D’Land : Un élève d’une école primaire au Luxembourg a récemment été au centre d’un article du Wort assez détaillé et revendicatif, à la suite de violences envers ses camarades. Face à l’ampleur de la situation, certains parents ont contacté la presse et envoyé une pétition au ministère de l’Éducation, signée par une quarantaine de parents. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Johan Deklerck : Lorsque l’on saisit la presse pour un problème qui devrait normalement rester au sein de l’école, c’est déjà le signe d’une escalade. Cela crée une mécanique entre deux groupes polarisants, où l’on cherche à former des coalitions, parfois jusqu’au niveau ministériel, pour obtenir gain de cause. Dans cette situation, l’enfant auteur des faits et ses parents sont souvent absents du débat public, bien qu’ils soient bien présents dans la réalité de l’affaire.
Quels sont les points de vigilance pour la médiatisation de tels cas ?
Lorsqu’on évoque ce genre d’incident publiquement, que ce soit dans les médias ou en tant que responsable, il faut être très vigilant. Souvent, la médiatisation traduit une dynamique d’escalade : lorsque les parents ont le sentiment de ne pas être écoutés ou pris en compte par la direction de l’école, ils cherchent un soutien extérieur, par les médias ou les réseaux sociaux, pour « gagner » ou faire valoir leur point de vue. C’est soit l’enfant, soit nous. Cela transforme le problème en un affrontement, où chacun se positionne comme gagnant ou perdant. Cette escalade révèle souvent des difficultés de communication entre les parents et l’école, parfois liées à des familles en grande souffrance ou en situation problématique. Il est crucial de s’informer de manière exhaustive, en prenant en compte tous les aspects sociologiques et les interactions entre parents, direction et enfants, ainsi que les tensions qui peuvent en découler.
Lorsque vous êtes confronté à un cas de violence juvénile à l’école, quel est le premier angle d’analyse que vous adoptez ?
Pour comprendre un comportement préoccupant chez un enfant, la première étape est d’observer la constellation familiale et la manière dont la famille y répond. C’est le point de départ pour toute intervention ou analyse. Il est important de comprendre le fonctionnement de la famille : qui sont les parents, comment ils interagissent avec leurs enfants, s’il y a d’autres enfants qui rencontrent également des difficultés dans d’autres classes ou écoles, et s’il existe des problèmes liés à la drogue, à l’agressivité, à la violence ou à des troubles émotionnels. Ces problèmes doivent être pris en charge, mais ils ne relèvent pas directement de la responsabilité de l’école. La responsabilité de l’école consiste surtout à couper court à l’agression au moment où elle se produit, à communiquer efficacement avec les familles et à informer les parties concernées de ce qu’elle entreprend pour l’élève auteur et les victimes concernées.
Quels facteurs expliquent la violence chez les enfants ?
Un élève violent est souvent un enfant en souffrance. Normalement, les enfants fonctionnent avec un certain degré de sociabilité : ils se font des amis, jouent au football, font du skateboard ou d’autres activités collectives. Mais certains enfants présentent une énergie destructrice qu’ils ne parviennent pas à canaliser. En tant que criminologue, je m’intéresse toujours aux comportements problématiques ; ils ne tombent jamais du ciel. Par exemple, il arrive que l’enfant concerné ait plus de douze ans et reste dans le cycle primaire, alors que la majorité des élèves changent d’école vers le secondaire à cet âge. Cela peut révéler un parcours scolaire difficile : l’élève a peut-être redoublé ou n’a pas obtenu les résultats nécessaires pour passer au niveau suivant. Dès lors, il peut être considéré comme « hors-piste » pendant toute sa jeunesse. Au-delà de la scolarité, la configuration familiale est un facteur essentiel. Il est crucial de comprendre ce qui s’est passé dans son environnement au fil des années pour que l’agressivité devienne un mode d’expression quasi systématique. L’agressivité n’apparaît jamais isolée. Elle est le résultat d’interactions complexes entre l’enfant, sa famille et son parcours scolaire.
Peut-on identifier des signes précoces ?
Oui. Il est possible d’identifier certains signes précoces qui peuvent indiquer qu’un enfant risque de développer des comportements agressifs plus graves si aucune intervention n’est mise en place. Ces comportements apparaissent souvent assez tôt, autour de dix ou douze ans, à l’entrée dans la puberté. Ils peuvent se manifester de deux manières : soit en se tournant contre soi-même, par des troubles comme l’anorexie, l’automutilation ou les idées suicidaires, soit en se tournant contre les autres, par de l’agressivité physique, du harcèlement ou des attaques. Ces comportements se développent toujours dans un contexte familial et scolaire. Normalement, un enfant devrait se sentir protégé et accepté à la maison et à l’école. Quand ce n’est pas le cas, et que des signes de violence ou de repli apparaissent dès le plus jeune âge, il y a un vrai risque que ces comportements s’aggravent si personne n’intervient. À l’école primaire, les comportements violents ou délinquants restent rares. À cet âge, les enfants imitent surtout ce qu’ils observent dans leur entourage, en particulier dans leur famille. Si un enfant voit régulièrement un parent crier, frapper ou adopter un comportement violent, il a tendance à reproduire ces modèles. Un autre signal préoccupant peut être l’usage prématuré de langage sexuel ou un comportement qui cherche l’attention des adultes. Dans ce cas, il faut s’interroger : y a-t-il un risque d’abus ou de maltraitance ? L’enfant cherche-t-il à se faire remarquer pour être accepté ou pour attirer l’attention sur son malaise ? C’est surtout à l’entrée de l’adolescence, autour de douze ans, avec la puberté, que l’agressivité peut devenir plus structurée et active. L’adolescent commence à s’affirmer hors du cadre familial dans les groupes de pairs et cherche à gérer son passé, parfois difficile, en externalisant sa colère ou en s’isolant dans l’introspection. Les comportements agressifs deviennent alors une manière de « juger » ce qu’il a vécu, de prendre le contrôle sur son environnement ou de se mesurer aux autres. Si un enfant montre déjà des comportements très agressifs à six ou huit ans, c’est extrêmement rare, cela indique généralement qu’il a été confronté à une réalité familiale ou sociale particulièrement problématique.
Où s’arrête la responsabilité des enseignants ?
La responsabilité des enseignants est de créer un environnement propice à l’apprentissage et au développement global de l’enfant, intellectuel, cognitif, émotionnel et social, en se concentrant surtout sur les programmes scolaires tels que le langage, les mathématiques, les sciences, l’histoire… Lorsqu’un élève rencontre des difficultés importantes, les enseignants et la direction doivent d’abord chercher du soutien externe : psychologues scolaires, thérapeutes ou centres médico-psycho-sociaux. Ces structures peuvent offrir un accompagnement adapté à l’élève. Si ces mesures ne suffisent pas et que le problème est plus complexe, il peut être nécessaire d’impliquer des services d’aide à la jeunesse, des assistants sociaux ou des psychologues spécialisés dans le soutien familial. Dans le cadre de la classe, les enseignants peuvent mettre en place des adaptations, proposer des exercices spécifiques, encourager les comportements positifs et soutenir l’élève au mieux, mais ils ne sont pas des thérapeutes. Le rôle thérapeutique appartient aux spécialistes externes qui travaillent en collaboration avec l’école pour aider l’élève à fonctionner dans l’environnement scolaire. Si l’élève ne parvient pas à s’intégrer dans la classe malgré ces interventions, il peut avoir besoin d’un suivi en éducation spécialisée, voire d’un accompagnement psychiatrique ou résidentiel. À chaque étape, les responsabilités sont claires : les enseignants s’occupent de l’enseignement et de l’accompagnement scolaire, les parents restent responsables de l’éducation et du suivi à la maison, et les spécialistes externes apportent un soutien adapté aux besoins spécifiques de l’enfant.
Dans un contexte où les réactions parentales et médiatiques peuvent rapidement s’emballer, la question est aussi celle de notre capacité collective à rester rationnels.
Dans mon travail de criminologue, beaucoup d’interventions médiatiques consistent à rassurer les familles. Les chiffres ne montent pas de manière dramatique, et la plupart des enfants grandissent dans des contextes familiaux stables. Mon rôle est de dire : « Votre enfant ne va pas forcément devenir un criminel, votre famille n’est pas en danger ». Cette réassurance est particulièrement importante dans les écoles secondaires, où les garçons décrochent plus souvent que les filles. Les filles réussissent généralement mieux et se sentent davantage reconnues, ce qui influence leurs parcours scolaires. Mais chaque enfant est différent. Certains ont un parcours « sauvage » : ils décrochent, prennent du retard, mais retrouvent leur chemin plus tard. L’essentiel est qu’ils soient aimés, vus et soutenus par leurs parents. La stabilité émotionnelle et familiale compte bien davantage qu’un parcours académique linéaire.