On trouve aujourd’hui, dans la littérature contemporaine, deux tendances antagonistes. Il y a les romans qui se contentent de reproduire le réel. Autrefois, cela s’appelait la mimésis, qui impliquait un certain degré de structuration littéraire alors qu’en 2025, ce transvasement de la réalité en littérature se fait de manière de plus en plus brute, documentaire. Et il y a ceux, plus rares désormais, qui le réenchantent, ce réel. Dans ces postures, se lisent aussi deux croyances : alors que les néoréalistes brouillent les frontières entre la littérature, le documentaire et le journal intime et ne semblent voir en l’écriture qu’un outil servant à consigner l’état désolant de la planète ou à dénoncer des violences familiales et intimes, les rêveurs essaient, par l’humour, l’hyperbole et l’inventivité, non pas à créer une littérature qui divertisse, console ou permette de s’abriter du réel, mais d’apporter à notre condition une certaine grâce, une espèce de légèreté qui nous permettrait de nous émanciper de la lourdeur nous accompagnant en permanence, qui poussons le rocher de notre responsabilité collective comme d’impuissants Sisyphe.
On avait dit, la semaine dernière, la déception que fut Toutes les vies de Rebekka Warrior, journal intime d’un deuil assez bâclé dans son écriture désinvolte. Kolkhoze d’Emmanuel Carrère (prix Médicis) est un autre journal intime d’un endeuillé, et si on peut regretter que Carrère ait tourné le dos à la fiction, force est de constater que cette plongée dans la généalogie familiale, dont les ramifications dessinent certaines récurrences fatales, débouche sur une œuvre qui touche par son honnêteté. L’auteur dit sans fioritures les rapports difficiles avec sa mère, l’historienne Hélène Carrère d’Encausse. En même temps, il évoque la complicité qu’il y eut entre la mère et son fils qui disparut à l’âge adulte, parce que grandir implique déboulonner les monuments en quoi nous transformons nos parents. Il espère que son livre parviendra à ressusciter cette complicité dans un portrait en miroir où tout passage sur sa mère est aussi un autoportrait en creux ainsi qu’une analyse de la guerre en Ukraine. Commentant l’amitié entre sa mère et Maurice Bardèche, Carrère écrit : « Cela compte, les choix plus ou moins libres de nos parents. Ceux qui ont fait les bons, le monde leur appartient et ils le laissent en héritage à leurs enfants. Reste aux autres la honte, le ressentiment, la méfiance à l’égard de soi-même […]. Ce n’est pas le même rapport au monde d’avoir eu comme ami de la famille Romain Gary ou Maurice Bardèche. Un demi-siècle plus tard, je suis bien placé pour savoir que cela pèse encore. »
Autre plongée dans la documentarité la plus pure, Tu cherches quoi ? d’Adrien Le Bot enquête sur les lieux de drague en France, ces forêts, parkings ou toilettes publiques où des hommes se rencontrent pour vivre en cachette une homosexualité souvent non assumée. Si le travail de Le Bot se résume à recueillir des témoignages dont certains interpellent l’auteur en l’impliquant plus ou moins clairement dans leur ballet de séduction, il se dégage, de la mise en commun d’une soixantaine de courts récits, un monde interlope, une cartographie d’un désir souvent refoulé par d’invisibles lois hétéronormatives ; ils sont nombreux à dire que dans leur milieu de travail ou dans la région dont ils viennent, se dire homosexuel équivaut à un arrêt de mort. Parfois, au cours de témoignages souvent crus, le discours se politise, quand l’un des interrogés se plaint d’un maire qui cherche à ostraciser les amants d’un coup verbalisant les voitures garées près d’un de ces lieux, où quand un autre évoque des agressions que d’aucuns auraient vécus.
À cette méthode journalistique, deux autres romans mêlent un vécu personnel traumatique : dans La collision, le primo-romancier Paul Gasnier s’intéresse au destin du jeune Saïd qui, lors d’un rodéo urbain sous influence, a causé la mort d’une citoyenne, la mère de l’auteur. Dix ans après les faits, Gasnier mène une enquête à la fois intime et sociologique, rencontrant le juge, l’avocat et la sœur du jeune, traversant le quartier lyonnais de la Croix-Rousse, compulsant le dossier d’instruction, tout cela pour reconstituer la collision fatale, au sens littéral comme métaphorique, entre deux parcours opposés – la mère de l’auteur, en train d’ouvrir un centre de yoga, et ce fils d’immigrés marocains ayant cherché « l’intégration culturelle par le travail et l’enracinement ». Si Gasnier dit évoquer ce traumatisme pour éviter que des cas similaires ne soient politiquement récupérés par le RN, c’est dans les moments où son propre langage lui échappe qu’on sent que l’auteur peine à concilier sa blessure intime avec son engagement politique. Ainsi, au moment d’aborder Saïd, Gasnier se rétracte. « Je n’avais rien à lui dire », écrit-il, ne se rendant pas compte qu’il refuse ainsi, à Saïd, d’avoir son mot à dire.
L’enquête de Nathacha Appanah n’aboutit pas toujours, parce que, dans les cas de la violence faite aux femmes, c’est la société, et non pas l’autrice, qui s’arrête au seuil de l’indicible : La nuit au cœur (prix Femina) évoque les sonnettes d’alarme qu’on ignore, l’entourage qui ne réagit pas ou pas assez et montre le côté systémique de la violence sexiste, qui prolifère parce que la société se ferme les yeux ou parce qu’elle est corrompue de l’intérieur. Recourant à l’anaphore, recommençant son récit encore et encore comme pour s’approcher en cercles concentriques d’une réalité innommable et souvent innommée, questionnant le pouvoir de la littérature, l’autrice relate le féminicide de Chahinez Daoud, qui s’est fait tirer deux balles dans les jambes pour que, ainsi immobilisée, son mari puisse l’immoler et la brûler vive en plein jour ; puis celui d’Emma, une cousine de son père, qui s’est fait écraser par son mari alors qu’elle faisait son jogging matinal. Les deux femmes ne sont plus là pour parler, mais une troisième a survécu, qui se fait la porte-parole d’autres destins : l’autrice elle-même. Âgée de 17 ans seulement, elle tomba sous l’emprise d’un poète de trente ans son aîné. Après l’avoir séduite, cet homme l’a peu à peu isolée des siens, ne supportant plus ce à quoi il avait commencé de succomber – la pétillance d’une personne qu’il avait cherché à éteindre et que l’autrice rallume ici, avec une colère et une empathie intactes.
Lauréat du prix Interallié, qui se targue d’être constitué, à rebours du Femina, d’un jury exclusivement masculin, Louis-Henri de La Rochefoucauld suit Thibaut de Montaigu dans une succession d’écrivains mâles où il semblerait que ce soit la particule qui compte, plus qu’un quelconque qualité littéraire. Après l’autofiction illisible de Montaigu, qui réhabilitait un père coureur de jupons pour légitimer ses propres penchants libidineux, on ne change pas vraiment de registre avec L’amour moderne. La Rochefoucauld peine à nous convaincre de la qualité de son roman : dans sa comédie de mœurs, on voit le fraîchement divorcé Ivan Kamenov demandé par Michel Hugo, un personnage de producteur de cinéma entre Arnolphe et Weinstein, d’écrire une comédie romantique afin de remettre sur le devant de la scène une épouse qu’il a séquestré après qu’elle a reçu un Oscar. La comédienne et l’auteur se rapprocheront avec d’autant plus de facilité qu’ils partagent un traumatisme commun – un ami d’enfance d’Ivan et la sœur d’Albane ont été massacrés par un père de famille qui n’est pas sans rappeler Xavier Dupont de Ligonnès. Parodie virulente d’un milieu où de grands misogynes sautent sur le train en marche du féminisme autant que roman d’apprentissage sur le mode de l’Éducation sentimentale flaubertienne dont il emprunte l’ironie légère, Les amours modernes ne fait pourtant qu’égratigner le vernis d’une France conservatrice dont on sent qu’il l’aime trop pour en dévoiler la vraie monstruosité.
Aux antipodes d’une littérature documentaire, l’on trouve Vertu et Rosalinde d’Anne Serre, un texte en trompe-l’œil, puisqu’au-delà du fait que Vertu et Rosaline n’en sont pas les personnages principaux, l’appellation de roman prête volontairement à confusion : les trente textes loufoques le constituant et au cours desquels on assiste, dans un stade, à un match féminin opposant les Non-Vic aux Vic, ces dernières étant constituées « de trente-deux filles victimes – d’inceste, de pédophilie, de gestes inappropriés, mais aussi d’injustice sociale », quand on n’y rencontre pas un Hamlet désœuvré ou une autrice aux penchants assassins, ces textes donc sont plutôt un mode d’emploi pour transformer, par le coup de baguette magique de l’écriture, un réel souvent déprimant en quelque chose de plus soutenable, car de plus drôle. Et si l’on retrouve certains traits biographiques tragiques de la vie de l’autrice, son art poétique refuse l’autofiction : « Quand les gens racontaient leurs vies dans leurs romans, cela m’énervait énormément », écrit-elle. Mais que faire face aux mauvais souvenirs qui surgissent dès qu’on commence à écrire ? « Transforme cela en cirque […] Invente une nef des fous, une danse macabre, poivre tout cela d’ironie et fais alliance avec eux, c’est cela le grand secret. »