Prise dans l’étau tarifaire, l’industrie (nationale et européenne) ne sait plus sur quel pied danser

Afterparty

Jean-Louis Schiltz (vice-président de la Fedil et ancien ministre CSV) en discussion avec Georges Mischo (ministre du Travail, C
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 05.12.2025

« Les problèmes de la sidérurgie, c’est la surproduction sur le marché mondial, les importations hors-UE, le prix de l’énergie, la décarbonation de la production… Ce sont ces questions qui se posent à la production d’acier », a réagi mardi le ministre de l’Économie Lex Delles (DP) face aux inquiétudes des députés Laurent Mosar (CSV) et Marc Goergen (Pirates) au sujet du projet de nationalisation d’ArcelorMittal en France. À la Chambre, le ministre a confirmé qu’il était peu probable que la proposition de loi votée à l’Assemblée nationale passe au Sénat, le gouvernement français y étant lui-même opposé. Les services de Delles n’ont donc pas contacté leurs contreparties à Paris. Le libéral n’envisage pas, lui non plus, la nationalisation du sidérurgiste comme une solution aux problèmes identifiés sur le marché de l’acier et à la volonté de « maintenir les postes de travail et le savoir-faire ».

Depuis plusieurs mois et années, se diffuse une petite musique de crise industrielle profonde en Europe de l’Ouest. Dans sa note de conjoncture, le Statec présentera la semaine prochaine une « situation pas flamboyante » pour le secteur. Face au Land, l’économiste Bastien Larue relève une baisse douce et régulière de la production industrielle depuis 2021. « Là, ça se stabilise plus ou moins cette année », constate-t-il face à ses tableaux. Il relève néanmoins des baisses de production de l’ordre de dix pour cent sur les trois premiers trimestres pour la fabrication de produits métalliques et la production d’énergie. Baisse aussi pour l’emploi en heures travaillées, bien que légère. Sur les trois premiers trimestres, il a baissé de 0,3 pour cent par rapport à la même période en 2024. « Pas catastrophique, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un secteur bénéficiant du chômage partiel », dit le statisticien. « Sans cela, vu l’orientation de la production, la baisse serait plus forte que ça », assène-t-il. Et le Statec n’attend « pas vraiment » d’amélioration à court terme au vu des indicateurs de confiance.

L’État opère en coussin conjoncturel. Il négocie depuis octobre avec les partenaires sociaux le renouvellement du plan de maintien dans l’emploi chez ArcelorMittal. Il avait été signé en 2020 et arrivera à échéance le 31 décembre. Au cœur de la crise du Covid-19, le sidérurgiste avait annoncé vouloir réduire ses effectifs de quinze pour cent au Grand-Duché, ceci afin d’améliorer sa rentabilité. Soit la suppression de 536 postes sur 3 514. Environ 240 salariés avaient bénéficié d’un départ anticipé. 280 autres avaient rejoint la cellule de reclassement (financée en grande partie par l’État). Un peu moins d’une centaine s’y trouvent encore, informe Jean-Luc De Matteis face au Land.

Pour ces négociations en cours, le secrétaire central de l’OGBL en charge de la sidérurgie insiste sur l’importance de pousser ArcelorMittal à s’engager dans l’investissement productif. Dans le sillon de la dernière tripartite thématique, le groupe avait annoncé la construction d’un nouveau four à arc électrique à Belval. Cet engagement d’une valeur de 67 millions d’euros (dont quinze de subsides étatiques) a été confirmé en 2023. Ce four, qui remplace celui (électrique aussi) utilisé depuis 1997, couvrira les besoins en produits finis laminés de tous les sites luxembourgeois. « Nous étudions les investissements qui devront être faits dans les cinq prochaines années pour pérenniser la production », poursuit De Matteis. L’avenir de la tréfilerie de Bissen est notamment en jeu.

Mauvais cœur, bonne fortune

Depuis le profit record de 2021, les bénéfices opérationnels d’ArcelorMittal en Europe fondent comme neige dans un monde 1,5 degré plus chaud qu’à l’ère préindustrielle. De 5,6 milliards de dollars à 386 millions fin 2024 (encaissant tout de même 10,3 milliards en quatre ans sur le Vieux Continent). Concomitamment, le sidérurgiste a rogné sur les coûts. (Depuis la fusion de 2006, il s’est séparé de deux tiers des effectifs.) ArcelorMittal a sabré dans ses équipes ouest-européennes à la production et relocalisé une partie des fonctions administratives (support) en Pologne et en Inde. Selon l’AFP fin avril, il était question de 1 250 à 1 400 postes à déplacer de l’Ouest vers l’Est. L’Inde est le nouvel eldorado du leader européen de l’acier. Pour sa production, il y construit des hauts fourneaux (recourant au charbon), car il y présage le plus gros potentiel de développement. Libre (ou presque) de contraintes environnementales (d’Land, 15.11.2024). « Les gens ont vu ce qui s’est passé en Europe, en France, dans d’autres pays, avec des plans de restructuration. Ils se posent des questions », raconte De Matteis au sujet de l’ambiance auprès des salariés luxembourgeois. « Mais dans les autres pays, ils n’ont pas non plus cette possibilité de trouver des solutions à trois », avec l’État et les partenaires sociaux, poursuit-il.

Léger contraste. La semaine passée, la presse britannique a rapporté que le président et patriarche Lakshmi Mittal déménageait à Dubaï après l’extinction du régime fiscal non-dom (décidée par le gouvernement travailliste) dont il bénéficiait à Londres depuis 1995. La famille Mittal s’est aussi généreusement servi en dividendes et a fait racheter par le groupe ces quatre dernières années pour dix milliards d’actions pour maximiser la valeur des titres qu’elle détient (d’Land, 8.3.2024).

Un observateur relève que la délocalisation de comptables et autres supports administratifs en Inde ne poserait qu’un problème limité à long terme dans la mesure où ces fonctions vont être « augmentées » par l’intelligence artificielle (à l’inverse des ingénieurs dont le départ signifie une fuite du savoir). Le Statec ne peut pas confirmer la théorie pour l’instant, ces fonctions n’apparaissant pas dans les statistiques en tant que telles. Une partie de la Note de conjoncture à paraître la semaine prochaine identifiera toutefois que l’industrie manufacturière n’est pas spécialement la plus susceptible d’être automatisée (elle l’a déjà été) ou remplacée. « L’administration publique est l’une des plus concernées par le risque de remplacement », lâche Bastien Larue.

Guerre des droits de douanes

Le risque le plus prégnant pour la sidérurgie est le conflit tarifaire. L’Union européenne est coincée entre deux géants, les États-Unis et la Chine, engagés dans un bras de fer. « Je ne sais pas si l’UE a de très bons arguments dans ce jeu qu’on lui impose », analyse le directeur de la Fedil, René Winkin, depuis Liverpool, où il retrouve ses proches de l’organisation pour voir un match de foot. L’UE, exportateur structurel, aurait « plus à perdre qu’à gagner ». Pour le moment, les Américains taxent les importations d’acier européen à cinquante pour cent. L’UE cherche à négocier un droit de douane à quinze pour cent (comme le reste des marchandises) avec l’administration Trump pour une certaine quantité d’acier. En échange, l’UE doit reculer sur le Digital services act qui limite la liberté d’action des géants du web américains sur le Vieux Continent. La sidérurgie européenne est en outre exposée aux surcapacités asiatiques qui ne peuvent accéder chez l’Oncle Sam et qui sont meilleur marché que l’acier européen. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) doit pleinement être mis en œuvre en janvier. Les sidérurgistes devront intégrer le prix du carbone lié à l’acier produit « Si le CBAM fonctionne, un droit à l’importation s’applique sur l’acier car est incorporé le prix du CO₂. En revanche, si nous exportons, l’acier que nous voudrions vendre sur des marchés tiers intègre aussi le coût carbone. Si nous voulons être compétitif en dehors de l’Europe, est-ce qu’il ne faudrait pas le retirer ? » interroge René Winkin.

Le lobbyiste-en-chef demande moins de « naïveté » (« Il faut quand même réagir à des situations que d’autres nous imposent ») et plus de « réactivité ». La Commission européenne a proposé en octobre de diviser par deux le quota d’acier étranger qui peut être importé sans s’acquitter de droits de douane. Au-delà, les importations subiront un doublement des droits de douane. Mais la mesure tarde à être mise en œuvre. « Si on ne réagit pas en quelques semaines ou mois, les opérateurs commencent à empiler, à former des stocks », et les mesures anti-dumping ne fonctionnent plus, regrette René Winkin. Autre problème : La Chine « a le bras long sur les matières premières ». Pékin peut donc brandir des mesures de rétorsion. Casse-tête, donc, pour la Commission européenne. Composée des mêmes forces politiques que pendant le premier mandat d’Ursula von der Leyen (PPE), elle détricote les réglementations négociées alors. « Sous l’influence des rapports Letta et surtout Draghi, l’on reconnaît qu’on est allé probablement trop loin », se satisfait René Winkin.

Le patron de la Fedil salue d’autant plus le geste de Lex Delles présenté cette semaine sur le financement des frais de réseau d’électricité pendant trois ans. 150 millions d’euros seront alignés la première année, en 2026. « Ce sont des dépenses non-négligeables, mais derrière se cachent quand même des entreprises qui voient que leur problématique a été comprise, que cela peut rendre leurs projets de décarbonation par l’électrification plus rentables », commente Winkin. « C’est un signal très bien accueilli. » Il souligne en sus « l’effet de levier » potentiel sur tout un secteur économique. Le gouvernement peut ainsi économiser sur des plans de maintien dans l’emploi parce que les personnes seront réaffectées à d’autres développements économiques, « comme les data centers par exemple ». Ou la défense… Depuis Liverpool et Belval, l’on se remet à parler de « destruction créatrice ».

Jean-Luc De Matteis préconise une stratégie nationale pour l’industrie afin d’identifier les créneaux porteurs. Son camarade du patronat au comité de conjoncture s’accommode d’une approche par petites touches. René Winkin insiste sur le concept de « time to market », sur la mise à disposition rapide de sites industriels en jachère à des entreprises innovantes pour qu’elles lancent promptement une première production. Le dossier d’agrément « sera traité après plus en profondeur ». Winkin cite pour emplacements les entrepôts disponibles chez Dupont Teijin Films (ligne Mylar abandonnée) et Liberty Steel. Comme entreprises : LuxScan (fabricant de machines pour l’usinage du bois) ou SolarCleano (concepteur de machines nettoyant les panneaux solaires). René Winkin s’enthousiasme : « On sent vraiment, avec ce gouvernement, une volonté de faire avancer les choses. » Au niveau européen, on relâcherait du leste, « ce qui donne un peu d’oxygène, de la confiance, mais dans une situation où l’on reste sous pression », résume-t-il.

Les services flanchent aussi

Le secteur tertiaire rencontre aussi ses problèmes de compétitivité prix et ses restructurations. La réduction des effectifs annoncée chez Amazon (dix pour cent) serait avant tout la réponse attendue par les marchés aux gains de productivité supposément acquis via l’adoption de l’intelligence artificielle (lire page 3). L’opérateur de satellites SES procède aussi à ses délocalisations en Inde. Un plan social a été signé voilà un an à cet effet. La première vague répondait à l’objectif d’offshoring (vers l’Inde, à Chennai) et portait a priori sur une soixantaine de postes basés à Betzdorf (dix pour cent des effectifs luxembourgeois). Depuis, SES a absorbé son (ancien) concurrent Intelsat. Un an plus tard, un autre programme de restructuration doit être mis en place pour supprimer les doublons. Il intégrera le plan social entamé l’an passé et sera valable encore un an. « Une quarantaine de personnes sont potentiellement impactées », explique la secrétaire syndicale en charge, Julie Roden. « L’ambiance, elle n’est pas bonne. Les gens ont bien évidemment peur pour leur emploi », dit la syndicaliste. Le nouveau responsable de la communication du groupe répond (depuis Washington D.C.) que la plupart des « synergies » permises par l’acquisition ont déjà été réalisées. Il rappelle le message véhiculé par le CEO, Adel Al-Saleh, après la validation de la fusion : « Betzdorf is our home (…) and will remain our main office » avec 600 des 4 000 salariés du groupe. Les deux autres plus gros sites sont Washington et Chennai. Le site de SES recense 19 postes ouverts dans cette ville côtière au Sud-Est de l’Inde. Une vingtaine d’offres d’emplois sont vouées au siège luxembourgeois, dont la moitié pour le programme de satellites Iris2 destiné à la « résilience » européenne. « La défense, c’est le seul point positif qu’on pourrait tirer de toute cette histoire », dit Julie Roden.

Pierre Sorlut
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