Ce lundi vers 9 heures 30 du matin, la densité de BMW dans la cour du ministère d’État annonce la couleur. Les ministres du CSV sont réunis chez Luc Frieden pour une réunion de crise. Deux heures plus tard, les journalistes attendent une « déclaration » du Premier ministre. Ils ont été réunis dans une petite antichambre mesurant une quinzaine de mètres carrés. Accrochés aux murs, des portraits de Greta Garbo, Charlie Chaplin et Pola Negri, réalisés par Steichen. RTL démarre son direct, ce qui crispe l’atmosphère. Une conseillère entre dans la salle, et lance en plein livestream : « Keng Grimasse schneiden ! » Arrive le Premier ministre. Il fait sa « déclaration », sans notes, debout, face à la caméra.
Luc Frieden s’efforce d’aménager une sortie honorable au ministre démissionné – « eng Persoun, ee Frend, ee Kolleeg » –, évitant soigneusement d’attribuer la moindre faute au gaffeur en série. Mischo aurait été « attaqué », et ceci d’une « Fassong » que l’intéressé aurait « ressentie comme injuste et blessante ». Georges Mischo aurait offert sa démission dimanche soir, après « une longue conversation ». Il aurait ainsi placé « les intérêts du pays devant sa propre personne ». Dans « un moment aussi grave », Luc Frieden ne veut pas commenter le détail du dossier Sportsmusée, dont il dit ne par connaître « tous les éléments ». Lorsqu’une journaliste lui demande s’il était au courant du « protocole d’accord » signé entre le ministre et un promoteur, Luc Frieden répond laconiquement par un « non ». Dignitas et gravitas.
En fait, il s’agissait d’éviter le prochain « shitshow ». Georges Mischo était devenu un risque pour le gouvernement – et surtout le ministre des Finances, Gilles Roth – embarqué malgré lui dans le bourbier du Sportsmusée. Le 5 juillet 2024, un « protocole d’accord » a été signé entre Eric Lux et « l’État du Grand-Duché de Luxembourg représenté par Georges Mischo », pour la construction du Musée des sports sur les friches de la Rout Lëns. Or, ce document de onze pages, qui accorde une période d’exclusivité au développeur IKO, le ministre avait omis de le présenter au conseil de gouvernement, notamment à ses collègues en charge des Finances et des Bâtiments publics. Au comité d’acquisition et à la commission des bâtisses, il aurait sans doute fait sonner les alarmes, certaines clauses constituant potentiellement un court-circuitage des procédures de marché public. (Celles-ci s’appliquent aux ouvrages dans lesquels le pouvoir adjudicateur exerce « une influence déterminante sur sa nature ou sa conception ».)
La députée eschoise Liz Braz (LSAP) avait commencé à poser des questions dès le mois de mars. La publication d’extraits de ce deal par Reporter lundi dernier, a scellé le sort d’un ministre qui était déjà fragilisé. Durant l’été, une partie de chaises musicales ministérielles avait été envisagée. Mais le DP refusant d’y participer, Luc Frieden a fini par repousser l’opération. Ironiquement, ce sera la lettre de Nora Back et de Patrick Dury, accusant le ministre du Travail de ne pas être « à la hauteur de sa fonction », qui assurera un sursis à Mischo. Jusqu’à ce que l’ancien maire d’Esch et prof de sport tombe avec son projet de cœur.
Dimanche soir, le portable de Marc Spautz a sonné. À l’autre bout, Luc Frieden qui proposait à son opposant interne le ressort du Travail. (La ministre Martine Hansen s’est vu offrir le ministère du Sport.) Les deux se connaissent depuis bientôt trente ans, et ne s’aiment guère. Mais la politique n’est pas une affaire de sentiments. Le député était le seul candidat crédible. (En plus il fallait un élu sudiste, afin de libérer une place au Krautmaart pour Mischo.) Le choix confirme une tendance lourde de la politique luxembourgeoise : De Pierre Dupong à François Biltgen et de Pierre Krier à Georges Engel, les ministres du Travail ont toujours été proches des syndicats (chrétien ou socialiste).
En faisant entrer Spautz au gouvernement, le Premier ministre peut espérer en neutraliser le pouvoir de nuisance. Durant les deux années écoulées, Marc Spautz a réussi à redéfinir le rôle de chef de fraction. Un acte de funambule, oscillant entre raison de coalition et fronde latente. Dès l’automne 2024, il était parti à l’offensive contre l’agenda du ministre du Travail. L’outsider est vite devenu le chouchou des médias. (Jean-Claude Juncker a été parmi les premiers à lui apporter son soutien.) En s’appuyant sur les syndicats (et le Conseil d’État), Spautz a réussi à freiner les velléités de libéralisation du droit du travail portées par le Premier et de son exécutant maladroit. Il a ensuite rallié le parti et la fraction autour de Martine Deprez, assistant la ministre dans sa confrontation avec une AMMD radicalisée. Dans les deux dossiers, Marc Spautz était stratégiquement placé, présidant à la fois la commission parlementaire du Travail et celle de la Santé.
En entrant au gouvernement, Marc Spautz s’engage à exécuter le programme de coalition, mais il revendique une certaine marge de manœuvre, qu’il appelle « le chemin pour y arriver ». Sa stratégie est classique : Contourner l’UEL et son président Michel Reckinger, en négociant directement avec les huit fédérations patronales, des banquiers de l’ABBL aux cafetiers de l’Horesca. Aurait-il des ambitions pour occuper un poste au sein du parti, veut savoir Radio 100,7 ce jeudi. Spautz esquive la question par une non-réponse. (Son ambition serait désormais d’œuvrer au ministère avec les entreprises et les syndicats en faveur du marché du travail et de l’économie.) Après un long flottement, Luc Frieden s’est décidé de se représenter à la présidence du parti en mars. Et ceci malgré les réticences de la circo Sud, exprimées ouvertement par la députée de Sanem Nathalie Morgenthaler sur RTL et par l’ex-maire de Schifflange Paul Weimerskirch dans le Tageblatt.
Laurent Zeimet se retrouve, lui, propulsé dans le rôle de chef de fraction. L’ex-journaliste (licencié en plein congé politique par Mediahuis) s’affiche comme un chrétien-social smart et éco-compatible, un catholique iconoclaste et (relativement) progressiste. Il avait été le premier député à se positionner publiquement du côté de son ami Marc Spautz, au lendemain de la manif du 28 juin. Zeimet n’est guère aligné sur la ligne Frieden. Déjà en 2003, il avait clashé avec le ministre de la Justice sur la « lex Greenpeace ». L’année dernière, face au Land, il regrettait la vitesse avec lesquels « les vieux réflexes de l’ère Juncker » seraient revenus ; le CSV devrait s’interroger sur son identité politique.
Mais aux moments critiques, l’ancien rebelle CSJ retrouve son rôle de soldat de parti. Il a ainsi assuré le secrétariat général du CSV (et la campagne électorale anticipée) durant l’annus horribilis 2013. En tant que chef de fraction, Zeimet devra maîtriser (du moins politiquement) tous les dossiers. Il aura également à gérer les pressions externes et, surtout, les tensions internes. Face à la presse ce mercredi soir, Zeimet s’est présenté, non sans ironie, comme un « Diva-Manager ». Il venait de se faire élire par quinze des seize députés présents. Les absents, pour la plupart à l’étranger, lui auraient donné du « feedback positif ». Le fan des frères Kennedy (les biographies sur JFK et son frère Bobby remplissent la moitié de son salon) n’est pas encore certain s’il pourra concilier sa nouvelle charge avec la mairie de Bettembourg ; il devrait encore se concerter avec tous les concernés, glisse-t-il au Tageblatt.
Durant sa première mandature au Krautmaart (2014-2018), Zeimet a dû gérer le dossier ingrat de la séparation entre l’Église et l’État. Depuis 2023, il est surtout intervenu comme porte-parole pour la politique étrangère, avec des discours passionnés en faveur de l’Ukraine. Dans le contexte de Gaza, il s’est par contre montré très réticent sur la question des sanctions, appelant sans cesse à ne « pas mettre Israël au pilori ». En même temps, il se montre très critique envers l’UNRWA. Le 25 novembre, il a voulu savoir de Xavier Bettel comment le ministère s’assurait que les contributions à cette agence onusienne exsangue ne financent pas « directement ou indirectement » le Hamas. (Deux jours plus tard, le député ADR Tom Weidig a renchéri, appelant le gouvernement à arrêter de financer l’UNRWA.)
Le chef de gouvernement a fait le ménage à la veille de la publication du Politmonitor. Luc Frieden sort du Top-Ten pour atterrir à la douzième place ; « Eng Première fir e Premier », titre RTL. Son capital de sympathie n’a jamais été très élevé (43% contre 79% pour Xavier Bettel). Or, Luc Frieden restait protégé par une aura de technocrate sérieux. C’est cette image qui, au fil des gaffes, s’est ternie. En une année, sa cote de « compétence » a chuté de 73 à soixante pour cent, très loin derrière Xavier Bettel (80%) ou Paulette Lenert (75%). Ce mercredi soir à Strassen, où les 80 délégués du conseil national venaient d’entériner à l’unanimité le remaniement ministériel, le Premier a tenté de positiver. Il a souligné que parmi les électeurs du CSV sondés, 93 pour cent approuvent le travail du gouvernement ; « ee formidabelt Resultat ! »
Plus Luc Frieden est sous pression, plus ses éléments de langage deviennent rigides et stéréotypés, au point de friser le comique involontaire. « Haut ass en Dag vu grousser Freed », a-t-il déclaré ce jeudi, à la sortie du Palais. Le mois dernier, sur Radio 100,7, il avait filé la vieille métaphore nautique : « Mir fuere riicht virun, mir hunn e klore Kurs. (...) Et stiermt, mee d’Boot kentert net. » On pense involontairement à la formule de Mélenchon pour décrire le président Hollande en 2012 : « Un capitaine de pédalo » dans la tempête. Luc Frieden apparaît de plus en plus comme un Premier ministre à mandat unique. Ce mercredi à Strassen, il a tenté d’esquiver la question. Il faudrait transposer l’accord de coalition, martèle-t-il, « mat voller Energie a guddem Mutt ». Le CSV tente de resserrer les rangs autour de Luc Frieden. À force d’accolades et de bises, on s’affiche uni, ce mercredi soir à Strassen. « Marc, dat gëtt gutt », a lancé Frieden à Spautz. « Rou a Stabilitéit », ce mot d’ordre a été répété ces derniers jours par Marc Spautz et Gilles Roth. Il faut que le capitaine humilié atteigne au moins le port de 2028. D’ici là, pas de mutinerie, svp.