L’exposition du Prix d’art Robert Schuman révèle une nouvelle génération d’artistes en trois lieux

Trois en un

d'Lëtzebuerger Land vom 21.11.2025

Deux ans après l’édition de Trèves qui avait distingué le travail de Lisa Kohl, le Prix d’art Robert Schuman s’installe cette année à Metz, dans trois espaces emblématiques de l’art contemporain (Octave Cowbell, Esal, Arsenal). Trois lieux où les œuvres des artistes s’entremêlent heureusement, sans ligne de démarcation entre nationalités, disciplines et parfois même entre attributions, l’absence de cartels aidant parfois. Une démarche commune qui trouve son accomplissement dans la participation anonyme d’un collectif répondant à la dénomination d’« Œuvres sans artistes ».

La biennale réunit seize artistes et cinq commissaires issus des quatre villes participantes, le Luxembourg se distinguant par un duo de curateurs formé par Liliana Francisco et Steven Cruz. Place saint Louis, la galerie Octave Cowbell accueille la très belle installation de Bruno Oliveira, qui mêle poétiquement l’art du film à la broderie lusitanienne (Sanfins, 2023). Suspendus à un fil par des pinces à linge, nappes et napperons blancs servent de supports à la projection. Supports techniques, entre lesquels le spectateur est invité à se frayer un chemin pour circuler de film en film, mais aussi supports mémoriels car le plasticien luxembourgeois effectue un retour au village d’où sa famille est originaire. Bruno Oliveira y brosse le portrait éco- et anthropologique d’un monde rural voué à disparaitre, et dont il capte les instants ordinaires et silencieux, pétris dans leur humble et magnifique quotidien. Sanfins trouve évidemment une résonance toute personnelle, car ce monde qui disparaît est aussi celui de sa famille, dont certains membres sont morts depuis la réalisation du film il y a deux ans, et dont il convoque les objets, les fétiches catholiques, les portraits en noir et blanc accrochés au mur qui conservent le souvenir d’une jeunesse passée : « Un portrait ne nécessite pas toujours un visage. Parfois, un objet ou un lieu peut en dire tout autant », remarque celui qui a quitté son poste d’éducateur en 2015 pour étudier les arts visuels à La Cambre (Bruxelles). Autour de l’installation de Bruno Oliveira gît l’étonnant mobilier « néo-gothique » de Maïté Seimetz, aux formes squelettiques obtenues par impression 3D (Decepticles, 2025). Inspirée du manifeste cyborg de Donna Haraway, la plasticienne luxembourgeoise combine l’humain et le non-humain, suspend la quête de fonctionnalité et parvient à rendre étrange notre environnement familier. Ici un secrétaire fendu en deux où apparaît une langue, là une chaise à l’assise peu hospitalière, l’ensemble donnant forme à un bal d’objets charriant tout à la fois la sculpture, le design, l’artisanat et les technologies numériques. La dernière pièce de la galerie Octave Cowbell aligne dans l’obscurité plusieurs séries déployant le motif de la feuille, déclinée selon différentes tailles (Toutes les feuilles d’un arbre, 2014) et que l’on doit aux Œuvres sans artistes. Ce collectif, dont on connaît vaguement l’ancrage messin, se fait appeler ainsi car il refuse toute sorte d’individualisation et toute identification d’âge, de genre, de nationalité et de nom. Le catalogue de l’exposition nous apprend aussi que « L’identité des œuvres [du collectif, ndlr], indépendante de toute autorité, repose essentiellement sur les intentions des artistes qui les ont créées, leurs styles, leurs titres, et sur l’histoire visible de leur exposition. »

Juste avant l’œuvre de ce collectif qui ne dit pas son nom, on découvre l’installation suspendue de Ludovic Landolt, une sorte d’arbre orné de pierres musicales – des sanukite, roches obtenues par refroidissement de magma – découvertes lors d’un séjour de résidence effectué au Japon (Keinosato Studies #3). Quand ce ne sont pas des pierres volcaniques, Ludovic Landolt investit des objets patrimoniaux qu’il détourne à des fins plastiques et musicales. Ainsi tout objet ordinaire peut y trouver un usage esthétique, tels ce kouglof transformé en cloche et sonnant régulièrement le tocsin (Kugelhopfsänger, 2016) ou cette installation sonore fabriquée à partir de douilles d’obus de la Première Guerre mondiale (Domglockenstrott, 2023), un vestige de guerre collecté qui peut être support à gravure en Lorraine. Deux pièces de Ludovic Landolt que l’on peut rencontrer cette fois à la galerie de l’Arsenal. Né en 1993 à Metz, l’artiste franco-suisse s’avère être le nouveau récipiendaire du Prix Robert Schuman 2025 ; il sera soutenu à hauteur de 10 000 euros pour la réalisation de son prochain projet.

Dans ce lieu d’exposition dépendant de la Cité musicale-Metz se tient un condensé de notre époque. On y trouve diverses étagères où reposent des morceaux de bois en forme de fourche mis sous plastique et vendus comme une marchandise ordinaire (Many of One, 2025, de Leonard Schlöder), sorte de parodie du néolibéralisme à l’heure de l’urgence climatique. On y rencontre des séries de selfies questionnant le rapport à l’anonymat et à la star (Cent photos d’une inconnue posant avec des célébrités, 2014, Œuvres sans artistes). Se trouve également l’élégante installation interdisciplinaire de Bettina Reichert, qui fait la part belle aux éléments et à la matière, articulant peinture à l’encaustique (Paintings, 2015-2025), blocs de cire, suie, souffle du vent (Sturm Zynep, 2022). Plus avant, on découvre les belles toiles de Zoriana Tymtsiv (Under Natural Light, 2025), principalement des portraits et des nus féminins aux tons roses évoquant les toiles de Kirchner et de Otto Mueller, l’un des suiveurs du fauviste Gauguin. Mains déployées, le plus souvent présentées de face, les figures de Zoriana Tymtsiv font signe au spectateur. Leur peau ne revêt jamais un aspect uniforme, car elle résulte de la juxtaposition complexe de petites touches aux tons différents : une construction chromatique et picturale élaborée, plutôt qu’une donnée biologique.

Dans le troisième lieu, la galerie de l’École supérieure d’art de Lorraine (Esal) abrite notamment l’installation fantasque de Jil Lahr, Das Haus ist mir ein Traum (2025), qui feint le bricolage improvisé à partir d’éléments préexistants. L’artiste s’empare de parapluies ouverts et suspendus qu’elle a auparavant privés de leur toile imperméable, qu’elle transforme en étendoir à chaussettes. Au milieu des ombres projetées à terre, l’œil s’achemine vers quelques jouets miniatures déposés sur le sol (une console, un sabot, une paire de chaussettes) et éclairés seulement d’une ampoule. Une autre façon d’envisager le domestique, l’enfance, le jeu : des formes de retrait dans un siècle technologique qui balaie tous les repères humains.

Prix d’art Robert Schuman, accessible gratuitement sur les trois sites de la ville de Metz (Octave Cowbell, galerie de l’Arsenal, galerie de l’École supérieure d’art de Lorraine), jusqu’au 11 janvier

Loïc Millot
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