Pour voiler ses propres contradictions corporatistes, la CGFP fait semblant de croire que Dieu est luxembourgeois

« D’Paien an der Fonction publique, déi sinn anstänneg »

Romain Wolff, ce mardi au siège de la CGFP, route de Longwy
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 05.12.2025

« Il ne faut pas peindre le diable sur la muraille », lit-on dès la deuxième page de l’avis budgétaire de la Chambre des fonctionnaires et employés publics (CHFEP). Celle-ci se rassure : « Jusqu’à présent, le Luxembourg a toujours réussi à bien gérer les périodes à risque ». Le déficit structurel s’est banalisé. « En réalité », la situation économique et budgétaire serait « plus solide » que ne laisseraient entendre « certains acteurs du secteur privé », croit savoir la Chambre des fonctionnaires (sous hégémonie de la CGFP qui occupe 23 des 24 sièges). Et pourtant, il reste quelques doutes. La CHFEP estime que le « déficit important » ne serait « pas vraiment » en phase avec une « gestion prudente ». Elle rappelle les menaces bruxelloises qui pèsent sur les accises de tabac. Elle « comprend » les questions autour d’un contre-financement de la réforme fiscale. Mais ces hésitations ne font pas le poids face à l’appétit. L’individualisation des impôts, la CHFEP dit l’attendre « avec impatience » : « Elle partage ici la position du ministre des Finances ». Un cadeau électoral de près d’un milliard d’euros par an, cela ne se refuse pas.

Gilles Roth chouchoute les syndicats qui le lui rendent bien. Le ministre des Finances aurait « bien manié » le dossier de la réforme fiscale, estime Romain Wolff ce mardi matin face au Land, surtout « en comparaison avec les expériences que nous venons d’avoir avec d’autres ministres ». (Vendredi dernier, à l’issue d’une réunion rue de la Congrégation, Gilles Roth a laissé l’OGBL et le LCGB annoncer qu’il envisageait un mécanisme d’indexation automatique des barèmes d’imposition.) La question du contre-financement est balayée d’un revers de main. « An der EU, do sti mir nach ëmmer ganz gutt do », dit Romain Wolff. (Il précède cet argument relativiste par : « Je sais qu’il ne faut pas le dire, mais je le dis quand même ».) Le chef de la puissante CGFP a rencontré Luc Frieden ce lundi. Celui-ci ne lui aurait rien confié sur d’éventuels contre-financements, « mais je ne suppose pas qu’ils veuillent simplement foncer blannemännerches dans l’inconnu ».

La CGFP fait toujours semblant de croire que Dieu est luxembourgeois. En octobre 2024, elle annonçait le prochain miracle : L’imposition minimale des multinationales allait faire pleuvoir de l’argent sur le Grand-Duché. La feuille de liaison de la CGFP faisait miroiter des « wahrhaft ungeheure, fast unglaubliche Summen », entre 4,6 et quinze milliards d’euros de recettes supplémentaires. (Cette estimation se basait sur une première simulation qui ne tenait pas compte des « behavioural responses » des multinationales.) Le président de la CGFP, Romain Wolff, a quelque peu déchanté par rapport à « cette super-taxe », dont Donald Trump ne veut pas entendre parler. Pour 2026, le budget d’État table sur seulement 80 millions d’euros de recettes supplémentaires. Mais il se souvient bien du commerce électronique : « Do koum jo och aus dem Nichts op eemol eppes ».

Romain Wolff, qui aura 65 ans en mars prochain, vient d’entamer sa dernière présidence qui devrait courir jusqu’à la fin 2028. Sans surprise, il préfère ne pas trop s’exprimer sur sa succession : « Alors là, tout est possible. Le seul qui ne pourra pas me succéder, c’est moi-même. » En juin, Wolff s’est déjà retiré de la présidence de la CHFEP, un poste qu’il a laissé à Mona Guirsch, attachée de direction au Stater Kolléisch. (D’Émile Haag à Claude Heiser, la direction de cet établissement élitiste a pris le rôle de Kaderschmiede pour la CGFP.)

Dans son avis sur le budget 2026, la CHFEP s’aventure par moments en-dehors du mainstream politique. À la page 21, on lit ainsi : « Le fait qu’une large partie des partis politiques soient conscients de la nécessité des efforts en matière de défense ne veut pas dire du tout qu’il y ait ‘un large consensus national’ sur ce sujet. En effet, la population n’a pas été consultée. » (La CHFEP est par contre favorable aux defence bonds, avec exemption fiscale pour les souscripteurs.) Quelques pages plus loin, on défend « les citoyens qui sont détenteurs de terrains constructibles » et qu’il ne faudrait pas « pénaliser injustement ». La CHFEP s’offusque également du projet de loi de Claude Meisch, qui permettrait l’expropriation de terrains pour créer des logements abordables. La « légitimité » d’une telle modification serait « contestable », notamment au vu du « droit constitutionnel de propriété », écrit la CHFEP. Et de préciser qu’elle défend le « petit propriétaire », et non « l’investisseur fortuné ». Même à propos du programme de rachat étatique des Vefas, qui permet à la main publique d’étoffer rapidement et à bon prix son parc de logements abordables, la CHFEP exprime sa « réticence ». Une position que Wolff a du mal à expliquer ce mardi. Après une longue tergiversation (et après avoir relu le passage), il finit par lâcher : « Tous les passages [de l’avis] ne viennent pas de moi. »

Le président retrouve son aplomb lorsque nous abordons les conditions d’accès à la fonction publique. « Dat ass dach nëmmen normal, datt mir hei zu Lëtzebuerg an der Fonction publique och Lëtzebuergesch schwätzen... Dat ass dach eng Evidenz ! » La maîtrise des trois « langues administratives et judiciaires » reste un fétiche pour la CGFP. Ce protectionnisme linguistique maintient un avantage compétitif pour les nationaux qui représentent toujours 90,5 pour cent des agents publics. Pourtant les contradictions deviennent de plus en plus patentes. Elles se retrouvent dans l’avis de la Chambre des fonctionnaires. D’un côté, on y constate « des difficultés croissantes de recrutement », pour aussitôt s’opposer à « une édulcoration des conditions d’accès ». Face au Land, Romain Wolff répète que la connaissance des trois langues serait « très importante vis-à-vis du public ». Mais si on suivait cette logique ne faudrait-il pas privilégier l’anglais, éventuellement aux dépens de l’allemand ? « Beim Engleschen si mir nach net », rétorque Wolff.

Pour 2026, le gouvernement prévoit la création de 1 600 nouveaux postes (sans compter les remplacements des départs à la retraite). Entre 2016 et 2024, le nombre de fonctionnaires et d’employés d’État a augmenté de 42 pour cent. Le pool de recrutement (« vivier de talents », selon l’exposé des motifs du projet de budget) est quasiment épuisé. D’autant plus que pour les « fonctions régaliennes », touchant aux « intérêts généraux » de l’État (défense, police, justice, diplomatie, impôts), il faut trouver des Luxembourgeois. La CGFP ne maintient pas seulement son opposition à une ouverture de la fonction publique, elle réitère aussi sa « réticence » face à l’intelligence artificielle, qu’elle prenne la forme de « chatbots » ou de « guichets numériques automatisés sans contact humain ».

La Banque centrale du Luxembourg (BCL) a calculé le rapport entre la masse salariale de la fonction publique et le total des dépenses de l’État. Avec 24 pour cent, le Luxembourg se situe au même niveau que la Belgique, mais au-dessus de la France (22%) et de l’Allemagne (17%). Ce poids serait resté « relativement stable » au cours des deux dernières décennies, note la BCL. Or, entre le privé et le public, les disparités de revenus sont béantes. Le salaire médian est de 4 443 euros dans le secteur privé et de 9 090 euros dans la fonction publique, a calculé RTL en se basant sur les chiffres de l’IGSS. Payé par la rente de la place financière, cet embourgeoisement d’une large partie de l’électorat luxembourgeois a cimenté la fiction du Luxembourg comme grande famille homogène. « Ech mengen, d’Mëttelschicht ass eppes, wou mir praktesch alleguerten hei dozou gehéieren », estimait Gilles Roth dans l’émission RTL-Kloërtext en septembre 2023. Trois mois plus tard, Luc Frieden déclarait dans Paperjam que la classe moyenne recouvrait « la quasi-totalité de la population ». Lors de la Tripartite de mars 2022, l’OGBL revendiquait que les revenus mensuels jusqu’à 11 250 euros soient inclus dans le crédit d’impôt.

Suivant son irrésistible penchant pour les gaffes, Georges Mischo (CSV) a attisé les tensions en proposant d’exclure les traitements des fonctionnaires du calcul qui devra fixer le salaire social minimum (SSM). Début novembre, il a rétropédalé. La Cour de justice européenne venait de confirmer le dispositif-clef de la directive de Nicolas Schmit, qui prévoit que le salaire minimum doit atteindre soixante pour cent du salaire médian (ou cinquante pour cent du salaire moyen). Un autre casse-tête pour un ministre fragilisé : « Wir müssen eine Möglichkeit finden, die verschiedenen Gehälter miteinander zu vergleichen », s’avance-t-il dans le Wort, évoquant une déduction des services publics gratuits.

Romain Wolff n’a pas apprécié les fictions comptables de Mischo, qui visaient à neutraliser les salaires des fonctionnaires : « Wat soll dat? Hien soll si dra loossen, an dann ass dat sou. Ech mengen, do profitéiert jo awer jiddereen dovunner. » Mais les disparités entre secteurs public et privé ne contiennent-elles pas un fort potentiel explosif ? En guise de réponse, Wolff se lance dans un exposé sur les mérites des fonctionnaires, « déi jo eigentlech do sinn, fir datt de ganze Staat, fir datt déi ganz Demokratie ka gutt funktionéieren ». Puis il revient à ses débuts dans l’Enregistrement en 1982. Des gens l’auraient alors prévenu : « Do verdéngs du jo näischt ! » Il serait « tout à fait normal » que les gouvernements successifs aient contribué à ce que cette situation s’améliore. « D’Paien an der Fonction publique, déi sinn anstänneg. » Exploitant les statistiques de la Commission européenne, Contacto a fait la comparaison : Un prof de lycée avec quinze ans d’ancienneté touche 10 320 euros bruts au Luxembourg, 6 360 euros en Allemagne et 3 670 euros en France.

Une des forces de la CGFP serait de ne pas « exagérer », assure Wolff : « Ech menge, mir si ganz raisonnabel an deem, wat mir fuerderen ». Le gouvernement Frieden-Bettel s’est montré généreux envers les fonctionnaires, c’est-à-dire envers l’électorat luxembourgeois. En janvier 2025, il leur a accordé une hausse de 2,5 points indiciaires. (D’abord de deux pour cent, auxquels s’ajoutera 0,5 pour cent début 2026.) Adoptée à l’unanimité (et quasiment sans discussion) par la Chambre, cette augmentation coûte, à elle seule, 200 millions d’euros à l’État. Certains fonctionnaires demandent plus : Une pétition veut voir l’allocation de repas augmentée à quinze euros par jour ouvré, pour ainsi « contribuer à l’attractivité de la fonction publique ». Elle a recueilli 6 514 signatures et sera discutée mercredi prochain à la Chambre. Wolff semble presque gêné par cette gourmandise affichée par une partie de sa base. Il rappelle que, contrairement à la fonction publique, les employés du privé ne touchent pas automatiquement un tel supplément.

La fonction publique luxembourgeoise se caractérise par un relatif égalitarisme. Longtemps, les rédacteurs formaient l’épine dorsale de l’État, et constituaient la clientèle-cible de la CGFP. Aujourd’hui les détenteurs d’un bachelor ou d’un master constituent 57 pour cent des effectifs, le groupe B1 ayant fondu à 22,5 pour cent. Les écarts de rémunération restent étroits. Afin de récompenser ses hauts fonctionnaires méritants, le gouvernement a trouvé un arrangement aussi flexible qu’opaque : Ils peuvent empocher les tantièmes des conseils d’administration dans lesquels ils représentent l’État. L’accord salarial de janvier octroie une hausse de sept pour cent aux « postes à responsabilité particulière » et instaure un groupe de travail pour « étudier une harmonisation des écarts entre les différents groupes de traitement ».

Les liens entre l’État, la CGFP et la politique sont organiques : Le syndicat des fonctionnaires siège ainsi dans la Commission d’économies et de rationalisation, un cénacle aussi puissant que peu connu, où se font les arbitrages sur les postes à distribuer entre les administrations. Au bout d’années d’âpre résistance, la CGFP a réussi à broyer le système d’évaluation, et à consolider le principe de l’avancement automatique. Le directeur de l’Enregistrement Romain Heinen le regrettait en janvier 2024, dans une interview accordée au Land peu avant son départ à la retraite : « C’est extrêmement préjudiciable. Il faudrait récompenser les gens qui sont dynamiques, qui suivent les formations, qui tirent les équipes vers l’avant. » Recontacté cette semaine, Romain Heinen met en garde contre ce qu’il perçoit comme « le risque d’une qatarisation » : « La fonction publique ne doit pas devenir une bulle qui serait étanche par rapport au secteur privé ». La politique manquerait de courage : « Depuis Michel Wolter, aucun parti et aucun ministre n’ose s’opposer à la CGFP. » (Romain Wolff ne veut pas commenter les déclarations de son ancien chef.)

La CGFP se replie sur une posture corporatiste. Se référant à son « Käroptrag » dont elle ne voudrait « dévier », la Confédération avait refusé d’appeler à la grande manif du 28 juin. Au vu du succès de celle-ci, c’était probablement une erreur stratégique. L’axe OGBL-CGFP, que Romain Wolff et Jean-Claude Reding avaient construit à partir de 2005, est désormais rompu. Il a été remplacé par une Union des syndicats, réunissant les ennemis d’hier. Nora Back et Patrick Dury ont pris le lead de la fronde anti-Frieden. La CGFP se contente du rôle de spectatrice. Il aura fallu quatre réunions avant que la CGFP ne décide de faire bande à part, et de ne pas participer à la manif. Romain Wolff avoue avoir été « hin an hir gerass » : « Nous en avons discuté longuement, très longuement ». Ces délibérations ont eu lieu dans un cadre particulier, qui est celui de la conférence des comités, un organe qui rassemble la soixantaine de sous-organisations de la CGFP. Avec plus de cent participants, les réunions peuvent développer leur propre dynamique. Romain Wolff dit l’avoir suivie : « Wann ee gesäit, et geet an déi doten Richtung, da geet een dee Wee mat. An dat ass geschitt. »

Bernard Thomas
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