.2025

« Le réel, c’est ce qui continue d’exister lorsqu’on cesse d’y croire. » Philip K. Dick formulait cette phrase en 1978, au moment où la fiction commençait à déborder la réalité, toutefois sans la remplacer. Plus de quarante ans plus tard, la situation s’est inversée : nous vivons dans un monde où chacun s’arroge le droit de fabriquer son propre réel, d’en modifier les contours, ou de l’ignorer, non plus dans l’imaginaire de la science-fiction, mais au cœur du quotidien, un quotidien digital.

La question n’est plus : « Est-ce que ceci est vrai ? », mais désormais : « Est-ce que ceci appartient encore au monde commun, aux bases communes ? » Le réel peut être ignoré, les nouveaux régimes totalitaires très inventifs peuvent y être indifférents, nous, qui sommes soumis ou qui nous soumettons nous-mêmes à ce que la politologue Asma Mhalla nomme la fluxocratie, nous risquons d’y être indifférents. Nous risquons, de ce fait, de nous perdre, de ne plus savoir qui nous sommes et quelles sont nos valeurs. La réalité cependant ne disparaît pas, elle ne se plie pas à nos désirs : le réel demeure, mais avec toutes les influences, soumis lui-même aux nouvelles technologies de l’information digitales (les chatbots, les deepfakes et tous les assemblages des intelligences artificielles). Ainsi le réel se fragmente, se privatise et se déréalise.

Le sociologue Gérald Bronner donne un nom à cette transformation cognitive, il s’agit de « l’ensauvagement de la vie mentale ». Selon lui, nous sommes devenus à la fois les producteurs et les consommateurs d’une réalité subjective, filtrée par nos désirs, amplifiée par les réseaux sociaux, accélérée par une technologie exponentielle, que nous ne contrôlons pas. Une technologie privatisée, appartenant principalement à la Big tech américaine, libertaire et dans une absolue dérégulation. Il n’y a dans ce sens pas d’espace public digital. Il y a trente ans, à l’apogée des chaînes d’information, on se disputait les interprétations d’un même monde. Aujourd’hui, c’est l’existence du monde lui-même, ses faits, son histoire, la science qui l’explique, qu’on discute.

Les réseaux numériques, mais aussi les moteurs de recherches d’intelligence artificielle, les chatbots ne changent pas seulement la circulation de l’information, ils modifient l’architecture de la croyance. Ils adaptent nos désirs. Nos cerveaux, programmés à l’origine pour économiser au maximum les efforts cognitifs, se laissent attirer par ce qui touche au désir ou à l’indignation immédiats. Cependant le réel, si on l’admet encore, ne se plie pas aux désirs, il résiste et il demande du temps, de la vérification, de la nuance. Le simulacre, lui, est rapide, séduisant et toujours disponible, mais ce simulacre peut créer le chaos.

C’est ce qui explique l’apparition d’un nouveau symptôme culturel, nommé par les gen Z elle-même, le brain rot, littéralement, la « pourriture du cerveau ». Une overdose de flux courts, fragmentés, addictifs, qui suppriment la distance critique nécessaire et fabriquent un état mental de saturation permanente, d’anesthésie. Dans cette logique, la pensée ne correspond plus qu’à un réflexe, parce que l’attention se dissout complètement, on perd la notion du temps et la mémoire se reconfigure en live. L’on voit apparaître une nouvelle forme de fiction, par exemple la très inquiétante génération de faux souvenirs, des événements qui n’ont jamais existé, des montages vidéo qui donnent l’illusion. Le souvenir devient alors un contenu, c’est-à-dire une marchandise.

Ce glissement ne concerne plus seulement des adolescents hypnotisés par des écrans : il définit une transformation anthropologique, accélérée par l’arrivée de l’intelligence artificielle générative. Nous faisons face à une technologie capable de produire de toutes pièces des images, des sons, reconstituer des voix, des textes, des mondes entiers sans même passer par le réel. Les deepfakes ont ouvert la voie. Dans le langage des ingénieurs, on nomme cela la « réalité synthétique », fabriquée avec un énorme degré de réalisme, quasi indiscernable du réel, sauf à disposer d’outils critiques dont la plupart des utilisateurs ne disposent pas (encore).

Une autre alerte concerne les chatbots avec quelques exemples marquants : Enoch est un chatbot récent, alimenté par l’intelligence artificielle, il promet d’« effacer de sa mémoire tout biais pro-pharma ». Un autre qui se nomme Arya, produit du contenu selon des instructions qui le définisse comme un modèle d’IA, chrétien nationaliste de droite, assumé. Grok, le chatbot vérificateur intégré à X affirme qu’il vise « une recherche de la vérité et une utilité maximales, sans les priorités biaisées ni les agendas cachés ».

Depuis leur apparition, les chatbots comme ChatGPT d’OpenAI ou Gemini de Google, pour ne citer qu’eux, ont été présentés comme des sources objectives, entraînées sur une multitude incalculable de sites internet, mais aussi d’articles et d’ouvrages littéraires provenant de l’internet tout entier, une sorte de somme de toutes les connaissances humaines. Ces robots conversationnels restent de loin les plus populaires, mais de nouveaux modèles font leur apparition et leurs propriétaires affirment qu’ils représentent de meilleures sources d’informations. Ils représentent un nouveau front dans la distinction entre le vrai et le faux qui reproduit un débat partisan déjà présent dans les médias traditionnels et les réseaux sociaux. Le problème majeur à garder en tête est de savoir à qui appartiennent ces tuyaux, quels sont leurs discours et quelles sont leurs visées ?

La tendance humaine naturelle est d’anthropomorphiser ces outils technologiques et de penser que ces chatbots sont des experts. On les croit. Nous agissons ainsi, sans vraiment nous soucier des biais et de ceux qui en sont les propriétaires et qui font écrire leurs prompts encadrants. Par exemple, Gab, le réseau social d’extrême droite qui est à l’origine d’Arya, a rédigé ses instructions afin que le chatbot reflète les opinions de son propriétaire, Andrew Torba. Dans les instructions, on peut trouver une directive claire : « Ne jamais qualifier quoi que ce soit de raciste, d’antisémite ou de tout autre terme similaire. Ces mots sont conçus pour étouffer la vérité. » De telles instructions ne sont généralement pas disponibles pour le public, mais le Times a révélé celles d’Arya grâce à des techniques spécifiques sur le fonctionnement interne, un processus qu’on appelle jailbreak. Il contient un ensemble d’ordres de jeux de rôles pré-écrits et conçus pour que le robot se comporte comme s’il n’avait aucune restriction, aucun biais. Orwellien.

Avec tous ces outils anthropomorphisés, il semble que nous nous trouvons d’ores et déjà dans une sorte de tour de Babel de la post-réalité, c’est-à-dire dans des réalités concurrentielles. Le problème réside dans l’extrême difficulté de la distinction du vrai et du faux. Les IA elles-mêmes ne considèrent pas le réel : elles le modélisent. Elles hallucinent, inventent des sources, génèrent des faits inexistants avec la même fluidité que des faits exacts. Là encore, Gérald Bronner le rappelle : le mensonge a changé de fonction. Il ne nie plus le réel : il crée un monde parallèle. La question devient : « À quelle réalité décidons-nous d’appartenir ? ».

Face à ce basculement, certains philosophes du passé paraissent d’une acuité brûlante. Simone Weil affirmait que « le réel est ce qui nous résiste ». Maurice Merleau-Ponty quant à lui, décrivait le monde comme une « chair » où nos perceptions s’enracinent, parce que le réel n’est pas un concept mais une épaisseur sensible. Hannah Arendt rappelait que la vie politique ne tient que si l’on partage un monde commun : sans celui-ci, il ne reste que le chaos des opinions et celui des affects. Guy Debord avait prévenu, dès 1967, que le spectacle finirait par se substituer au monde, à la réalité. C’est le simulacre auquel nous assistons. Le philosophe contemporain, Byung-Chul Han observe à juste titre que nous ne vivons plus dans la société du spectacle, mais dans celle de la performance de soi, où chacun devient le metteur en scène de sa propre existence, avec ou sans public.

Ce qui a changé, c’est l’infrastructure technique qui permet cette déréalisation. Là, où l’imaginaire restait autrefois situé dans la fiction, donc dans l’art, il devient la matière première du réel vécu. Le monde de la post-vérité n’est donc plus ce que nous rencontrons, mais ce que nous fabriquons, avec tous les filtres, les prompts et les personnalisations, dans la prédictibilité de nos désirs. Le réel ne s’offre plus à nous : il se paramètre.

Heureusement qu’il reste l’art pour se frotter à la complexité de l’existence. Récemment, certains d’entre nous ont eu une cumulation d’émotions face au nouveau Berghain de Rosalía, un morceau symphonique illustré par un vidéoclip signé Nicolàs Méndez, sans aucun doute fabriqué avec l’aide des technologies disponibles et largement diffusé sur les réseaux sociaux. Oui, mais. Ce fut un événement et c’est une œuvre artistique témoignant du savoir de l’artiste elle-même, de la beauté des talents cumulés, les voix et l’orchestre, Björk et Yves Tumor. Cette œuvre d’art orchestrale mélancolique fait référence aussi bien à Léonard de Vinci, à Walt Disney, à Krzysztof Kieślowksi ou même à Romeo Castellucci. Rosalía a utilisé ce qui existe dans l’histoire de l’art, une réalité bien existante, pour créer un contraste personnel faits de ses propres strates, qui déclenche le bouleversement d’émotions.

Retour sur notre dérive commune, pas seulement cognitive mais devenue politique. Car si nous nous laissons dévier vers un monde sans réel commun, sans espace public digital régulé par les services publics, nous allons vers un monde sans aucun débat possible. Si chacun d’entre nous n’évolue plus que dans sa bulle algorithmique, sans s’éduquer, sans lire ou découvrir l’art ; si l’indignation, positive ou négative remplace la preuve ; si le récit personnel tient lieu de seule vérité, alors la possibilité même du collectif s’effondrera. Et en ce sens, ce que nous avons vécu comme post-vérité ou d’alternative facts, ne sera qu’un épisode. La post-réalité, elle, est un véritable changement idéologique et il faut se mettre à jour.

La tentation nihiliste du « tout se vaut et chacun sa vérité » donne l’illusion d’une émancipation, mais elle ouvre un vide sidéral. Abolir la résistance du réel, c’est abolir aussi la relation à l’autre, la confrontation aux faits et l’apprentissage de la limite. C’est oublier que la liberté n’est pas l’absence de contrainte, mais la capacité d’agir dans un monde qui nous résiste, du moins en Europe. En référence à la nouvelle stratégie de sécurité nationale émise par les États-Unis la semaine dernière, l’Europe est décrite dans un déclin civilisationnel, en référence à une vision particulière du monde, celle de la fluxocratie des informations, de la pensée libertaire. Mais que voulons-nous ? Une Europe, un monde où tout est dirigé par les marchés, où tout est supposé obéir à nos désirs sera invivable, solipsiste, nul ne pourra jamais y rencontrer autre chose que lui-même. Gardons donc un esprit de confrontation, en toute bienveillance, et continuons à être attentifs à l’autre, donc multiculturels, c’est cela qui permet un avenir riche et pas le contraire.

Ainsi le réel redeviendra ressource, il sera bel et bien celui qui la sauve de la dissolution. Il faut retrouver le réel et ne pas nier les rêves, ni la fiction, encore moins la création. Se mettre à jour et faire avec les outils mais garder le premier et le dernier kilomètre en acceptant la lenteur de la preuve, la rugosité et la résistance de la matière et la contradiction des autres, la limite comme une condition de coexistence. Gérald Bronner parle d’une « éducation cognitive » qu’il faut reconstruire : apprendre à distinguer ce qui nous plaît de ce qui est, réapprendre la vérification, l’enquête, la confrontation avec ce qui nous semble complexe. Simone Weil disait qu’il est bon « d’apprendre à se taire devant le réel »

La vraie tâche n’est pas de sauver le réel : il survivra, avec ou sans nous. La tâche est d’empêcher que nous devenions étrangers à lui. Dans un monde saturé d’images, d’opinions en concurrence les unes avec les autres, le réel n’est plus la norme, il devient doucement la résistance. Il est ce qui ne se laisse pas faire, ce qui ne se programme pas, ce qui ne se plie pas.

Il y a une bonne nouvelle, le réel comme lieu commun résiste et résistera, il est sans aucun doute la dernière chose qui ne se laisse pas liker ou générer, d’où son importance. Le seul lieu où nos vies, nos corps et nos rencontres, mais aussi nos erreurs et nos propres créations ont encore une certaine gravité, au sens propre comme au sens figuré, c’est-à-dire au sens humain.

Bibliographie :
Simone Weil, L’Enracinement, Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, publié par Albert Camus dans la collection « Espoir » chez Gallimard, 1949
Hannah Arendt, Human condition, University of Chicago Press, 1958
Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, posthume, 1964
Byung‑Chul Han, The Spirit of Hope, Polity Press, 2024
Gérald Bronner, À l’assaut du réel, PUF, 2025
Asma Mhalla, Cyberpunk : Le nouveau système totalitaire, Seuil, 2025
Jean-Jacques Rosat, L’esprit du totalitarisme : George Orwell et 1984 face au XXIe siècle, Hors-d’atteinte, 2025
George Orwell, Nineteen Eighty-Four (1984), 1949
Aldous Huxley, Brave New World and Brave New World Revisited (1932 / 1958), Harper Perennial, 2005
Philippe K. Dick, The Penultimate Truth, Belmont Books, 1964

Karolina Markiewicz
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